L ETAT MORAL DES INDIGÈNES
En 1887, je teiinniais les considérations relatives aux [)Oj)ulalions indigènes de la Tunisie par les lig'nes suivantes que je liens à reproduire intégralement parce que les faits, malgré quelques incidents déplorables, en ont démontré l'exactitude : « Ce que nous venons de dire des habitants des campagnes de la Tunisie permet d'affirmer qu'en dehors de circonstances exceptionnelles, telles que des revers subis par la France en Europe et des excitations provenant du dehors, les colons français qui vont féconder de leur travail et de leurs capitaux les terres fertiles de la Tunisie peuvent espérer y jouir d'une entière sécurité. Si l'on se place à un point de vue général, celle-ci est encore accrue par la nature pacifique, je dirais volontiers indolente, des habitants des villes. Ceux-ci sont le produit d'une civilisation vieillie, plus raffinée que puissante; ils songent bien davantage aux agréments et aux avantages nouveaux que notre présence peut leur procurer qu'aux froissements produits par un changement de régime qu'ils considèrent comme une inéluctable fatalité.
« Avec les caractères que nous venons de tracer et la nature du sol sur lequel ils vivent, les indigènes réunissent à peu près toutes les conditions nécessaires pour jouir d'une réelle prospérité., Cependant les industries nationales se sont effondrées, à mesure que les mœurs s'amollissaient et que la civilisation répandue jadis dans le pays par les Romains allait en s'obscurcissant. L'agriculture elle-même a perdu cha(jue jour de son énergie sous l'inlluence des charges énormes dont elle était accablée. ))
Ce qui, en somme, manquait à ce peuple, c'était un gouvernement dig-ne de ce nom, c'est-à-dire capable de développer les qualités intellectuelles et physiques de la population en même temps que de doter le pays de l'organisation administrative et de l'outillage économique sans lesquels aucune nation ne peut progresser. C'est cette double tâche que la France assuma le jour où elle imposa son prolectoral au gouvernement et au peuple de la Tunisie.
Mais, en dehors de la masse et au-dessus d'elle, il s'est formé dans la Régence, depuis une dizaine d'années, un petit groupe de personnalités tunisiennes assez instruites pour en imposer, assez remuantes pour attirer l'attention et dont le verbe était assez haut pour qu'on l'entendît jusqu'aux alentours du Palais-Bourbon. C'est parles membres de ce petit aréopage que l'opinion sur la Tunisie a été faite, pendant longtemps, dans nos milieux parlementaires et gouvernementaux. On les désigna chez nous, et il semble bien qu'ils aient plu à se désigner eux-mêmes sous le titre de « Jeunes-Tunisiens » par analogie avec les « Jeunes-Turcs » pour lesquels ils affichaient une grande admiration.
Issus de familles bourgeoises tunisiennes, ayant reçu, soit à Tunis, soit en France même, une éducation française, ils se sentaient supérieurs, à la fois, aux « Vieux- Tunisiens )) dont je parlerai dans un instant, et à la masse du peuple. Intellectuellement, cette supériorité n'est pas douteuse. Elle a eu pour résultat de faire naître chez ceux qui la possèdent, des ambitions dont il est impossible de contester la légitimité, mais qui ne surent pas toujours se modérer et qui, surtout, méconnurent les nécessités du Protectorat. Ils n'aspiraient à rien moins qu'à prendre la place des F'rançais dans le gouvernement et l'administration de leur pays et ne se montraient pas plus respectueux de l'autorité du bey que de celle du résident général. Peu sympathiques aux « Vieux-Tunisiens » et à peu près dépourvus d'autorité sur le peuple, ils ne pouvaient faire valoir leurs prétentions qu'en faisant de l'opposition à
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tous les pouvoirs constitués. N'avaient-ils pas appris, dans la fréquentation de nos politiciens, que c'est, en France même, par l'opposition que Ton arrive? Ils faisaient donc de l'opposition et ils en faisaient même aux colons français qui, pour ce motif et quelques autres encore, leur sont, en général, défavorables. Au moment de l'avènement au pouvoir des Jeunes-Turcs, quelques-uns d'entre eux allèrent plus loin encore. « A la suite des événements de Gonstanlinople, dit M. Alapetite (Discours du 26 janvier 1912), ils se sont dit que l'établissement de la France à Tunis les avait sans doute privés d'une occasion (|ui n'aurait pas manqué de naître pour eux d'exercer le pouvoir dans leur pays, » et c'est pour cela sans doute qu'ils firent de l'opposition au bey ; mais si la France n'avait pas le protectorat de la Tunisie, ils n'existeraient môme pas, car c'est à elle qu'ils doivent leur formation intellectuelle. Quand éclata la guerre entre l'Italie et la Turquie à propos de la Tripolitaine, quelques-uns « donnèrent à penser, dit M. Alapetite, soit par leurs écrits, soit par leurs discours, que c'était à toute la population des Roumis ([u'ils en voulaient ». Ils allèrent jusqu'à former des complots et mirent le gouvernement du Protectorat, d'accord avec celui du Bey, dans la nécessité de prononcer quelques expulsions. Cette mesure suffit, du reste, pour faire rentrer dans l'ordre ceux qui avaient tenté de le troubler. Elle fut d'autant plus efficace que les expulsés ne trouvèrent pas en France les appuis sur lesquels ils avaient cru pouvoir compter; leurs excès avaient ouvert les yeux de nos politiciens. Ils avaient aussi justifié la défiance qui leur était manifestée depuis longtemps par les colons français et éclairé les bureaux du Ministère des affaires étrangères. Depuis cette époque on y a mieux compris la nécessité de tenir la balance ég:ale entre les intérêts des colons et ceux des indigènes. La tâcbe politique et administrative du résident général et de ses services ne pourra qu'en être beaucoup facilitée.
La formation du groupement « Jeune-Tunisien » et le développement de ses ambitions furent beaucoup facilités par l'attitude beaucoup trop réservée que prit la
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grande hourgeoisi»; tunisienne après rétablissement du protectorat dans la Régence. Constituée par un nombre peu considérable de familles presque toutes alliées les unes aux autres, cette bourgeoisie vivait de temps immémorial des faveurs et des fonctions qui lui étaient accordées par les beys. Elle possédait des propriétés mal gérées, d'un rapport peu considérable et vivait surtout de ce qu'elle tirait du trésor beylical. A la suite de Toccupation française, l'existence lui devint en général ^difficile, en raison des réformes introduites dans le gouvernement et les services publics. Quelques familles vendirent leurs propriélés à des Européens et quittèrent la Régence. La plupart restèrent en Tunisie, mais furent contraintes de réduire leurs dépenses et même de vendre une portion plus ou moins grande de leurs biens. Elles s'effondrent ainsi petit à petit dans l'inaction et l'indolence. D'autres, se ralliant avec loyauté au nouveau régime, y sollicitèrent des emplois. Elles détiennent la plupart des caïdats et jouissent d'une autorité non contestée parmi les populations indigènes. Peu à peu, leur moralité administrative s'est améliorée, par l'exemple des fonctionnaires français et en raison du contrôle auquel elles sont soumises; les exemples .deviennent rares de gros fonctionnaires tunisiens contre lesquels le gouvernement du Protectorat doit sévir pour châtier des actes de concussion ou des abus de pouvoir. Une troisième catégorie de l'ancienne bourgeoisie est constituée par les familles qui se confinent dans les fonctions revêtant plus ou moins le caractère religieux, telles que l'enseignement dans les établissements musulmans, les tribunaux qui jugent au nom du Coran, etc. Elles représentent, d'après les personnes les plus autorisées, la partie la plus digne, la plus morale, la plus instruite des ce Vieux-Tunisiens ». Elles méritent que le Protectorat s'intéresse à elles et les utilise ; ce serait, sans aucun doute, le meilleur moyen de contre-balancer l'influence des éléments d'agitation fournis par les « Jeunes-Tunisiens ».
La masse de la population tunisienne a vécu, depuis l'éta-
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blissement du Protectorat, dans un état de tranquillité ;i |)eu près constante. Quelques incidents se sont produits de leiiips à autre, en quehjues points, mais ils n'oni jamais eu ni durée ni conséquences graves au point de vue de l'élat moral de la population. Celui-ci est, en somme, aussi bon qu'il est possible de le désirer. Il s'est même produit une évolution marquée de la mentalité tunisienne vers la mentalité française. Le peuple commence à éprouvei-, en vivant à notre contact, des besoins de bien-être, d'Iiygiène, de salubrité qu'il ne connaissait pas, et il commence d'en résulter le désir de travailler plus (ju'il ne le faisait jadis pour acquérir ces biens nouveaux. Il sera facile de provoquer l'accentuation de cette marche vers la civilisation. Trois conditions, particulièrement, y pourront contribuer : le respect de tout ce ([ui tient aux mœurs traditionnelles du pays ; celui de tout ce qui touche de près ou de loin à la religion; celui de la propriété.
La prétention des colonisateurs est, généralement, d'imposer aux peuples colonisés leurs propres mœurs, croyances et conceptions de la propriété, sous le prétexte qu'étant parvenus à un plus haut degré de civilisation ils sont plus près de la vérité morale et sociale (jue les peuples auxquels ils ont imposé leur domination. Or, il n'y a pas d'erreur plus lourde que celle-là ; il n'y eii a pas non plus qui soient la source de fautes plus graves et de mécontentements plus dangereux. Quelque dédain, par exemple, qu'ait un Européen protestant ou catholique pour l'idole du Nègre ou du Polynésien, celle-ci n'en est pas moins aux yeux de ceux qui l'adorent une valeui- égale à celle du Dieu immatériel et universel du catholicisme ou du protestantisme. La profanation de la plus ridicule des idoles ne diffère pas, en somme, de celle de l'hostie consacrée par le prêtre catholique. Parmi les populations njusulmanes, la polygamie et l'infériorité de la femme ont pour conséquence un ensemble de conceptions sociales, politiques et économiques, dont un prêtre catholique ne saurait parler sans blesser jusqu'au fond du cœur ceux aui)rJ's desquels sa prui)agande s'exerce. En Algérie, nous
avons provoqué un lies vif mécontentement parmi les indigènes par les tentatives faites en vue de leur naturalisation fran(;aise, car celle ci aurait entraîné la violation d'une foule de coutumes issues de la religion islamique. On doit féliciter les autorités françaises de la Tunisie de n'avoir pas imité à C(!t égard celles de l'Algérie.
On n'a pas été aussi respectueux en Tunisie des traditions relatives à la propriété que des croyances religieuses, et il en est résulté plus d'une conséquence fâcheuse. Je ne veux rappeler qu'un fait parce qu'il a fait beaucoup de bruit en Tunisie et en France et fut le point de départ de critiques plus ou moins violentes des administrations du Protectorat. Je supprime simplement les noms pour laisser au fait lui-même toute sa signification philosophique. En 1731, un bey de Tunis accorde, par un acte de bienveillance assez fréquent alors, à un marabout, le privilège de prélever sur la population d'un territoire déterminé certaine taxe dont le produit devait être destiné à l'assistance des pauvres. Personne, à cette époque, ne se mit et n'aurait pu se mettre en tête que le bey avait donné à ce marabout un droit de propriété quelconque soit sur le territoire visé dans l'acte, soit sur les populations de ce territoire. Et les choses allèrent ainsi tant que dura la souveraineté des beys. En 1887, c'est-à-dire après que nos idées romaines et françaises sur la propriété eurent été introduites en Tunisie, les descendants plus ou moins authentiques du marabout de 1731 s'avisent qu'ils ont entre les mains une bonne affaire à exploiter. Ils cèdent leurs droits à des tiers qui les repassent à d'autres, jusqu'à ce qu'ils arrivent entre les mains d'un Européen assez habile pour les faire valoir... à la française. A partir de ce moment, le territoire sur lequel n'avait été concédé par le bey que le privilège d'une perception fiscale en faveur des pauvres devient, dans notre langue et aux yeux de nos administrateurs, une propriété de telle nature que l'Européen entré en sapossession dresse l'étatdétaillé de ce que lui doivent les | gens, les récoltes et les arbres et emprunte sur ces rêve- >
nus plus de sept cent mille francs. Un territoire dont avant
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1887. le jtiix riail, évalur à 1 .800 francs, élail maintenant représenté coninie produisant plus de 200.000 francs de revenus constitués par les taxes dont les populations étaient frappées. D'où était v^enu le droit de frapper ces taxes? Tout simplement de cequel'onavait considéré l'acte de 1731 comme ayant concédé la propriété du sol et des populations à un marabout. Or, en 1731, ni le donateur ni le bénéficiaire n'avaient la moindre idé<' de la propriété, telle que nous l'entendons. Après avoir rappelé ce fait dans le Siècle du 1" février 1912, j'ajoutais : « 11 est bon que ces cboses-là aient été portées à la tribune de la Cbambre, non par un opposant en quête de scandale, mais par l'un des administrateurs les plus expérimentés et les plus lionnêtes de notre pays. Il en résultera peut-être quelques réflexions utiles dans l'esprit de nos gouvernants ». La Tunisie, de son coté, devra [)rofiter de telles leçons pour éviter de substituer dans ses actes les idées romaines et françaises de propriété à celles (jui sont traditionnelles parmi les populations.
Une autre question grave doit attirer l'attention des administrateurs et des colons de la Tunisie : je veux parler des terres à attribuer à la colonisation. Je ne puis que répéter ici ce que je disais à cet égard au moment oii la question fut discutée à la tribune de la chambre\ « Les colons français de Tunisie aspirent légitimement à l'extension d'une colonisation dont ils ont le droit d'être très fiers, parce qu'elle leur a coûté beaucoup d'eflbrts pécuniaires et intellectuels. On ne saurait les blâmer de vouloir étendre le réseau de leurs cultures et de leurs industries sur le sol tunisien; mais on doit leur recommander la méditation de cette observation du résident général : « Les « indigènes tiennent à la terre, nu'Mne quand elle les ruine. » Les Tunisiens ressemblent par ce trait de caractère aux paysans fj-ançais. L'administration tunisienne commettrait la plus grande des fautes si elle ne tenait pas compte de ce fait ; si pour donner satisfaction aux désirs légitimes