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A TRAVERS LA VILLE SAINTE

COUR INTKRIEUKE L>E LA MOSQUEE DU liARblEK

J'errais un jour dans l'intérieur de la ville, le long des remparts, lorsque j'entendis les coups des tam-tams et les sons des flûtes. Guidé parce bruit, j'arrivai sur la place d'un quartier pauvre, bossuée, en pente, ravinée par les pluies. Sur les parties les plus élevées, des Ai-abes étaient accroupis et plus bas, au long des murailles crénelées, un cavalier faisait caracoler son cheval au rythme des instruments. La croupe de la bête, somptueusement harnachée, dispai*aissait sous une tenture aux franges d'or qui descendait presque jusqu'à terre.

Les musiciens tapaient et soufflaient et le cavalier brillamment costumé, un fusil incrusté d'argent à la main, se dressait parfois sur ses étriers en brandissant son arme. Peu à peu le rythme des musiciens s'accentue et se précipite. Alors le cavedier enfonce des éperons énormes dans le ventre du cheval qui s'emballe en une course folle dans une longue rue déserte. Tout à coup, faisant volte-face, il revient vers nous à bride abattue, tantôt jetant son fusil en l'air et le rattrapant avec une dextérité inouïe, tantôt le déchargeant droit vers nous ou vers le sol. Puis il laisse tomber son arme et la saisit au moment où elle va toucher terre. Il jongle miraculeusement avec son fusil qui semble une plume dans sa main. Quelquefois, quittant

la selle, une main à la crinière, il se glisse sur les flancs de la bête, à toucher presque le sol et le cheval court toujours de toute sa vitesse ; puis il remonte d'un bond sur sa selle. C'est vertigineux. Arrivé près de nous il arrête net son cheval.

Le pauvre animal tremble de tous ses membres, ses yeux sont hagards, le sang coule de ses flancs meurtris et va rougir le sol. J'étais révolté à la fin par tant de cruauté, car, sous prétexte de dresser un cheval pour la fantasia, il le martyrisait.

Lui était très fier et les autres le contemplaient avec admiration. Plusieurs chevaux tenus par la bride dans un coin de la place, attendaient leur tour. Chaque cavalier devait donner une répétition de la fantasia qui devait avoir lieu le lendemain je ne sais plus à quelle occasion.

J'avais assez de cet odieux spectacle et je m'éloignai tandis que les tamtams et les flûtes reprenaient leurs morceaux interrompus un instant.

Et tout en cheminant par les ruelles, je pensais aux idées toutes faites que nous avons sur les Africains comme sur tant d'autres choses d'ailleurs.

En France on a célébré l'Arabe et son coursier, on a chanté sa noblesse en des romances sentimentales. On a prétendu aussi que chez ce peuple tout concourt à développer l'amour des chevaux : la religion qui en fait un devoir, les luttes incessantes et les grandes distances à franchir.

Voici d'ailleurs quelques préceptes et adages religieux recueillis par le général Daumas à ce sujet.

« Dieu vient en aide à ceux qui s'occupent des chevaux, et il allège les dépenses qu'on fait pour eux. »

« Les chevaux demandent à Dieu de les faire aimer par leur maître. » « L'argent qu'on dépense pour les chevaux, passe aux yeux de Dieu pour une aumône qu'on fait de sa propre main. »

« Les mauvais esprits n'entrent pas dans la tente où se trouve un cheval de race. » 11 se peut pourtant que les mœurs des habitants du Sahara difi'èrent de celles des Tunisiens, que sous la tente l'amour du cheval soit passé dans le sang, que ce noble animal soit le compagnon d'armes et l'ami du chef de tribu, un des serviteurs de sa famille, qu'on étudie ses mœurs, ses besoins, qu'on le chante dans les chansons, qu'on l'exalte dans les causeries.

Mais le spectacle que j'avais vu à Kairouan était tout à l'opposé de ces sentiments généreux et tombait sous l'application de la loi Grammont qui protège les animaux contre la barbarie des hommes.

L'animation de Kairouan si caractéristique tombe subitement avec la nuit. Les distractions y sont plus que mesurées pour un Européen. Lorsque j'avais passé une

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heure dans un café maure, éclairé par une lueur douteuse, à côté d'indigènes, fort polis d'ailleurs, mais contemplatifs et silencieux, je n'avais qu'à me retirer si je ne voulais pas succomber au sommeil.

Les cafés et quelques repaires où dansent les aimées sont les seuls points un peu vivants de cette ville qui s'anéantit chaque soir sous ses coupoles vénérées. Des aimées, je n'en parlerai guère, tant j'étais sorti écœuré de chez elles, un compatriote m'ayant fait les honneurs de leur musique et de leurs danses.

Mais une soirée que je n'oublierai pas est celle que j'ai passée chez le khalife Si Sadok El-xMrabet.

Le khalife de Kairouan n'entend pas le français; mais c'est le Maure le plus gracieux et le plus hospitalier de Tunisie. C'est un véritable ami de la France, et il le prouve en confiant l'éducation de son jeune fils à M. Vaudaine professeur au collège Sadiki, à Tunis.

Il m'invita donc à dîner avec un Français son ami et cette petite fête se termina à une heure avancée de la nuit. Le khalife, fidèle observateur des lois de sa religion, comme il convient à un des chefs de la ville sainte, eut la délicatesse de mêler dans son menu les mets les plus recherchés des Arabes à des plats que le plus fin gourmet d'Europe eût appréciés. Il fit déboucher aussi pour nous des bouteilles des crûs les plus estimés et au dessert du Champagne de première marque.

Voici d'ailleurs ce menu à titre de curiosité :

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