‹ La TunisieChapitre 78 sur 103 · LA VILLE ARABE · texte numérisé non relu

LA VILLE ARABE

Beaucoup de nos guerriers sont morts ce jour-là. Ils vivront...

L'armée des infldèles était sur le sable du rivage, mais on se défendait en dehors des l'eraparts, et les tribus approchaient pour se joindre à nous. Les bateaux vomissaient du feu, ô honte, mes frères, il fallutfuir...

Alors, sous le fer des canons les portes delà ville s'abattirent, et l'infidèle entra...

C'était écrit, ô mes frères.

On fit le siège des maisons . Nous luttâmes corps à corps, mais le soir le drapeau des Français remplaçait l'étendard de l'Islam sur la Kasbah !...

Le temps de gloire est passé, ô Musulmans; où sont nos guerriers, où sont nos goums, où sont nos étendards ? La colère céleste les a dispersés.

Louange à Dieu qui ressuscite les morts ! Dieu seul est éternel.

Le derviche ne parlait plus, il s'en allait maintenant à travers la foule qui s'ouvrait respectueusement sur son passage.

Je dis alors au Juif: « L'Arabe avait un peu raison, tout à l'heure, car ce n'est pas un maboul, mais ce n'est pas non plus un saint. C'est un illuminé et peut-être un fanatique qui pourrait devenir dangereux en certaines circonstances. J'ai vu ce matin un vrai maboul par les rues, il s'en allait demi-nu, le corps déjeté, les yeux atones, la bouche ouverte et baveuse. »

Et je pensais aux vêpres siciliennes, à Jean de Procida simulant la folie et allant de ville en ville pour avertir les conjurés de l'heure du massacre.

cf Vois-tu, me répondait le Juif, à voix basse, je pense comme toi, mais nous n'osons pas tout dire nous autres, tu sais bien . . .

Nous avions quitté les abords de la mosquée et nous allions à travers les ruelles, nous arrêtant à chaque instant, car à Sfax on peut passer des journées sans ennui, découvrant toujours de nouveaux détails intéressants. C'est tantôt une Juive qui passe les cheveux ébouriffés, teints par le henné, buisson ardent flambant au soleil; un porteur d'eau chassant devant lui un âne enrubané, plein d'amulettes et de touffes de laines aux brillantes couleurs ; des enfants chargés de palmes vertes ; des marchands d'habits agitant des étofl'es éclatantes. Et tout cela se meut sous des rayons de lumière, dans l'ombre translucide, au milieu des senteurs du fenouil et du benjoin, des acres odeurs de fritures.

Nous apercevions nombre de boutiques pleines de concombres, d'une grosseur inusitée, il y en avait partout. C'est le légume cher aux gens de Sfax. On a prétendu même que l'abondance des concombres, les fakous^ en arabe, avait inspiré le nom de la ville.

Et nous allions ainsi lorsque des chants frappèrent nos oreilles. Une bande

d'Arabes débouchait presque aussitôt dans une ruelle. C'était un enterrement. Le mort, couché dans son cercueil, enveloppé d'une natte, était porté sur une haute civière à balustres.

Le chant était accéléré, les porteurs se hâtaient, ils butaient à chaque instant dans le sol inégal, et la haute civière oscillait. Le cortège passa vivement près de nous, s'illuminant au passage sous les rayons du soleil pour retomber aussitôt dans l'ombre de la rue,s'allumant plus loin d'un éclair fugitif. Il monta, descendit se montra une dernière fois et disparut. Les chants s'éteignirent dans le lointain.

J'avais quitté le quartier arabe et j'étais arrivé à la marine, un bateau venait d'arriver. L'archimandrite d'Alexandrie descendait du bord, il allait inaugurer l'église grecque. Une foule nombreuse l'attendait sur les quais. Le pasteur avait entouré sa haute coiffure d'un voile noir qui recouvrait aussi son visage. Les fidèles s'agenouillaient devant lui, baisant ses mains et l'archimandrite effleurait en passant leur tête de ses lèvres.

Page 1