‹ La TunisieChapitre 5 sur 103 · MAURESQUE DANS SON INTERIEUR · texte numérisé non relu

MAURESQUE DANS SON INTERIEUR

Cependant le grand jeûne du Rhamadan est arrivé ; nous sommes au neuvième mois de l'année musulmane.

En apparence rien n'est changé dans la ville ; seuls les marchands, accroupis, entourés de leurs marchandises, le chapelet aux doigts et la prière aux lèvres, sont languissants ; leur visage est pâle, ils bâillent fréquemment : l'abstinence rigoureuse à laquelle ils s'astreignent les épuise.

Aux volets de quelques boutiques une affiche verte, couleur chère au prophète, indique les heures du lever et du coucher du soleil pendant toute la durée du grand jeûne. Sur les blanches murailles des mosquées, des placards jaunes, ornés d'un bateau à vapeur, annoncent des départs pour la Mecque dès la fin du

Rhamadan et expliquent les conditions du voyage. Ils sont consultés avec une singulière attention. C'est le rêve de tout bon musulman de s'en aller là-bas, vers l'orient, au tombeau du prophète, et d'en revenir avec le titre vénéré de el hadj, le pèlerin. Et tous les ans les foules pieuses, affrontant les dangers du vo"yage, voguent vers cette terre promise, d'où l'on ne revient pas toujours ; car d'habitude les fatigues de la route et les épidémies déciment les croyants.

Des régions du sud, tant du Maroc que des ksours algériens, partent des caravanes composées de quelques fidèles. Ceux-là sont pauvres, mais leur foi est grande; le temps, pour eux, ne compte pas. Ils vont, à petites journées, à travers les solitudes, campant auprès des puits isolés, s'arrêtant aux rares oasis, obtenant quelques secours dans les douars qu'ils rencontrent. Deux années sont presque nécessaires à ces petites troupes pour arriver au tombeau du prophète; les rangs se sont éclaircis en route, quelques cadavres sont restés dans le sable du chemin, car des vieillards étaient là qui, sentant la mort prochaine, avaient voulu entreprendre le grand pèlerinage, certains pourtant qu'ils ne l'atteindraient pas, mais sachant bien que des grâces leur seraient acquises dans l'autre vie pour avoir succombé sur la voie sainte. Et, sans autre espoir, ils avaient dit un dernier adieu à leurs enfants, ils avaient quitté la tente et s'étaient engagés dans la voie douloureuse, sur les pistes incertaines du désert sans fin.

Cependant, par les rues de Tunis, la vie s'écoule comme à l'ordinaire ; l'animation est toujours grande, la foule se meut dans le quartier arabe; elle se presse sous les arcatures étroites des ruelles, dans les impasses, elle s'agite grouillante dans des éclaboussements lumineux.

Je suis arrivé aujourd'hui à lakasbah et sur une place cahoteuse, devant la citadelle, je m'assieds sur les nattes d'un café maure, sous la ramure des figuiers. Caressé d'ombre, je me repose de ma promenade. Ce café est charmant ainsi avec les arbresaux troncs bleuâtres qui l'enguirlandent. Au fond de la salle, le kaouadji, grand alchimiste au fez rouge, à la veste d'un vert pâle, brodée d'or, est inactif: la clientèle est absente, nous sommes en Rhamadan.

Quelques Arabes, assis près de moi, restent silencieux; ils ne fument ni ne boivent, observant rigoui'eusement la loi d'abstinence. Leurs yeux vont devant eux comme perdus dans l'immensité monotone des dései-ts lointains.

Sur la place, sous l'écrasant soleil, les chameaux, de leur pas lourd, passent chargés de charbon et d'alfa, suivis de conducteurs hâlés, drapés dans des lambeaux de burnous. Des officiers du bey décorés de VIfdkhar, des nègres de haute stature, des cavaliers brillants, des mendiants aux loques superbes vont et viennent

Page 1