CHAPITRE XI
Gabès. — Le général Allegro. — L'Oasis. — Un jardin enchanté. — Les lavandières Menzel etDjara. Les Khouans. — Les Aïssaouas. — Au crépuscule. — L'expédition du marquis de Mores.
.. Comme un cadavre entre les mains du laveur des morts.
Devise des Khouans.
(>i ABÈs : une côte allongée, basse, sablonneuse, quelques maisons à terrasses, F des rideaux de palmiers. Par delà, des monts lointains.
Gabès est fouetté parles vents; là, le sirocco brûlant épuise, le souffle froid
du large enfièvre et tue.
On quitte les solitudes de la mer pour la grande solitude d'un rivage que le soleil n'égaie pas, et le ciel lui-même est morne comme la terre.
Les navires s'éloignent de cette côte dangereuse semée de bas-fonds. Combien de voyageurs, arrivés en vue de l'appontement, ont du suivre la fortune du bateau ne pouvant tenir la mer, et aller avec lui jusqu'à Tripoli! Même par les plus beaux jours on est obligé de mouiller au loin.
Cependant j'ai vécu quelques belles heures sur ce triste rivage.
Le soleil vient à peine de se lever lorsque nous jetons l'ancre en vue de Gabès. Par extraordinaire aujourd'hui le golfe de la petite Syrte est calme, la nuit a été bonne. Quelques milles en barque et me voici à terre. Bientôt j'ai trouvé asile à l'hôtel des voyageurs où m'accueille une hôtesse accorte.
On a vite fait de visiter Gabès, et peu après mon arrivée il n'avait plus rien à me révéler. Ce sont quelques rangées de maisons basses, deux ou trois petites rues improvisées datant à peine de l'occupation. Le village a été créé hâtivement par les mercanti qui suivent les troupes. 11 garde quelque chose du campement. Et d'ailleurs on rencontre par les rues des soldats du 3" bataillon d'infanterie légère d'Afrique, et j'entends les sonneries de la manœuvre.
L'esplanade est voisine des maisons et en attendant l'heure à laquelle je pourrai voir le général Allegro, gouverneur de Gabès, auquel je suis recommandé, je vais comme vm oisif boui'geois admirer nos troupiers. Les soldats paraissent tout petits dans ce vaste champ de manœuvres. Ils sont là, par théories, faisant l'escrime à la baïonnette. Plus loin c'est l'école du ])ataillon et les notes des clairons traversent, frémissantes, les clartés matinales. Plus loin encore, je vois les chasseurs d'Afrique et les spahis montés sur les petits étalons à la crinière ondoyante et aux queues longues comme des chevelures. Ils vont dans un galop nerveux gravir les monticules pour disparaître ensuite dans les replis du terrain. Plus loin encoj'e, suivant les péripéties de la manœuvre, cette hgne ondulée, toute scintillante de couleurs vives, semble ramper, se replier^ se dérouler comme un gigantesque serpent.
Je reçus le plus gracieux accueil du général Allegro. C'est à lui que je dois les bonnes heures passées à Gabès, à sa très gracieuse compagne dont l'ineffable douceur le console de sa cécité. Car le général est aveugle depuis quelques années. Et qui devinerait sa cruelle infirmité? L'œil qui vous fixe est plein d'une douceur expressive et ce regard, qui ne voit plus qu'en dedans, s'éclaire et sourit quand même. L'après-midi le général me fait visiter son jardin, un des plus beaux de l'oasis. Gabès par lui-même, c'est-à-dire le village européen, n'est rien; les oasis sont tout. Les deux principales : Djara et Menzel sont admirables de fraîcheur et de verdure.
Nous avons traversé l'oued et nous voici dans un jardin à la végétation folle,