UNE VOITURE A CONVICTION
— Grâce à vous, me voici avec un gîte ! dis-je à M. Sadoux.
— Bah ! fit-il, on s'arrange toujours ! Les mauvaises nuits passent, mais les souvenirs amusants restent. Et tenez, justement je me rappelle une aventure assez drôle dont un des nombreux incidents s'est produit ici.
Il continua.
Je me trouvais à Kairouan, lorsque M. Massicault, résident général, me télégraphia de rentrer en toute hâte à Tunis pour affaire urgente. J'avais la meilleure volonté du monde pour me rendre au désir de notre aimable résident, mais j 'étais bien empêché pour regagner la côte aussi rapidement que j'aurais voulu. Prendre par Sousse, il n'y fallait pas songer ; la route est longue et le bateau n'y fait escale que deux fois par semaine. Je me décidai à couper directement par Bir-el-bey et Zaghouan. Le voyage serait plus dur mais aussi plus rapide.
Cette résolution prise, je fus trouver le Caïd, je lui communique la dépêche du ministre et je le prie de me procurer au plus vite un cocher sûr et un véhicule en bon état .
Le Caïd roule des yeux effarés, lève les bras au ciel et me répond :
— Tu ne peux pas partir, tous les cochers sont en prison.
— N'importe 1 fais-moi donner une voiture et je trouverai bien un conducteur,
— Toutes les voitures sont en fourrière !
Et comme je le regarde tout ébahi, il s'explique.
Un juif, porteur de sept à huit cents piastres, avait loué quelques jours avant une voiture pour se rendre à Hadjib-el-Aïoun. Durant le trajet, il avait été égorgé par le cocher dans la voiture même et son cadavre tout pantelant avait été retrouvé sur la route. L'argent, bien entendu, avait disparu.
La justice se dit que l'assassin serait facilement découvert, la voiture ayant évidemment conservé quelques traces du meurtre. On visite tous les véhicules l'un après l'autre et l'on constate avec stupeur que tous sont abominablement ensanglantés... Sans doute par esprit de solidarité, les cochers, pour qu'on ne puisse retrouver l'un des leurs, avaient eu l'ingénieuse idée de barbouiller de sang leurs coussins crasseux.
La justice demeurait perplexe. Salomon lui-même aurait été embarrassé dans l'occurrence. Enfin, on prit un parti héroïque, on envoya toutes les voitures en fourrière et tous les cochers en prison.
. Je dis au Caïd que l'histoire était infiniment curieuse, mais qu'il me fallait gagner Tunis sans retard et que lui Caïd était obhgé de me fournir des moyens de transport.
Le pauvre Arabe faisait piteuse mine. Il réfléchit longtemps. Enfin sa physionomie s'illumina.
— Écoute, me dit-il, on m'a dit d'envoyer à Tunis, comme pièce à conviction, la voiture où le meurtre a été commis. Il y en a une qui a plus de sang encore que les autres. Ça doit être dans celle-là que le juif a été assassiné. Je vais te la faire envoyer, tu partiras avec et de la sorte ma voiture sera transportée à Tunis et toi tu auras ainsi les moyens de faire ton voyage.