‹ La TunisieChapitre 42 sur 98 · LE COMMERCE · texte numérisé non relu

LE COMMERCE

(le bleu, de vert, et décorés de fleurs multicolores, si recherchés par les indigënes, sortaient d'Italie, ainsi que les carreaux en faïence émaillée, les légumes secs, etc., tandis que la France fournissait principalement les vins et les liqueurs, les vêtements confeclionnés, les chaussures, les cuirs préparés, etc.

De cette simple notion il était aisé de l'aire découler les considérations les plus utiles à notre commerce et à notre industrie. Sachant, par exemple, d'une manière générale, que l'Angleterre l'emportait en Tunisie pour ses cotonnades sur toutes les autres nations industrielles de l'Europe, nous devions rechercher les causes de cette supériorité et nous efforcer de les combattre. Ces causes, tous ceux qui voulaient observer les faits d'assez près les connaissaient : C'était le bon marché et surtout l'adaptation de la marchandise aux goûts des acquéreurs. On insiste peut-être trop, d'habitude, sur l'importance du bon marché ; sans doute, il joue un grand rôle dans la préférence que les consommateurs donnent à un produit ou à un autre, mais il est moins important que la nature même de la marchandise. Les habitants des pays imparfaitement civilisés ont une Uxité de goûts dont on se fait difficilement une idée quand on n'a pas vécu parmi eux. Tout objet qui n'a pas les caractères traditionnellement exigés ou (|ui même ne porte pas la marque connue depuis longtemps est impitoyablement refusé. Connaître les préférences et les habitudes dont nous parlons est la qualité la plus indispensable à un industriel ou à un commerçant qui veut gagner.de l'arg-ent dans les pays neufs. Cela s'applique aussi rigoureusement que possible à la Tunisie. Si les cotonnades ang-laises y réussissent c'est que l'industriel anglais se conforme d'une manière absolue dans leur fabrication à l'indication des Tunisiens. Il donne à ses pièces la largeur, lalong-ueur, la consistance exigées par l'indigène ; il les teint des couleurs qui ont été de tout temps recherchées dans le pays, etc. Bien loin de se mettre en frais d'imagination pour trouver des formes et des couleurs nouvelles, il se borne à copier servilement celles que l'on aimait dans le pays avant l'in-

212 I.A TUNISir,

troduction de l'industrie eui'opéenne. Encore ne réussil-il pas toujours à imiter convenablement les modèles, ainsi que nous l'avons fait remarquer à propos des cotonnades teintes en bleu par l'indigo. Cependant, il est impossible de distinguer une couverture faite à Djerba de celles que TAngleterre fabrique pour y être vendues, ni certains tapis de Kairouan des imitations anglaises.

C'est, à mon avis, à leur habitude de se plier aux goûts des consommateurs indigènes, beaucoup plus qu'au bon marché de leurs produits, que les Anglais doivent leur succès dans les pays exotiques. Si les Italiens peuvent couvrir la Tunisie de leurs meubles, c'est que, presque sans souci du bon goût ou du moins de ce que nous entendons par là, ils ont su copier les formes et les couleurs des meubles autrefois fabriqués par les indigènes eux-mêmes. Produisant mécaniquement et par suite meilleur marché, en même temps qu'ils se conformaient strictement aux désirs des acheteurs, ils ont très vite détrôné l'industrie indigène. Ils y ont également réussi pour les faïences.

§ I[. — Le commerce et le régime douanier

Jusqu'en 1890, le commerce de la Tunisie fut beaucoup gêné par le régime douanier, par certains impôts intérieurs et par l'absence des institutions de crédit. En 1887-89, le commerce total de la Régence, importations et exportations réunies, n'était que de 50 millions. Deux ans plus tard, en 1891, il atteignait le chiffre de 77 millions de francs. Il avait suffi, pour déterminer cet énorme accroissement, de la loi du 19 juillet 1890 qui modifia le régime douanier.

Dans la première édition de ce livre, en 1887, attirant l'attention des pouvoirs publics sur les entraves mises au commerce tunisien par les impôts intérieurs et les droits de douane, je citais l'exemple suivant : « 100 toisons de laine, dite en suint, c'est-à-dire non lavée, vendues au marché 300 piastres ou 186 francs, payent d'abord le droit de G 1/i pour 100 qui frappe toutes les ventes, soit

LE COMMERCK -l-^

18 piastres 71) ; puis un certain nombre de droits qui ne fiijurent sur aucun tarif officiel, mais qui sont dus en vertu des usages : le vendeur donne deux toisons de boni à l'acheteur, et une toison au crieur public qui a fait la vente; il paye pour le notaire et pour le papier timbré de la quittance, environ 3 piastres 25 ; il a en outre payé 2 piastres pour le chameau qui a porté les toisons au marché, soit en totalité 32 piastres ou 20 francs pour des toisons qui valent ISfi francs. Si ces toisons sont exportées, elles payent encore à la sortie 5() piastres ou 2-) trancs pour 2o6 kilogrammes, ce qui est le poids ordinaire de 100 toisons. Au moment où elles quittent la Tunisie, les 100 toisons ont donc payé 53 francs de taxes diverses pour une valeur de 186 francs. Il est vrai qu'à l'entrée en P'rance, elles sont plus favorisées que l'huile d'olive et ne sont soumises à aucun droit d'importation. Au droit qui frappe la laine, il faut joindre les droits à l'exportation auxquels sont soumis les moutons à la sortie de la Tunisie. J'ai signalé ailleurs les procédés qu'emploientles indigènes pour éluder toutes les fois qu'ils le peuvent les impôts sur les laines dont nous venons de parler. La plupart de ceux ([ui ont leurs troupeaux sur les frontières de l'Algérie les font passer dans ce dernier pays au moment de la tonte, coupent et vendent leurs laines sans avoir quoi que ce soit à payer, puis rentrent dans la Régence. Ce qu'ils cherchent à éviter, ce n'est pas tant l'impôt lui-même que les vexations de mille sortes dont sa perception est accompagnée de la part des fermiers des Mahsoulats. Le trésor perd ainsi chaque année des sommes considérables qui rentreraient dans ses caisses si l'impôt était établi sur d'autres bases ».

Les huiles d'olives de la Régence étaient soumises à un régime d'impôts et de droits de douane qui rendait également leur exportation fort diflicile. D'après une note qui m'avait été remise par un colon tunisien dont les alïaires commerciales et industrielles portaient principalement sur les huiles, des charges supportées par l'huile d'olive dans l'intérieur de la Tunisie s'élevaient à 28 p. 100 de sa

?-A rilNISIR

valeuj- ; il y l'allail ajoulci- \v dioil d'exportation représentant 13 p. 100 de la valeur et les droits d'entrée à Marseille qui s'élevaient à 5 p. 100. C'était donc un total de 46 p. 100 de leur valeur que les huiles fabriquées dans la région de Tunis, de Bizerte, du cap Bon, etc., avaient payé quand elles étaient entrées en France. Si elles étaient consommées dans la Régence, elles payaient encore, avant d'entrer dans le commerce, 28 p. 100 de leur valeur. Il fallait ajouter à ces charges fiscales, les entraves de diverses sortes mises à la culture des oliviers par les règlements beylicaux et les impôts dont les oliviers euxmêmes étaient frappés pour se rendre un compte exact des difficultés que rencontrait le développement du commerce de la Tunisie en ce qui concerne ce produit.

Or, il en était de même pour tous ceux de l'agriculture tunisienne. Il n'y en avait pas un seul qui ne fût frappé de droits de douane à l'exportation, ces droits étant toujours d'autant plus élevés que le produit avait plus de chances d'être exporté. Ainsi, les chevaux payaient à la sortie de la Régence plus de 100 piastres par tête, les chameaux plus de 30 piastres, les bœufs et les veaux ainsi que les mulets plus de 23 piastres, les ânes plus de 10 piastres ^ ; or, la Tunisie peut produire ces animaux sans trop de difficultés en quantité suffisante pour en exporter, et certains pays peuvent les désirer. Les dattes, qui sont l'un des produits de la Régence que la France et d'autres pays peuvent rechercher étaient frappés de droits d'autant plus élevés que leurs qualités étaient plus appréciées en dehors de la Régence. Les éponges, les poissons, les peaux, etc., étaient frappés à la sortie de droits élevés.

Ces faits sont très significatifs de l'inaptitude à gouverner et administrer dont était frappé le gouvernement beylical. Ayant besoin, comme tous les gouvernements du reste, de recettes, il cherchait à les obtenir en frappant les produits du pays de droits intérieurs ou de taxes douanières à la sortie d'autant plus élevés qu'ils étaient plus

Page 1