EL-DJEM
A grand'peine je parviens à me hisser à travers les décombres, jusqu'aux premières galeries. Je voulais voir les caractères hébreux berbères ou koufiques signalés par M. Tissot et qui si longtemps exercèrent la sagacité des savants. Le résultat de ces recherches est assez plaisant. C'est M. Féraud qui a deviné l'énigme.
« Je me suis trouvé à mon tour, dit-il, devant ces mêmes dessins lapidaires, et en présence d'un groupe d'Arabes j'ai lu à haute voix la phrase qui les accompagne : Fabriqué par le tiommé Abd-Allah-Djenir. Les Arabes qui m'entouraient ont souri en entendant un chrétien lire dans leur langue, et cela a amené entre nous une conversation qui m'a expliqué l'origine et le but même de ces inscriptions. Si Ali-ben-Redjed-ben-Djenir, actuellement Caïd d'Ed-Djem, m'a raconté que son grand-père, Abd-Allah-Djenir, était fabricant de couteaux et de poignards à l'usage des Arabes, et que, pour montrer la bonté de la trempe de ses produits, il s'en servait afin de graver, avec la pointe, des inscriptions et des dessins sur les pierres d'El-Djem, qui sont aussi tendres que celles de Malte ou de Mahon... »
M. Ch. Tissot a fait transporter au musée de Carthage la seule inscription qui existait à El-Djem. Parmi quelques vestiges on remarquera un superbe chapiteau corinthien en marbre d'un beau travail dont les proportions rappellent ceux de Selinonle. Il appartenait probablement à quelque édifice aujourd'hui disparu.
Il y a quelques années à peine, des forgerons, des taillandiers et des médecins arabes même, s'étaient emparés des arceaux extérieurs de la partie méridionale du monument pour y exercer leur profession. Le service des antiquités et des arts a chassé les vendeurs du temple. Grâce à lui, le monument menacé par des vandales de tout ordre sera désormais à l'abri de leurs atteintes, car malgré ses imperfections il n'en est pas moins d'une grande beauté.
Comme à Djerba, comme à Gabès, comme partout dans le sud de la Tunisie « la côte est inhospitaUère et la mer redoutable, » dit Salluste.
Nous avons quitté Mahdïa et nous allons droit au sud décrivant un grand circuit pour éviter les côtes semées d'écueils et de bas-fonds.
Pour la troisième fois je passais en vue de cette terre et je revoyais le même mirage. Des caps lointains s'allongeaient séparés de l'horizon, ils flottaient entre le ciel et la mer, et des palmiers vaporeux, d'une prodigieuse hauteur, se dressaient dans l'azur. La ligne rigide de leurs troncs ne s'appuyait ni sur la terre ni sur l'eau; ils étaient comme suspendus dans les airs. Des oasis fabuleuses se dispersaient à l'horizon et, sur la côte flottante, c'étaient des forêts énormes qui se profdaient.
Nous avions pris la mer vers midi nous dirigeant vers le sud, comme je l'ai
dit. Le lendemain, à l'aube, nous étions en vue de la terre mais nous remontions au nord, longeant une côte déchiquetée. Pour éviter les écueils, la route des navires les porte au sud de Sfax et c'est pourquoi nous avions maintenant une direction opposée à celle du départ.
Les îles Kerkennah, dont nous suivions à distance les rivages, sont couvertes de palmiers. Mais les dattes, de mauvaise qualité, servent à l'alimentation des bestiaux. D'ailleurs, les habitants sacrifient volontiers la récolte pour obtenir le lagmi^ ou vin de palme. La population, répartie en neuf villages, se compose de cultivateurs, de bergers, de pêcheurs et de fabricants de sparterie.
Ces îles sont les antiques Cercinna, qu'un pont reliait entre elles ; on en voit encore les débris, dit-on. Annibal et Marins s'y réfugièrent. Sempronius Gracchus y fut déporté et mis à mort par ordre de Tibère.
Les parages où nous sommes sont fréquentés par les pêcheurs d'épongés, ils y recueillent les plus belles, de même qu'on y rencontre des poissons d'une grosseur inusitée.
Comme nous jetons l'ancre loin de Sfax! Et voici que la mer si calme, unie comme un miroir, commence à s'agiter au souffle d'une brise qui, d'abord légère, augmente régulièrement d'intensité. Par un phénomène inexpliqué le flux et le reflux, à peine sensibles sur cette côte africaine, en général, donnent ici une différence de 1 mètre 50 entre les hautes et basses eaux. Au moment des équinoxes la diflerence serait beaucoup plus grande et atteindrait deux mètres. C'est pourquoi cette côte, tant redoutée des anciens, est toujours dangereuse à cause de ses basfonds, pour des navigateurs qui ne connaîtraient pas les phénomènes qui s'y produisent.
Du pont du navire, très éloignés de la terre, nous apercevons assez nettement la ville arabe scintillante au soleil, et nous devinons quelque peu le port. La mer est sillonnée de voiles d'un rouge ardent, et c'est miracle de les voir inclinées sous la brise jusqu'à toucher la vague^ toutes frangées de blanche écume, car la mer a grossi, tirant des bordées, prenant le vent et filant en tous sens comme des flèches. Il sera difficile de gagner la ville, car les barques ont grand'peine à accoster notre navire. Des voyageurs arrivent, la barque qui les porte monte tantôt sur une lame, et tantôt disparaît, renversée presque, sans cesse couverte d'écume. Comme elle approclie, après avoir décrit une grande courbe, j'entends les cris perçants d'une fillette affolée par la peur. Voici la barque près de l'échelle du bord, les voyageurs sont trempés par l'eau de mer, leurs visages sont convulsés. L'abordage est difficile, il faut choisir le moment où la barque descendue très bas dans la lame remonte avec elle.
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Enfin, après mille peines, les voici sur le pont. La fillette est en larmes encore, mais elle n'a plus peur maintenant.
C'est vraiment un voyage pénible, dangereux même à entreprendre pour gagner la terre. L'indifférence de la Compagnie française qui fait aujourd'hui les escales livre les voyageurs à des barques à voiles qui n'offrent aucune sécurité et où ils sont entassés au milieu des ballots. Les accidents sont rares, c'est certain, mais enfin il s'en produit quelquefois.
Le chenal d'accès et le port que deux dragues creusent actuellement seront un véritable bienfait pour Sfax.En attendant on s'accorde à regretter le service des Transatlantiques dont la suppression n'a servi que les intérêts de la Compagnie italienne.
Malgré l'ennui de cette traversée de plusieurs kilomètres, par une grosse mer, et dans les conditions précaires que l'on sait, je me livrai à une bar([ue et après un voyage mouvementé j'abordai sur les quais de Sfax que j'avais déjà visité trois ans auparavant.
Le premier coup d'œil sur le quartier franc, allongé au bord de la mer, me révèle une prodigieuse transformation rapidement accomplie. Des boulevards sont plantés d'arbres, des rues se dessinent, des maisons de bel aspect se sont élevées, des hôtels reçoivent les voyageurs. Les Européens d'ici sont industrieux, les navires grecs pèchent l'éponge, le commerce de l'huile et de l'halfa augmente tous les ans. La seule note discordante venait du port où les dragues soulevant la vase, ou plutôt des immondices séculaires, empoisonnent l'air.
La Sfax européenne et la cité arabe, sont villes de grand avenir. Par sa population et par son commerce, la première est déjà une des plus importantes de la côte. Aux environs, ses 10.000 jardins occupent une superficie de 60 kilomètres. C'est à eux, plus qu'à son commerce encore, que Sfax doit sa prospérité. Ses rapports constants avec Gafsa, dont toutes les oasis du Djerid sont tributaires, contribuent à sa richesse en assurant l'avenir. Et quels horizons de prospérité s'ouvrent encore pour cette ville : une ligne ferrée la reliant à Gafsa, et par suite au Djerid, dont la construction projetée sera bientôt en voie d'exécution, le port qui incessamment rendra l'accès facile par mer !
Mais ce qui est surtout intéressant à Sfax, en dehors des progrès de la colonisation qui ne peuvent nous laisser indifférents, c'est la ville arabe. Bombardée et prise par l'amiral Garnaultle 16 juillet 1881 , àla suite de l'insurrection d'Ali-ben- Khalifa, elle ne conserve plus aucune trace de l'assaut, elle a repris sa physionomie originale d'autrefois. Seule une muraille qui enserrait le quartier franc a été détruite".
Longtemps encore la vieille cité conservera sa couleur par le fait même des moeurs de ses habitants. Les gens de Sfax, en effet, ne vivent pas comme les autres Arabes citadins. Ils n'habitent pas la ville, mais la campagne d'alentour. Chaque matin, sur leurs petits ânes trottinant avec ardeur, on les voit arriver à leur boutique ou à leur atelier. Au surplus, Sfax offre le contraste le plus éton-! nant avec les autres villes de la régence. C'est partout une animation extraordinaire, la nonchalance légendaire des musulmans est inconnue ici, on va, on vient, on gesticule, on parle haut, et c'est une confusion inouïe dans les étroites ruelles, de chevaux, d'ânes, de chameaux chargés au milieu d'une population grouillante très affairée.
Quand vient le soir, comme par enchantement tout bruit cesse, c'est le silence profond et presque la mort. Chacun, abandonnant la ville, a regagné les jardins.
La question des eaux a sans cesse préoccupé les gens de Sfax et leur étonnant esprit de prévoyance, si en dehors des habitudes arabes, leur a fait construire des milliers de citernes. Vous en verrez aux portes même de la ville. Protégées par des murailles, réunies par groupes, elles sont au nombre de quatre cents; c'est la réserve en cas d'extrême sécheresse.
L'établissement de ces citernes est dû à des fondations pieuses, à l'organisation des habous dont j'ai précédemment parlé.
Mais cet esprit de prévoyance si caractéristique à Sfax ne s'exerce pas sur les questions de voirie. Les rues sont d'une malpropreté révoltante et les fièvres pernicieuses, dues sans doute à cet état de choses, y sévissent avec violence.
Beaucoup d'habitants ici se prétendent descendants du Prophète et portent un turban vert qui les distingue des autres. Leurs ancêtres auraient accompagné le Barbier de Mahomet enterré dans une mosquée de Kairouan que nous avons visitée. Il en est même qui sont complètement vêtus de vert. Le turban ne s'enroule point comme ailleurs autour de leur tête, il est plus large, et ses plis remontent en pointe au-dessus du front. Les visages eux-mêmes se différencient vivement de ceux des autres Maures et le contraste est surprenant lorsqu'on arrive de Mahdïa où les faces sont larges, rondes et colorées. Ici le trait est ferme, nerveux, l'ossature apparente, l'œil expressif.
Je retrouvai à Sfax quelques vieux souvenirs de Tunis, les Fezzesna entre autres, dansant comme à Halfaouïne sans trêve ni repos, au sou de la zourna et du tam-tam. J'aperçus aussi un café maure décoré de peintures naïves comme à Bab Djedid. Mais celui-ci était surprenant avec son chameau fantastique portant en guise de bosse une tour crénelée, ses lions enchaînés et ses serpents chevelus.
Je me plaisais surtout dans les souks. Us sont loin d'avoir l'importance et la