‹ La TunisieChapitre 57 sur 103 · UNE VOITURE A CONVICTION · texte numérisé non relu

UNE VOITURE A CONVICTION

Enfin, vers deux heures du soir et après une scène épique avec le Caïd, un deuxième cocher honnête homme était extrait de la prison.

Aussitôt qu'il fut en ma présence il me demanda de l'argent pour acheter de l'orge, je lui proposai des coups de canne. Il se résigna, monta sur son siège et fouetta ses chevaux. Nous étions partis !

Une fois en route, je pus examiner à loisir la voiture à conviction où je me trouvais. C'était épouvantable. Il y avait du sang partout, tout était d'un rouge noirâtre ({ui soulevait le cœur. On avait dû énormément massacrer sur ces coussins!

Nous arrivons sans encombre à Zaghouan après une longue, très longue marche et je fms constater à mon automédon que sa voiture de boucher n'a perdu en route aucune de ses souillures.

Le lendemain matin, j'étais dans l'auberge où nous sommes lorsqu'au moment du départ et comme je terminais mes préparatifs j'entends un tumulte. On criait, on hijuriait, on menaçait. Je me précipite dans la rue et j'aperçois toute la population ameutée contre mon cocher.

Plus de doute! c'est l'assassin...

Comment arriver à Tunis maintenant! Et M. Massicault qui m'attend toujours!...

Heureusement tout s'explique. Mon homme avait diné dans un foudouk après avoir mis ses chevaux à l'écurie, mais comme il n'avait pas un sou sur lui, il avait été dans l'impossibilité de payer. Je solde la dépense de mon automédon et me voici de nouveau en route.

Arrivés dans la plaine de l'oued Miliane le cocher prétend connaître une traverse qui abrégera de beaucoup le chemin. Comme l'aventure de Zaghouan nous a passablement retardés, je le laisse faire dans l'espoir de rattraper le temps perdu. Nous suivons longtemps une mauvaise piste lorsque tout à coup nous arrivons sur les berges de l'oued Miliane devant une haute falaise tombant à pic sur la rivière.

« Mais tu ne peux passer là, malheiu-eux, m'écriai-je, il n'y a plus de chemin

« Là, fait-il, d'un air détaché, désignant de son fouet la falaise.

« Mais tu es fou ! . . .

«Tu vas voir, ajouta-t-il, en obliquant un peu et en allant vite nous atteindrons le bord. Que de fois je suis descendu ainsi et, tu vois, je suis encore vivant ! Regarde, il y a bien un sentiei". »

En effet, une sorte de chemin de chèvres suivait la pente raide.

« Fais ce que tu voudras, lui dis-je un peu énervé, descendant en toute hâte

de voiture, mais tu me réponds de ta calèche, n'oublie pas que nous devons la ramener intacte à Tunis. »

Je n'avais pas fini que ses chevaux dévalaient sur la pente de la falaise et que l'attelage tombait à pic au milieu de l'eau, La voiture était dans la vase jusqu'aux essieux, un cheval râlait et le cocher pateaugeait et s'ébrouait. La rivière heureusement était peu profonde en cet endroit.

Il fallut procéder au sauvetage ; je voulais au plus vite retirer la voiture afin de ne pas laisser eff"acer les fameuses taches de sang et, dans mon impuissance, je me lamentais sur la rive. Des Arabes passèrent enfin qui vinrent à notre secours. La pièce à conviction était brisée, les essieux et lesrayons des roues en morceaux. J'entendais l'eau clapoter dans l'intérieur du véhicule. Avec des lanières faites de nos foulardset de nos mouchoirs de poche, avec des pans des burnous des Arabes, on attache, on raccommode et après deux heures de travail et d'efforts nous repartons doucement, cahin-caha, poussant l'attelage avec précaution, après avoir abandonné un cheval mort dans la rivière.

Mais cette aventure avait pris du temps et la nuit était tombée lorsque nous arrivions à la Mohammedia. Le cheval était fourbu, le cocher était tout courbaturé de sa chute. Force fut de s'arrêter dans l'aff'reux foudouck que nous avons aperçu ce matin et de se contenter pour dîner d'une tasse de café maure. Toute la nuit, les hurlements des chacals et les inquiétudes que me donnait ce retard dans mon arrivée à Tunis, me privèrent de repos. Le matin on reprit la route, la distance à franchir n'était pas longue maintenant. Les passants s'arrêtaient ébahis devant cet attelage rapiécé, traîné par un cheval efflanqué, cheminant tête basse, mené par un cocher hirsute souillé de boue.

A la porte de Sidi-Abdallah un policier se précipita vers nous et mit la main au collet du cocher : c'était l'assassin. Mais hélas ! la fameuse pièce à conviction, qu'on m'avait tant recommandé de ramener intacte, était à demi brisée, pleine de vase et les eaux de l'oued Mihane lui avaient enlevé les traces de sang accusatrices sur lesquelles comptait la justice.

Je laissai mon homme se débrouiller et je courus à la résidence.

— Me voilà! dis-je en me précipitant dans le bureau de M. Massicault.

— Bonjour, mon ami, me dit-il en me tendant la main. D'où venez-vous donc? vous êtes blanc de poussière et couvert de boue.

— Mais de Kairouan où vous m'avez télégraphié de venir immédiatement pour affaire urgente.

Le ministre éclata de rire :

— L'affaire est arrangée depuis deux jours, mon pauvre ami, me dit-il.

AU NYMPHEUM

Une bonne partie de la soirée s'était passée à écouter les aventures de M. Sadoux, car il m'en raconta bien d'autres encore fort singulières et «'/est un regret de ne pouvoir les dire toiites.

Le lendemain, à la première heure, après un court sommeil, nous arpentions ensemble les rues de Zaghouan. Le soleil levant éclairait les murailles et les minarets des mosquées et cette

-ti

ville à la blancheur nuancée de rose était à cette heure comme une lumineuse apparition. Combien charmantes ces premières heures du jour, en pays africain ! Les rues si claires de Zaghouan se détachaient sur la haute montagne dentelée à laquelle la ville est adossée, cime gigantesque, de couleur lilas, sillonnée de larges entailles perpendiculaires.

Le soleil du matin illuminait tout entière la monstrueuse façade rocheuse dressée jusqu'au zénith.

Je me souviens qu'après avoir gravi les rues escarpées de la ville, nous nous sommes engagés dans un sentier bordé de peupliers aux feuilles argentées toutes frissonnantes; et au bout du sentier, comme à l'extrémité des rues, la falaise du mont se dressait toujours.

Idéale vision de paysage à laquelle rien ne manquait, ni le chevrier en manteau blanc, au visage bronzé, ni les chèvres noires tigrées de feu, ni le chant des oiseaux, charme indicible, ni le murmure de l'eau. Depuis longtemps je n'avais entendu cette voix charmante du ruisselet caché dans le gazon, sous les branches basses, tout scintillant d'éclats diamantés. Ici, tout était fraîcheur, harmonie et clarté. Je retrouvais la Provence et des sensations matinales d'autrefois s'éveillaient .

'"«'rVV . ,

Page 1