I.A " CELI.A » DU TEMPLE DES EAUX
En détournant la tête j'entrevoyais les blanches murailles de la ville enfouie à demi dans la verdure sur un promontoire dominant la plaine, la vaste plaine à perte de vue étalée, où pointaient quelques cimes lointaines.
Et comme je contemplais ces espaces verdoyants, M. Sadoux me disait :
« Il suffit d'un jour pour voir ces cultures et ces vignobles si prospères changés en désert. Le fléau arrive tout à coup du sud, des profondeurs des sables. Cette plaine si lumineuse devint un jour subitement noire sous mes yeux, et c'est un spectacle que je n'oublierai jamais.
« C'était au commencement de l'été, justement à l'époque où nous sommes. Une invasion de criquets avait lieu et c'était effrayant de les voir, tels qu'une monstrueuse fourmilière, s'avançant lentement, sans arrêt. Rien ne pouvait en arrêter les vagues grouillantes. Le flot animé gravissait les hauteurs, atteignait les crêtes et descendait comme une sombre lave. A Zaghouan que vous voyez là-bas. Les maisons si blanches maintenant en étaient noires. Comment s'en défendre ! En colonnes serrées les criquets envahissaient les maisons. Ils entraient, profitant des plus petites ouvertures. Et cette horrible chose mouvante était partout. Elle ne laissait rien après elle, ni une feuille, ni un brin d'herbe, rien... les arbres même étaient dépouillés de leur écorce. — Non, jamais on ne pourra imaginer un tel spectacle sans l'avoir vu, jamais on ne pourra calculer les ravages exercés par les criquets.
« Dévorant tout dans leur marche ininterrompue, ils grossissent à vue d'oeil et le danger toujours augmente. Les indigènes mènent grand tapage pour les effrayer, ils tirent des coups de fusil, tapent sur leurs tam-tams, poussent des cris affreux, mais c'est peine inutile. On creuse aussi des tranchées profondes devant ces troupes de larves qui souvent s'avancent sur un front de plusieurs kilomètres, mais les larves comblent la tranchée avec leurs corps et les autres, par-dessus, continuent leur marche ; les sombres vagues ne se ralentissent jamais.
« Les appareils cypriotes seuls protégèrent cette fois les vignobles que vous voyez, là-bas, vers le Djouggar.
« D'autres fois, ce ne sont point les criquets qui envahissent, mais les vols de sauterelles venant du Soudan, dit-on, qui s'abattent partout et exercent les mêmes ravages. Dans ce cas les Arabes du sud ont une petite compensation, car ils les assomment au moyen de verges flexibles et les conservent comme provision après les avoir fait bouillir dans l'eau salée.
« Quant aux Arabes du Sahel, ils ne s'en nourrissent pas et méprisent même cet aliment.
« A la faveur des vents, les sauterelles, se dirigeant toujours vers le nord,
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franchissent des distances énormes, formant des nuages qui obscurcissent le ciel. Les Arabes sont persuadés qu'elles dorment alors dans le vent. Ils leur ont donné des noms propres : ils appellent le mâle Otman et la femelle Aïcha. »
Nous arrivions cependant, après une courte promonade, aux ruines du nymphéum, à V Henchir-aïn-Kasbah, comme le désignent les Maures.
Ce temple des eaux est le monument le plus gracieux de l'Afrique du nord. Il est abrité dans une large fissure qui partage la montagne. L'hémicycle allongé dont il est formé s'ouvre en éventail sur l'immense plaine. Au centre de la courbe est le sanctuaire où nous voyons encore la cella, niche cintrée réservée à la statue de la divinité, l'Astarté, à ce que. l'on croit, la Juno pollicitatrix pluviarum. Il est composé de deux parties : le vestibule recouvert d'une coupole et la cella proprement dite.
De chaque côté du sanctuaire s'arrondissent des galeries décorées chacune, autrefois, de treize colonnes corinthiennes. Des marches latérales permettaieftt de descen(h'e de la terrasse placée au fond de l'hémicycle jusqu'au bassin situé plus bas qui reçoit les eaux des sources avant leur entrée dans l'aqueduc.
Le site est admirable en son recueillement, au pied de la prodigieuse falaise. La déesse debout dans le sanctuaire présidait bien à la fécondité, car, au-dessous d'elle, du ténébreux mystère de la roche stérile l'eau jaillissait et aussitôt, autour du temple, comme par enchantement, un bois sacré d'orangers, de peupliers, de trembles et de platanes séculaires s'élevait, devant l'espace verdoyant, plein de fraîcheur, bercé par le murmure de la source et par le chant des oiseaux. C'était un séjour divin, bien digne de la nymphe dont la protection constante veillait de ce sommet à la prospérité de Carthage mollement étendue sur le rivage.
Le Raz-el-Kasa, le plus haut pic du massif du Zaghouan s'élève à 1340 mètres. Ceux qui bravent les fatigues de l'ascension découvrent de là-haut un bon tiers du territoire de la Régence. Mais la montée est pénible le long des flancs du Bou Kobrin d'abord, jusqu'à la Zaouïa bâtie sur un promontoire aux escarpements vertigineux. Il faut, à la Zaouïa, quitter le mulet qui nous amène et, durant deux heures, enjamber des séries de couloirs et d'escaliers de roche.
Le Djebel Zaghouan est la plus belle et la plus remarquable de toutes les montagnes de la Tunisie, il est visible de tous côtés aune distance de 80 kilomètres.
Au retour du nymphéum, nous errons à l'aventure dans un vallon qui borde la ville. Quelles heures délicieuses à travers les grenadiers en fleurs, sous l'ombrage des peupliers blancs et des figuiers, sous les paliuiers, les oliviers, les noyers et les abricotiers chargés de fruits! A chaque instant on s'arrêtait charmé. A
travers la feuillée les coupoles des mosquées et les fusées des minarets s'élevaient et flamboyaient. Au loin, vers la plaine, sur les dernières pentes du Zaghouan, quelques cyprès noirs dressaient leurs cimes rigides. C'était la seule touche sombre dans ce paysage d'éblouissements et de parfums.
On n'oublie pas certains instants, pourtant rien de caractéristique ne les écrit dans le souvenir. Ce sont de vagues sensations retrouvées, le tic-tac d'un moulin, un chant d'oiseau très doux, une grenade entr'ouverte montrant ses rubis, le bourdonnement fugitif d'un insecte ailé, le vol incertain d'un papillon que l'on suit un instant des yeux, une nuée, une seule voguant là-haut dans le ciel, nuée rose frôlant, on le croirait, une palme d'or balancée par la brise.
C'est peu, et c'est tout
Adieu, Zaghouan; les âges destructeurs ont réduit en poussière l'image de la déesse qui, des flancs du mont qui te domine, veillait sur toi. L'oeuvre bienfaisante est restée intacte, les flots sillonnent tes jardins. Il te reste aussi l'éternelle beauté des espaces que tu contemples et les bosquets fleuris de lauriers-roses qui toujours encensent en les embaumant tes blanches murailles.
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