LE COMMERCE
crédit commercial paraissait donc, d('S ce moment, en partie résolue. Elle reçut une solution complète à la suite de la loi du 5 juillet 1900 qui renouvela le privilège de la Banque de l'Algérie. En vertu de conventions passées entre la Banque d'Algérie et le gouvernement métropolitain, consacrés par un décret du bey on date du 8 janvier 1904 et par deux décrets du président de la République datés du 7 mai 1904, la Banque d'Algérie fut autorisée à émettre du papier- monnaie tunisien, moyennant certaines conditions avantageuses pour le Protectorat. Son concours financier permit de créer, par décret du 25 mai 1903, la caisse de Crédit mutuel agricole dont J'ai parlé dans un chapitre précédent.
Les colons européens, de leur côté, s'étaient ralliés de plus en plus à l'idée de la création d'un établissement de Crédit foncier contrôlé par l'Etat. Dans sa session d'avril 1897, la Conférence consultative émit un vœu favorable à cette création. Elle fut réalisée seulement en 1900.
Le 20 juin 1900, un décret beylical a déterminé les conditions d'organisation et la réglementation des Sociétés de Crédit foncier dans la Régence, La Société anonyme « Le Crédit foncier de Tunisie » s'étant constituée le 7 août 1906, un décret du 8 décembre suivant autorisa son fonctionnement et approuva ses statuts. Mais celte société eut vite fait d'épuiser en prêts fonciers à long terme les quelques disponibilités qu'elle possédait et dut liquider en 1908. Le Gouvernement entreprit, alors des négociations avec le Crédit foncier.de France, qui fut autorisé, par décret français du 24 août 1909 et par décret beylical du 16 septembre delà même année à faire des prêts fonciers dan s la Régence. Le Crédit foncier de France n'opère pas lui-même directement. Il use de l'intermédiaire du Crédit foncier d'Algérie dont les statuts sont plus souples et qui a pris le nom de Crédit foncier d'Algérie et de Tunisie. Cet établissement sert, notamment, de banque de réescompte aux Caisses de crédit agricole et aux coopératives.
Une des plus heureuses créations du Gouvernement du Protectorat est celle des sociétés indigènes de prévovance.
232 l,.\ Tt'NISIK
InstilutMîS pai- le décrol du :2(l mai 1907, dans chacun des caïdats de la Régence, ces sociétés fonctionnent sous le contrôle de l'État. Leurs caisses sont alimentées par des centimes additionnels aux divers impôts directs indigènes par des subventions prélevées sur les redevances de la Banque de l'Algérie.
Leur objet principal consistai! . à l'origine, en prêts de semences qui, pendant les huit premières années, se sont élevés à 14 millions.
Elles procèdent aussi dans les mauvaises années, à des prêts de subsistance qui ont atteint à ce jour un total de 5 millions.
Un décret du 2(» janvier 101 1 a organisé les prêts hypothécaires à long terme qui ont rendu de grands services notamment dans Djérid, le Sahel, le Cap Bon, etc., oij l'usure à 20, 30 et 40 p. 100 faisait de très gros ravages. Ces prêts sont généralement amortissables en quinze ans. Ils ont atteint un chiffre total de 1 .800.000 francs.
Enfin, les sociétés indigènes de prévoyance ont créé, sous la forme d'associations coopératives industrielles ou commerciales, des filiales auxquelles elles ouvrent le crédit nécessaire.
L'actif net des sociétés indigènes de prévoyance au 31 décembre 1915 a près de îi millions de francs.
I VL — Le développement du commercf.
Importation et exportation
Grâce aux importantes améliorations introduites dans le régime économique de la Tunisie par les réformes douanières et fiscales rappelées ci-dessus, ainsi que par la création de conditions avantageuses de crédit, grâce aussi à la création des routes et voies ferrées dont il sera question dans un autre chapitre, grâce aux progrès considérables réalisés par l'œuvre colonisatrice proprement dite, la situation commerciale de notre établissement africain est allée sans cesse en progressant. En 1879-80, c'est-à-dire avant l'occupation française, le chiffre des
LE COMMERCK 233
exportations de la Tunisie était de 10.840.000 francs, Celui des importations de H. 400. 000, soil pour la totalité du mouvement coiumercial : 22 200.000 francs. En 1884-85, quatre années après l'occupation, les exportations s'élevaient à 18.600.000 francs et les importations à -26.400.000 francs, soit au total 45.000.000 de francs. Dix ans plus lard, en 1895, le chiffre des exportations était 41. 24(5. 000 francs, celui des importations 44.085.000 francs, soit au total 85.331.000 francs. En 1904, les exportations représentent 76.831.060 francs et les importations, 83.384.437 francs, soit, an total, 160.215.000 francs. En 1912, les exportations représentent 154.655.000 francs et les importations, 156.293.000 francs, soit, pour la valeur totale du commerce, le chiffre énorme de 310.948.000 francs. On remarquera que si le chiffre des importations a toujours été supérieur à celui des exportations, la différence est allée sans cesse en s'atténuant.
En 1886, on s'inquiétait beaucoup, non seulement en France mais encore en Tunisie, du fait que les importations l'emportaient beaucoup sur les exportations. La Chambre de commerce de Tunis exposait, dans le document rappelé plus haut, les réllexions suivantes : « Ces chiffres n'ont rien de satisfaisant, car il en résulte que la Tunisie a beaucoup plus à payer qu'à recevoir. Les récoltes des trois dernières années ont pourtant été bonnes ; et si l'accroissement considérable des importations ne venait pas d'un fait particulier, l'entretien d'un corps d'occupation important, la Tunisie ne pourrait se maintenir long-temps dans une situation aussi anormale au point de vue économique ».
Je répondais à ces observations dans la première édition de ce livre : « Les craintes exprimées dans les observations précédentes ne me paraissent pas justifiées. Il n'est d'abord pas démontré qu'on doive considérer comme nécessairement mauvaise la situation économique d'un pays parce que ses exportations sont inférieures à ses importations ; mais, même en supposant que cela fût vrai pour les nations civilisées, il ne faudrait pas en conclure qu'on
doive l'admettre pour les colonies, surtout pour celles qui sont en voie de création. Ainsi que je l'ai indiqué plus iiaut, le premier phénomène qui se manifeste, au début de la prise de possession d'une colonie, c'est une aug^mentation considérable des importations des produits européens destinés aux troupes d'occupation. Ces produits, nouveaux pour les indigènes ou du moins pour un grand nombre d'entre eux. tentent leurs convoitises et les excitent à produire des objets en échange desquels ils pourront obtenir ceux qu'ils désirent ardemment. Mais il faut un temps très long pour transformer un pays neuf, imparfaitement civilisé et pour augmenter dans des proportions très sensibles sa production agricole ou industrielle. La paresse héréditaire des habitants, leur ignorance des procédés à l'aide desquels on augmente la richesse du sol, l'état primitif des industries locales, l'absence de voies de communication, etc., sont autant d'obstacles à l'évolution ascendante des colonies nouvellement conquises, et, pendant longtemps, celles-ci produisent tout au plus ce qui est nécessaire aux échanges à l'aide desquels les indigènes cherchent à satisfaire leurs nouveaux besoins. Pendant toute cette période, les importations des produits métropolitains dans la colonie sont fatalement supérieurs aux exportations de la colonie dans la métropole. Cependant, si le pays est riche, le chiffre des exportations augmentera dune façon sensible à partir du jour de l'occupation, parce que ses produits étant mieux connus seront plus recherchés qu'ils ne l'étaient auparavant. C'est précisément ce que nous avons vu se produire en Tunisie à partir de 1881, c'est-à-dire à partir de l'année où nos trafiquants ont fréquenté en plus grand nombre notre nouvel établissement colonial.
« Cette première considération, tirée de la nature même des faits économiques qui se produisent nécessairement dans toute colonie nouvelle, doit nous mettre à labri des craintes exprimées dans la citation faite plus haut. Au lieu de nous effrayer de ce que les importations sont actuellement supérieures, en Tunisie, aux exportations, nous
LE COMMERCR 235
: sommes plutôt tentés de nous en réjouir. La supériorité des importations est due. en effet, non seulement à ce que les indigènes recherehenl davantaue nos produits, mais encore à ce que le nombre des colons habitués à les consommer est en voie d'augmentation. Les capitaux apportés par les colons servent à la fois à enrichir les commer(:ants français dont ils achètent les marchandises et les indigrènes (|u'ils emploient comme ouvriers Plus de dix ou quinze millions ont déjà été importés en Tunisie par les seuls propriétaires français. Une partie de cette somme est emplovée à l'achat des objets de toute nature importés par la métropole, l'autre est dépensée en salaires dont les ouvriers se servent pour satisfaire des besoins prolitables à l'industrie européenne. Il résulte nécessairement de tout cela une augmentation sensible des importations. Celles-ci resteront supérieures tant cjue l'agriculture et l'industrie de la Tunisie n'auront pas atteint un développement tel qu'elles puissiMit fournir à la satisfaction de tous les besoins des colons et îles indigèiu^s. lînvisagée de cette façon, la supériorité des importations sur les exportations, bien loin de nous elliaver, nous apparaît connue un signe des progrès qu'a faits la llégence dans la \oie do la colonisation.
H Je in"(Mnpresse d'ajouter (ju'un pareil état de choses. (>xctdlenl audt'bnt d'une colonie, devrait donner des inquiétudes sérieuses rtdatix (MUimU à sa richesse naturelle s'il se jn-olong(>ait indtMiniment. si surtout le chitYre des exportalions n'allait pas (Mi s'aci'roissant d'annt'e en année dune manitM'e sensible. A cet égard, nous devons être rassurés sur l'avenir Ao \:\ Tunisie, car nous voyons ses exportations augmenter lapidement et d'une manière continue dt>puis (iu'ellt> a ete placée sous le protectorat de la France. « J'ajoutais (|ue la marche ascendante du connnerce di> la UégiMu-e ne pourrait être em-ayée que si l'on nauudiorait pas l(>s conditions du crédit existant à l'époque où j'écrivais t>l si l'on uo réformait pas les impôts et le régime douanier Lt> crédit ayant été anu'dioré et le reginu^ tiscal profondément réformé, sm'tout au point de vue des douanes, l'évolution (jue j'avais prévue s'est réalisée : les t^xporta-
•236 LA TITNFSIK
lions sont allées sans cesse en s'accroissanL au point que leur chiffre a presque atteint, en 1912, celui des importations.
Parmi les pays auxquels sont destinées les exportations de la Tunisie, la France occupe le premier rang. En 1912, elle reçut pour 67.773.000 francs de produits tunisiens, en tête desquels figuraient : les produits des mines pour 21.247.000 francs; les huiles et sucs végétaux pour 14.924.000 francs : les farineux alimentaires, pour 12.864.000 francs; les boissons pour 5 1.56.000 francs ; les ouvrages en matières diverses pour 3.392.000 francs; les substances animales propres à la médecine et à la pharmacie pour 2.653.000 francs; les produits et dépouilles d'animaux pour 2.164.000 francs; les animaux vivants pour 1.804.000 francs; les fruits et graines poui- 989 000 francs; etc. Le pays qui, après la France, a reçu la plus grande quantité des produits de la Tunisie, en 1912, est ritaiie : les produits tunisiens y furent exportés pour une valeur de 25.256.000 francs; ils étaient représentés surtout par : les produits des mines pour 12.512.000 francs; les huiles et sucs végétaux pour 4.974.000 francs; les animaux vivants pour 1.826.000 francs; les produits de la pêche pour 1.728.000 francs ; les farineux alimentaires pour 610.000 francs; les substances animales propres à la médecine et à la parfumerie pour 572.000 francs ; les bois pour 529.000 francs; les fruits et graines pour 363,000 francs; les ouvrages en matières diverses pour 288.000 francs; les teintures et farines pour 257.000 francs ; etc. L'Angleterre vient au troisième rang des pays qui reçoivent les produits de la Tunisie. Elle figure dans les statistiques de 1912 pour 13.751 000 francs de ces objets, aux premiers rangs desquels figurent : les produits des mines pour 9.338 000 francs; les filaments, tiges et fruits à ouvrer^ et particulièrement l'alfa pour 3.821.000 francs; les peaux et pelleteries ouvrées pour 219.000 francs, etc. La Belgique reçut, en 1912, pour 9.057.000 francs de produits tunisiens, en tête desquels figuraient les produits des mines pour 8,709.000 francs.
LE COMMEHCR 237
L'Algérie reçut, en 1912, pour 7.738.UU0 IVancs de produits tunisiens parmi lesquels figuraient au premier rang- : les produits des mines pour 1. 333.000 francs; les bois pour 1 . 07.i .000 francs ; les animaux vivants pour 1 . ():2(i . 000 francs ; les fruits et graines pour 962.000 francs; les produits et dépouilles d'animaux pour 022 000 francs ; les farineux alimentaires pour .j73.000 francs; les tissus pour 437.000 francs; les ouvrages en matières diverses pour 379.000 francs ; les meubles et ouvrages en bois pour 265 . 000 francs ; les ouvrages en métaux pour 244 . 000 francs ; les builes pour 103.000 francs ; etc. La Tripolitaine reçut, en 1912, pour 7.257.000 francs de produits tunisiens en partie destinés aux troupes italiennes en tête desquels venaient les animaux vivants pour 3.240.000 fiancs; les farineux alimentaires pour 1.346.000 francs: les produits et dépouilles d'animaux pour 602.000 francs ; etc . L'Espagne et le Portug-al reçurent pour 3.958.000 francs de produits tunisiens, dont 3.833.000 francs de produits des mines. L'Allemagne en i-eçut aussi pour 3.860.000 francs dont 3.484.000 francs de produits des mines. Malte en reçut pour 2.378.000 dont 1.376.000 francs d'animaux vivants. La Suède etla Norvège reçurent pour plus de 400.000 francs de produits des mines. La Russie en reçut pour 455.000 francs; l'Autriche pour 1 .153.000 francs, etc., etc. La valeur totale des impoi'tations de la Tunisie s'éleva, en 1912, à 156.293.999 francs. Elles provenaient de la France pour 80.264.000 francs; de l'Algérie pour 17.834.000 francs : de l'Angleterre pour 14.544.000 francs; de l'Italie pour 8.972.000 francs; de la Russie pour 4.957.000 francs; de l'Allemagne pour 3.405.000 francs ; de la Belgique pour 3.281.000 francs; de l'Autriche pour 2.154.000 francs; de la Turquie pour 1 683.000 francs, de l'Espagne et du Portugal pour 1.237,000 francs; de la Suède et de la Norvège pour 1.189.000 francs; de la Grèce pour 603.000 francs ; de l'Egypte pour 477.000 francs; de Tripoli pour 41)8 000 francs ; de divers autres pays, enfin, pour 14.963.000 francs. La France importe surtout en Tunisie : des métaux bruts et ouvrés, jtour 15.013.000 francs;
des denrées coloniales (sucres bruts et raffinés, café, poivre et piment), pour G. 702. 000 francs; des farines et semoules pour 6.()50.000 francs ; des tissus de coton pour G. 438. 000 francs: des machines et mécaniques pour 3.320.000 francs; des soies srèses, moulinées et teintes et fils de toutes sortes pour 2.404.000 francs ; des vins, eauxde-vie et alcools pour 1.G98.000 francs; des peaux préparées de toutes sortes pour 1.627.000 francs; des vêtements, pièces de lingerie et autres articles analogues pour 1. 103. 000 francs; des bois à construire pour 900.000 francs; des céréales et graines pour 149.000 francs et diverses autres marchandises pour 34.628,000 francs. L'Algérie envoie en Tunisie pour 3.240.000 francs de farines et semoules; pour 4.378.000 francs de céréales en graines (froment et orge) ; pour 237.000 francs de bois à construire, etc. L'Angleterre v importe pour G. 377. 000 francs de tissus de coton; pour 1.013.000 de machines et mécaniques; pour 344.000 francs de métaux bruts et ouvrés; pour 237.0j00 francs de soies grèg-es et de iils ; etc. La Hongrie lui envoie pour 1.292.000 francs de bois à construire ; la Belgique pour 742.000 francs de tissus de coton ; l'Italie pour 2,953.000 francs de tissus de coton; pour 821.000 francs de soies g'règes ; pour 477.000 francs de machines et mécaniques, etc. La Russie importe en Tunisie pour 3.353.000 francs de céréales et grains. La Suède et la Norvège pour 931.000 francs de bois à construire; etc., etc.
D'après ces chiffres, empruntés à la Statistique officielle pour 1912, la valeur des importations de la France en Tunisie l'emporterait de beaucoup sur celle des importations de tous les autres pays, même pour des produits tels que les tissus de coton ou de soie, les machines, etc. Mais il importe de noter que la douane tunisienne ne distingue pas et ne peut pas distinguer les objets véritablement français de ceux provenant de l'étranger qui ont été francisés par leur entrée dans notre pays. Les chiffres donnés par les statistiques ne sont, en conséquence, que peu probants au point de vue des services que la Régence rend
réelleiiienL aux industries françaises. Une autre observation découle des cliifiVes donnés plus haut : il en résulte (jue la Tunisie, (juoique produisant des quantités importantes de céréales dont elle exporte une partie, n'en produit pas assez pour sa consommation. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, sa production de froment, d'orge, de maïs, etc., va sans cesse en augmentant et s'accroîtra sans doute considérablement dans l'avenir par le fait de la mise en culture de terres qui, à l'heure actuelle, sont incultes ou ne sont (ju'imparfaitement cultivées.
Deux chiffres suffiront pour montrer les admirables progrès réalisés, au point de vue commercial, par la Régence depuis Tépoque où la France y a établi son protectorat. En 1879-1880, à la veille de l'intervention de la France, la valeur totale du commerce de la Tunisie était de 22.240.000 francs : en 1912 elle atteignait 310.949.188 francs.