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LES SOUKS

en tous sens. Quelques Européens, dans la banalité de leur costume, choquent seuls, de temps à autre, mes regards.

On ne se lasserait pas d'aller des journées entières par les rues et les places de Tunis, à travers la foule remuante, dans la pittoresque confusion des passants aux costumes variés et tous de belle allure. Mais la chaleur est étouffante, le soleil rôtit les murailles crépies à la chaux, et l'ombre des rues elle-même est devenue ardente. Gagnons les souks ou bazars, célèbres dans le monde musulman, enfonçons-nous dans ces transparents labyrinthes pleins de fraîcheur, vastes coidoirsaux arcades légères où s'ouvrent les boutiques ou plutôt les réduits des marchands. Chacun ne renferme d'ordinaire qu'un seul genre de marchandises. Ces marchandises entourent le boutiquier ; il y en a partout, au-dessus de sa tète, devant lui, derrière lui, accrochées au linteau, suspendues aux chambranles.

Dans le souk des selliers, les broderies d'or et d'argent sur fond de soie, sur maroquin rouge ou jaune et sur velours, chatoient dans l'ombre. De précieuses arabesques courent et s'enchevêtrent sur le fdali^ maroquin du Tafîlelt, renommé dans l'Islam. Le regard est partout ébloui. Ce sont des selles, des housses, des caparaçons, des djebiras, des bottes aux riches ornements, aux paillettes étincelantes.

Les travailleurs ne sont point ici de simples ouvriers, mais des artistes en quelque sorte ; ils exercent un noble métier. Les jeunes Maures de bonne famille ne le dédaignent pas. On n'y perd point son temps. Chacun brode ou dessine sur parchemin avec la pointe d'un canif, le diamant au doigt; les habits de ces artisans, coiffés de turbans en soie brochée, sont souvent magnifiques.

Le souk des parfums, souk el attarin, s'enveloppe d'un plus grand mystère; l'ombre baigne davantage les étroites niches où, drapé dans son burnous, le marchand apparaît comme une idole, immobile et contemplatif. De cette galerie s'exhalent des senteurs pénétrantes. Le musc, le benjoin, l'ambre, la cire, le santal, l'essence de rose en flacons mouchetés d'or et couchés dans un lit de ouate, la poudre verdâtre du henné, des essences précieuses inconnues se volatilisent sans cesse dans les pénombres du souk.

C'est également un lieu aristocratique; tout y est calme, reposé; les commerçants sont généralement des gens riches, fort considérés; certains exercent les fonctions sacrées à'ulémas.

Je me suis arrêté longtemps dans le carrefour formé par le souk des parfums et le souk des cordonniers. Là les grandes voûtes pâles sont soutenues par des colonnes ornées de bandes rouges et vertes en spirale. Là s'ouvre une des portes de la mosquée Zitouna, interdite aux chrétiens.

C'est une véritable cohue dans ce carrefour, oii les marchands de chéchias, de savons et de babouches appellent le visiteur. A travers les cavaliers et les bourricots chargés d'oranges ou de légumes, passent des Maures de beau visage, graves, pleins de dignité, drapés majestueusement dans des toges de couleur claire aux plis classiques. Les femmes mauresques, voilées de noir, circulent silencieiises et furtives dans la bruyante foule.

Et tout cela va, vient, se meut, s'agite dans un mystérieux crépuscule. Par endroits, tantôt en nappes éblouissantes, et tantôt en fulgurantes flèches, le soleil jaillit d'ouvertures ménagées dans les voûtes, illuminant au passage un fez écarlate, une gandoura rose, turquoise ou couleur d'or, un voile blanc, le visage carré d'nn Kabyle aux yeux bleus, au poil rouge, au teint hàlé, vêtu d'une chemise de laine court«; un Arabe de haute taille, basané, la barbe noire, le nez busqué; un juif au turban noir, un Grec, un koulour'li, un nègre, un janissaire d'aspect rude. Ces visages surgissent subitement de l'ombre, éblouissent et s'éteignent. On dirait dans la nuit de brusques apparitions aussitôt évanouies. De regarder ces visions étincelantes l'œil se trouble, et plus rien ensuite n'apparaît d'un instant dans la galerie aux reflets lunaires .

Chacun de ces souks a une physionomie particulière bien tranchée. Les magasins d'étoffes se distinguent par leur caractère décoratif; les arceaux en ogive des portes sont ornés extérieurement d'armes, de tapis, de bibelots de toute sorte : cuivres ciselés, tables en marqueterie, buires de cuivre, lampes, suspensions à fleurs, peaux de bêtes. Des tapis de Kairouan, du Maroc, d'Orient, sont empilés sur des caisses, et le négociant, assis devant sa porte, l'éventail à la main, se lève à votre approche et vient à vous empressé et aflable. Il vous entraîne dans l'intérieur du magasin pour vous offrir une tasse de café. Il est rare que vous en sortiez sans avoir fait quelque acquisition, car il est persuasif et vous prouve clairement qu'il consent à perdre sur sa marchandise par sympathie pour vous. Eh bien, je préfère ces marchands gracieux à nos boutiquiers parfois rognes.

Le souk Ettrouk, occupé par les Israélites, est une galerie couverte de planches mal jointes à travers lesquelles les rayons du soleil glissent, frappant d'éclats étincelants les vêtements de toutes couleurs accrochés aux boutiques où des centaines d'ouvriers tirent l'aiguille avec ardeur.

Plus loin vous verrez, dans un bazar sans fin, les cordonniers battant, coupant, étirant de beaux cuirs jaunes et rouges sous les yeux des passants. Leurs boutiques sont toutes enguirlandées de babouches.

Les tisserands font au métier des haïks diaphanes de soie et de laine, le sassari des femmes de Tunis, les écharpes légères pointillées d'or.

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