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PORTE DE SFAX

LA VILLE ARABE i75

richesse de ceux de Tunis, mais de combien ils les dépassent au point de vue pittoresque ! Il y a là des coins d'une étrangeté charmante, tout éclaboussés de rayons d'or et de couleurs folles, avec des bouti([ues dont les auvents sont formés par de vieilles planches disjointes, des vieux sacs percés, rapiécés, tout en pendeloques, retenus par des ficelles, où le soleil se joue et où les ombres adoptent les formes les plus imprévues. C'est le pittoresque le plus désordonné. Il est des rues et j'ignore leurs noms attendu que des chifi'res seuls les indiquent, où s'alignent, dans l'éblouissante lumière, des jarres toutes noires et suintantes. Là on traite les chameaux malades. J'ai vu de ces misérables animaux, efflanqués, dont le poil rongé par la gale était tombé par places, qu'on badigeonnait avec du goudron. C'était bizarre ensuite de voir la bête toute noire s'en aller avec lenteur dans le soleil comme un squelette d'animal antédiluvien;. et chacun au passage s'écartait Et tout à coup, à cette vision bizarre succédait l'apparition d'un beau cavalier sur une selle brodée d'or, noble et fier d'allure, vêtu d'un manteau magnifique.

C'étaient ensuite des ressemeleurs de babouches étirant le cuir, coupant et tapant sans trêve, des teinturiers aux mains rouges, des teinturiers aux mains jaunes, car chacun d'eux n'emploie qu'une couleur. Puis des marchands de sucreries installés sous les auvents de fortune que nous connaissons, agitant constamment un éventail en feuilles de palmier, au-dessus de leur étalage pour chasser les mouches. C'était un bourdonnement continuel, des vols noirs tournoyaient autour des sucreries que le marchand, malgré ses eff'orts, n'arrivait pas à défendre. Et tout cela au milieu d'un brouhaha perpétuel, dans une foule remuante, parmi des cavaliers, des piétons ou des chameaux seuls passaient avec insouciance et gravité.

Je suis arrivé à une porte de la ville, haute ogive ouverte dans le rempart. Ici l'animation est plus extraordinaire que partout ailleurs dans Sfax. Des cavaliers, des âniers, des piétons, débouchant de la sombre ouverture du matin au soir, s'y succèdent; beaucoup sont coiffés du large turban vert, la plupart sont drapés dans des manteaux d'une ébouissante blancheur et tout cela continuellement grouille et s'agite en un éternel va-et-vient. Les djebbas superbes resplendissent et s'éteignent toujours faisant place à d'autres. Et c'est, avec l'éblouissement des yeux, un tumulte indescriptible où se confondent les cris, les appels et les coups retentissants des marteaux des forgerons qui occupent une rue voisine tout entière .

Les deux côtés de cette rue sont bordés par leurs échoppes et, à travers les sombres écharpes de fumée qui s'en échappent, monte un blanc minaret de forme originale. Alentour, dans les ruelles voisines du rempart, s'accrochent aux

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murailles de bizarres balcons. A leurs balustres déjetés, pendent des étoffes, des loques, des haillons de toutes couleurs, et les guirlandes de lainages pourpres ou jaunes des teinturiers. Tout cela est toujours soutenu on ne sait comment à l'aide de pieux et de ficelles. Et toujours aussi, dans ce chaos de fumées et de rayons éblouissants, la foule agitée se presse parmi des cavaliers, des âniers et des chameaux lourdement chargés.

Je me suis à grand' peine frayé un passage à travers la cohue et j'ai franchi la porte, me voici à la base des remparts. La campagne brûlée parle soleil s'étale devant moi toute nue car les jardins dont j'aperçois la ligne verdoyante sont là-bas, plus loin.

Ici, en dehors des murs, c'est, au grand soleil, tout un monde de chameaux et d'âniers, des foudouks, des koubbas étincelantes, de pauvres gourbis occupés par des nègres. Mais la chaleur est suffocante, je regagne bientôt la porte de la ville et, suivant la rue originale de tout à l'heure, je vais me réfugier à l'ombre des souks, dans le vieux marché à l'encan. C'est le plus original qui se puisse voir. Le centre en est occupé par un café en plein air que des toiles tendues, rapiécées, abritent du soleil. Alentour s'ouvrent les boutiques des marchands d'habits dont les portes sont entourées de guirlandes de loques. Ce sont des djebbas usées, des corsages de juives aux bi^oderies d'or flétries, des brides et des selles, des burnous, des tapis effilochés et sais-je encore tout ce qui était accroché là d'oripeaux brillants, de lambeaux superbes, d'objets dont j'ignorais les origines et l'usage !

Il n'y avait pas que des brocanteurs sur cette place, mais aussi des marchands de poteries. Les auvents bizarres de ces boutiques, fabriqués on ne sait avec quoi, pendaient, s'inclinaient ou se relevaient toujours capricieusement à l'aide de planches et de pieux plantés dans le mur. Les déchirures des toiles étaient bouchées avec des oripeaux et, malgré tout, l'or du soleil ruisselait par les fissures, frappant d'éclats aveuglants une jarre à la forme antique, enrichissant d'éblouissantes arabesques un vase usuel quelconque. Devant la porte, les jarres et les gargoulettes s'amoncelaient; les passants les heurtaient du pied. Ailleurs on procédait à la vente à la criée de selles, de harnais, de brides et de cuivres.

Une des portes de la mosquée de Sfax s'ouvre dans les souks.

En passant sous la galerie obscure, on est surpris par la vision de colonnades éclairées par le reflet du soleil qui frappe sur des murailles invisibles. Sous les arceaux, dans la pénombre lumineuse, des Maures au turban vert, au turban d'or, aux riches costumes, sont debout les mains levées dans l'attitude de la prière ou prosternés vers l'Orient. Et cette scène est d'une singulière grandeur en sa simplicité.

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