PREFACE
La première édition de cet ouvrage a été publiée en 1887, à la suite d'une visite de la Tunisie au cours de laquelle toutes facilités me furent données par M. Paul Cambon, résident général, en vue de l'étude du pays et des multiples questions relatives à son organisation.
L'établissement de notre protectorat dans la Régence ne remontait alors qu'à cinq années. Les colons français étaient peu nombreux ; l'existence des minés métallifères commençait à peine d'être connue ; celle des carrières de phosphates ne Tétait pas encore ; la situation financière paraissait peu favorable aux réformes profondes qu'il était nécessaire d'accomplir pour inspirer aux indigènes la confiance dans nos intentions et dans notre habileté, et assurer aux colons les moyens de réaliser les profits pour lesquels ils s'étaient expatriés. Les difficultés de l'œuvre coloniale pour laquelle la France avait assumé le protectorat apparaissaient aux yeux de tous les hommes clairvoyants. On se rendait compte des obstacles que la chaleur, la rareté des pluies, la nature du sol, lin-
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dolence des indigènes et l'insuffisance de la maind'œuvre opposaient au développenaent de la colonisation agricole, sur laquelle toutes les espérances étaient alors fondées.
En dépit de la perception très nette des difficultés avec lesquelles Tanivre de la France et des Français aurait à lutter, une grande confiance en l'avenir du pays régnait dans les milieux administratifs et parmi les colons. Ceux-ci mettaient dans leurs entreprises une ardeur et une ténacité dignes d'admiration. Le résident général et ses collaborateurs français apportaient, de leur côté, dans l'accomplissement de leur tâche très délicate, un zèle dont les administrations métropolitaines donnent rarement le spectacle. Comme le gouvernement de la République accordait au résident général une confiance absolue et ne cachait pas son désir de voir notre nouvel établissement colonial faire lui-même sa destinée, avec ses ressources propres, chacun, dans l'administration du protectorat français, avait conscience de ses responsabilités et de son devoir ; chacun s'efforçait de mener à bien une entreprise d'où tous tireraient honneur et profit si elle réussissait.
' M. Paul Cambon, qui avait eu la charge et l'honneur d'établir le programme politique et administratif du protectorat français, avait fort bien compris la nécessité de limiter le rôle de la France, surtout dans les débuts, au contrôle de l'administration indigène dans les provinces et à la direction du gouvernement beylical au moyen de conseils assidus sans être impor-
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tuns. Aussi raccord le plus parfait régnait-il entre le résident général, le bey et ses ministres d'une part, les fonctionnaires tunisiens et les contrôleurs français d'autre part. Partout, au cours de ma visite, je recueillis des témoignages incontestables de l'harmonie qui existait entre les éléments européens et les éléments indigènes de l'administration. Kt partout aussi, je constatai que de cette harmonie résultait l'acceptation bénévole, sinon reconnaissante, du protectorat français, par les populations indigènes.
r.e service est, sans nul doute, le plus grand que M. Paul Cambon ait rendu à la Tunisie, car les habitudes de confiance réciproque établies par lui entre les indigènes et les Français, ont été conservées par tous ses successeurs et ont rendu possible le règlement de questions qui, avec d'autres traditions, auraient pu être dune solution fort difficile.
Dans la première édition de cet ouvrage, je dus me borner à exposer la situation dans laquelle se trouvait la Tunisie au moment de notre occupation, à indiquer la voie dans laquelle l'avait orientée son premier résident général et à tracer le programme des réformes et des travaux indispensables au développement du pays.
J'achevai ce travail au cours de la mission dont le gouvernement m' avait chargé en Extrême-Orient et qui me permit de me rendre compte sur place des procédés coloniaux appliqués par les Anglais dans l'Inde, par les Hollandais à Java et par la France en Indo-Chine. Ce que je vis dans cette dernière colonie
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me confirma dans l'opinion que l'étude de la Tunisie m avait inspirée ; elle me fit acquérir la convictiop, très renforcée ultérieurement par ma propre expérience, que le protectorat est de toutes les formes d'administration des colonies la plus favorable au pavs colonisé et à la nation colonisatrice, parce qu'il est le plus économique et le plus humain.
Les faits qui se sont produits en Tunisie depuis 1887 et dont l'exposition est Fobjet principal de cette deuxième édition, projettent sur cette vérité une lumière éclatante. De tous nos établissements coloniaux, la Tunisie est, sans nul doute, celui qui s'est développé avecle plus de rapidité, qui a exigé le moins de sacrifices de la part de la métropole et où l'accord a été le plus complet entre les indigènes et les Français. C'est aussi celui qui a le plus fait d'œuvres utiles avec le moins de personnel.
Il en a été ainsi parce que le gouvernement métropolitain lui a concédé une indépendance, une selfdirection, dont aucune autre de nos colonies n'a joui. Si les résidents généraux qui s'y sont succédé depuis M. Paul Gombon, c'est-à-dire MM. Massicaut, Millet, Stephen Pichon et Alapetite qui gouverne la colonie depuis dix ans, ont tous suivi la politique arrêtée par le premier d'entre eux, c'est que tous ont eu, comme lui, la pleine conscience des responsabilités qui pesaient sur leur tète en raison de l'autorité dont ils jouissaient. Tous ont fait de la bonne besogne parce que cette besogne était la leur. Tous ont maintenu le protectorat, parce que tous ont compris qu'étant le plus