L'AQUEDUC D'ADRIEN
pont banal que l'on voit et à empierrer la route. On ne saurait trop flétrir celui qui, plus destructeur que les Vandales, mutila cet admirable monument. Les Romains connaissaient le siphon, mais leur culte pour les eaux, qui sont la richesse et la fécondité, leur faisait édifier, pour leur captation ou pour leur adduction, des œuvres superbes qui nous confondent encore. Pour l'honneur de ce que nous appelons la civilisation moderne la restauration seule des arches endommagées s'imposait. Il convenait de cacher, comme on l'a fait d'ailleurs, le siphon mesquin dénué de toute conception artistique. Nous verrons, aujourd'hui encore, la Tunisie entière devenue la proie de nouveaux vandales qui détruisent ou saccagent, inconscients de toute beauté , de tout respect même de la grandeur passée. Ils devraient savoir que ces monuments sont pour nous l'exemple des belles en même temps qu'utiles choses. Les
Romains n'ignoraient pas qu'au-dessus du siphon et de l'empierrement [desj routes plane l'art grand et étemel.
Nous avons vu ce vandalisme nouveau s'exercer sur les admirables stucs du Bardo brisés à coups de pioche pour faire des quais, ici nous trouvons un monument en partie réduit en poussière, plus loin, à El Djem, ce sera une route traversant un amphithéâtre merveilleux, les ruines d'AïnTunga livrées à la cupidité d'un entrepreneur. Partout sur cette terre couverte de vestiges d'art, c'est une rage de dévastation protégée par une administration aveugle. Personne n'a poussé le cri d'alarme. Le service des antiquités et des arts lutte autant qu'il le peut, mais sa voix est rarement écoutée. N'a-t-il pas été question de faire une jetée avec la belle Kasbah d'Hammamet?... Les matériaux sont sur place, disaient les destructeurs.
Les admirables remparts de Sousse, eux-mêmes, modèles uniques de l'architecture mihtaire arabe ont été menacés. . .
CITERNES D OUDNA.
La situation officielle de M. Sadoux m'interdisait vis-à-vis de lui toute marque d'indignation. Je restais pensif, il ne troublait pas mon silence, il comprenait les réflexions auxquelles je me livrais et de mon côté je savais bien qu'en son âme d'artiste les mêmes pensées s'agitaient.
Nous tournions à gauche ; devant nous, sur le flanc d'un mont, s'étendait comme un large champ pierreux couvert de ruines. M. Sadoux me tendit la main et simplement : « Allons voir, fit-il, l'œuvre des siècles, nous retrouverons la main des Vandales et l'inconscience des éléments destructeurs, la nature reprenant lentement ses droits, mais là, nous aurons du moins la consolation de penser qu'aucun des nôtres ne s'est livré à des profanations » .
Les ruines d'Oudna occupent, sur la rive gauche de l'oued Miliaue, une étendue dont la circonférence est de quatre kilomètres. Ce fut l'antique Ulhina, une des plus anciennes colonies de la province d'Afrique dont parlent Pline et Ptolémée. Fondée par César ou par Auguste au commencement du m" siècle, elle était plus tard pourvue d'un évèché. Les titulaires de ce siège ont figuré aux conciles de Carthage en 255, d'Arles en 314. Les dernières traces qu'ils ont laissées dans les annales ecclésiastiques remontent à 4H .
Uthina devint la proie des Vandales qui la ravagèrent de fond en comble et depuis quatorze siècles elle est abandonnée. Les restes de la cité témoignent d'un art datant de la meilleure époque romaine. On remarque les vestiges de la citadelle, l'amphithéâtre de grandes proportions dont quelques gradins subsistent ainsi que l'une des entrées. Comme celui de Syracuse il est taillé dans un bassin naturel dont la forme elliptique se prêtait admirablement à cette destination. On voit encore le théâtre, des ruines que les uns attribuent à une basilique et les autres à des thermes, un pont romain au pied de la coUine, des restes d'aqueducs, des citernes en excellent état de conservation plus vastes et plus belles que celles de Carthage. Il est à Oudna d'autres monuments encore dont on n'a pas défini la destination. J'avais remarqué au musée Alaouï trois mosaïques découvertes par le service des antiquités et des arts dans des villas romaines, dont l'une, la villa de Fructus est située près de l'amphithéâtre.
L'an dernier, M, Gauckler, chef du service, a présenté à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, les résultats des fouilles effectuées par lui à Oudna.
Ces recherches avaient pour objet, a dit le Journal des Débats^ l'étude des conditions générales de l'habitation romaine en Afrique aux premiers siècles de notre ère. Elles ont amené la découverte d'une grande villa appartenant à deux riches propriétaires de la famille des Laberti. Cette importante construction a été déblayée en entier, ainsi que ses annexes et les thermes privés qui en dépendaient.
L'ANTIQUE UTHINA 12!»
Une quinzaine d'autres maisons particulières ont été reconnues et partiellement dégagées dans le même quartier qui devait être habité par l'aristocratie d'Uthina. Aucune n'est postérieure au règne de Constantin; les plus anciennes datent du temps des Antonins. Elles sont toutes construites à peu près sur le même plan. Elles sont décorées de marbre blanc, de peintures murales, et de nombreux fragments d'architecture de très grand luxe. Deux belles statues en sculpture, des centaines de menus objets, poteries, monnaies et bijoux en ont été retirés pour être déposés au musée du Bardo.
« Ce qui distingue surtout les villas d'Oudna, c'est la richesse et la beauté des mosaïques dont elles sont entièrement pavées.
« Quatre-vingt-sept mosaïques à sujets figurés y ont été découvertes. On y voit figurée toute la série des sujets habituellement traités par les mosaïstes africains; scènes mythologiques, telles que l'enlèvement d'Europe, Endymion, Dyonisos faisant don de la vigne à Ikarios, Orphée charmant les animaux; réprésentation de divinités: Bacchus et son thyrse, Vénus et son cortège d'amours, Diane chasseresse. Minerve, Apollon, Hélios, Cérès, Hercule; surtout les divinités de la mer : Neptune, armé de son trident, debout sur un char ou assis sur un monstre marin, Amphitrite, l'Océan, les Néréides, les Sirènes; scènes familières et rustiques tirées de la vie de tous les jours ; documents historiques du plus haut intérêt; scènes de chasse et de pêche d'une étonnante variété; collections d'animaux et de plantes qui font ressembler certaines mosaïques aux planches d'un atlas d'histoire naturelle.
« L'étude de ces mosaïques en elles-mêmes et dans leurs rapports avec les pavements analogues déjà connus, a permis à M. Gauckler d'établir la loi de l'évolution que suit la mosaïque romaine en Afrique, aux premiers siècles de notre ère. Cette mosaïque va du réalisme au symbolisme, du concret à l'abstrait, du décor vivant au décor géométrique, traversant plusieurs périodes que l'on peut caractériser ainsi : période de plein épanouissement au temps des Antonins et des Sévères ; période de transition du milieu du troisième siècle à l'avènement de Constantin ; période chrétienne qui commence avec la renaissance constantinienne.
« Les mosaïques d'Oudna appartiennent pour la plupart, à la première période et se placent, pour leur valeur artistique, au premier rang de celles qui ont été encore découvertes en Afrique. »
Cependant nous avons repris la route après notre visite archéologique aux ruines d'Oudna. Nous approchons du Zaghouan dont la cime dentelée, masquée depuis longtemps par des collines, vient de surgir de nouveau devant nous dans le ciel pâli du soir. Ses hautes roches enflammées par le couchant sont rayées de pro-
fondes cassures aux ombres d'outremer. Nous avons quitté les moissons; à mesure que nous avançons, les hauteurs se couvrent de larges touffes de lentisques et de bruyères et le Zaghouan, gigantesque bloc de métal rougi, se dresse dans l'espace blafard.
Le soleil a baissé, il va atteindre l'horizon ; à l'occident le paysage est sombre, d'un vert métallique à reflets fauves, on le dirait ciselé dans le bronze. Les arêtes rapprochées profilent des silhouettes dures ; dans le lointain les monts violacés bordent un ciel jaune. Parmi les reliefs très accusés du sol s'étalent de largesplaques d'un or très pâle, et certaines croupes lumineuses paraissent suinter, ce sont les derniers rayons du soleil couchant qui glissent à la surface de champs d'orge miirs. Cette contrée, si étrange à cette heure, est giboyeuse, à chaque instant des lièvres et des perdreaux traversent la route.
Nous voici engagés dans le défilé de Bou-Hadjela. Puis nous gravissons le col de Sidi-Amor-Djebari couturé de ravines. Le Zaghouan se montre de nouveau, ses feux se sont assombris, il s'éteint tout à coup, ce n'est plus qu'une haute masse grise dans l'espace. L'air s'est rafraîchi, on se sent renaître après l'accablante chaleur du jour. Sur le haut du col le vent souffle fort, la ville de Zaghouan nous apparaît sur un ressaut du mont, vaguement blanchissante, tandis que la lune, énorme disque jaune, lentement monte comme un fantôme sidéral.
Nous étions engourdis par le voyage, nous ne parlions plus, on n'entendait dans la nuit que le roulement sourd de la voiture, les sifflements du vent, on ne voyait que l'astre démesuré, et la silhouette pâle de la montagne flottant au-dessus de la plaine dans le ciel obscurci.
Je songeais aux grandes choses de Rome, à la fragilité des œuvres humaines, à l'éternel passé, à l'éternel avenir.
Le ciel devenait de plus en plus sombre, la lune plus brillante, ses rayons se jouaient dans la crinière des chevaux, sur les saillies des harnais. Perdu dans mes rêves, je sentais que la route s'élevait, bordée de jardins, que l'espace au loin s'élargissait. Puis une porte monumentale, ruinée, s'ouvre béante, des lumières pétillent dans un amas de blanches ruelles. Nous arrivons à Zaghouan. Nous voici à l'auberge encombrée d'une foule joyeuse : une quinzaine de personnes sont arrivées, il a fallu les héberger et ce n'a point été une petite affaire. L'hôtesse est sur les dents. Mais où nous coucher? On ne peut vraiment nous laisser à la belle étoile, on connaît beaucoup M. Sadoux et, par égard pour lui, on fait l'impossible.
Nous sommes dans une petite salle qui nous servira de gîte pour la nuit, les joyeux voyageurs fatigués ont gagné les lits de hasard que l'hôtesse a improvisés. On n'entend plus aucun bruit, ils dorment.