XX. — L es travaux publics de la Régence (E. de Fages
XXL — Les services scientifiques et l'instruction publique en Tunisie (R. Versini) . 311
XXII. — - L’œuvre administrative de la France en Tunisie (E. Levasseur) . . . . 339
XXIII. — Notes statistiques sur la Tunisie (V. Turquan) . . . 367
Poursuivant la série des éludes quelle a entreprises sur les Possessions françaises et la Colonisation, la Revue générale des sciences a, l’an dernier, consacré deux de ses livraisons à la Tunisie.
Nous venions d’avoir la bonne fortune d’explorer la plus grande partie de la Régence. Notre Résident général à Tunis, M. René Millet, nous avait fait l’honneur de nous convier à cette « tournée » en compagnie de savants, d’ingénieurs, d’ agronomes et d’ économistes, attirés par le même désir de connaître le pays et d’apprécier les ressources qu'il peut offrir à la colonisation. Grâce à nos éminents compagnons de route, nous avons pu étudier ce vaste territoire sous ses divers aspects et nous rendre compte de l'œuvre que le Protectorat français a mission d’y accomplir.
La Revue a cru s’associer à celle œuvre en exposant ce que nous apprend sur la Tunisie l’élude, scientifiquement conduite, de son sol, de son climat et de ses habitants.
La méthode des sciences naturelles a été, dans cette entreprise, notre meilleur guide. Lorsqu’il s’agit d’un pays, aujourd’hui pauvre, mais (pii a été l’un des plus fertiles, des plus riches et des plus civilisés du monde ancien, elle nous prescrit de nous enquérir de tous les fadeurs ph ysiques, historiques, économiques et sociaux de son évolution. La connaissance du passé, indispensable à l’intelligence du présent, nous aidera à préparer un meilleur avenir . L’ethnographie nous révélera, en même temps que les origines de la population, les mœurs des races variées qui la composent, leurs aptitudes diverses, partant la façon dont nous pouvons prendre contact avec elles et les faire servir à nos des seins. La gégoraphie, la géologie, la biologie, nous diront les conditions matérielles que l’état du climat et du sol imposent à l’hygiène, aux travaux publics, à V exploitation minérale, aux diverses sortes de cultures et à l’élevage. L’avenir de la Tunisie étant surtout agricole, c’est à V agronomie que nous réserverons la plus grande place. Nous la considérerons principalement au point de vue des intérêts de nos colons.
Ma is le développement économique du pays dépend aussi d’autres facteurs, résultant eux-mêmes de la nature et des hommes, et qui sont d’ordre industriel, commercial, juridique et administratif.
Si éloignées de la science que ces spéculations puissent paraître, nos collaborateurs montreront qu’elles en dépendent étroitement. C’est là une vérité que le public, dans son ensemble, ne saisit pas encore. On ne comprend pas assez — du moins en France — V enchaînement nécessaire des phèno -
mènes naturels et des phénomènes sociaux, la part d’influence que les premiers exercent sur les seconds, l’opportunité d’en tenir compte pour apprécier le régime qui convient particulièrement à chaque groupe ethnique. Ce préjugé, cependant, nous a coûté cher, que, pour asseoir notre influence sur un pays, le pacifier et le coloniser, il suffit de le soumettre à la domination armée et de le faire gouverner par un soldat. A toutes nos colonies, sans nous inquiéter de la diversité de leurs besoins nous avons voulu imposer le même traitement. En Algérie, où la flore naturelle et les conditions de la végétation sont si différentes de celles que nous connaissons dans la métropole, nous avons, avec une ignorance toute jacobine, introduit et appliqué notre code forestier'. Certains, parmi nos gouvernants, ont cru, de bonne foi, nous concilier les indigènes en les dotant des lois sous lesquelles il nous plaît de vivre en France.
Réagissant contre ces théories simplistes, qui n’ont engendré que des désastres, nous entendons demander à l’étude scientifique de nos colonies des lumières pour les gouverner. Ce n’est pas la fantaisie d’un législateur de hasard, mais bien le milieu physique et le tempérament des races qui ont, en chacune de nos possessions, déterminé le régime du travail et de la propriété, les conditions de l’agriculture, de l’industrie et du commerce. Aussi chercherons-nous dans l’étude précise des faits positifs, dans l’histoire naturelle des sociétés, l’inspiration de notre politique.
C’est dans cet esprit qu’a été conçu le programme des articles suivants sur la Tunisie, déjà parus dans la Revue générale des sciences, et qui constituent, croyons-nous, la première monographie complète de la Régence2.
Louis Olivier.
t. Voyez à ce sujet l’admirable Rapport de Jules Ferry sur te Gouvernement de l'Algérie; chez Colin et C‘°, 1892.
2. Les photogravures qui illustrent ces articles ont été faites d’après des photographies dues à plusieurs de nos compagnons de voyage et à quelques photographes de profession. A ce sujet, nous devons des remerciements particuliers à M. le docteur Bertholon, médecin à Tunis; à M. Boucher, ministre du commerce et de l'industrie; à M. le docteur Carton, médecin militaire en garnison à Lille ; à MM. P. Gauckler, Sadoux et Pradère, de Tunis ; à M. le docteur Meunier, de Paris ; à M. Paul Potin, agriculteur à Potinville; à M. le lieutenant-colonel Rébillet, en résidence à Tunis; à M. Valenza, de Tunis; à M. G. Wolfrom, consul de France à Tunis. Ces amateurs ont bien voulu nous communiquer les épreuves recueillies au cours de leurs pérégrinations. D’autre part, nous avons obtenu de MM. Albert, Garrigues, Neurdein frères et Soler, de Tunis, de M. Journo, d'Alger, l'autorisation de publier un grand nombre de vues extraites de leurs riches collections. Nous sommes heureux de les en remercier ici.
VUE DE DJERBA (p. 11'.
LA NATURE TUNISIENNE
Introduire le lecteur à l’étude de notre Tunisie par la méthode géographique consiste à déterminer les conditions naturelles qui influent, en ce pays, sur la répartition des richesses et des hommes, non à décrire, pour le seul plaisir de décrire, les aspects, les paysages, sans souci de démontrer. Nous ne donnerons à cette préface que le développement indispensable, interprétant sans nomenclature le nombre si grand des faits connus, et essayant d’en dégager quelques idées ou quelques principes de méthode.
soi.
La Tunisie est un fragment des terres généralement montagneuses que l’on désigne sous les noms de Maghreb ou d’Afrique Mineure, et que le désert sépare avec rigueur du reste du continent africain, tandis que la Méditerranée lui assure des relations faciles avec les pays du sud de 1 Europe et les régions maritimes du Levant. Cette observation est spécialement vraie pour la zone tunisienne, qui présente une partie de son littoral au bassin occidental de la Méditerranée, en lace de la France, île 1 Espagne, de 1 Italie, l’autre au bassin oriental, en face de l’Egypte, de la Syrie, de l’Asie Mineure et de la péninsule des Balkans.
On évalue à 116.000 kilomètres carrés la superficie des terres de Protectorat français. A vrai dire, ce chiffre, comme celui qui traduit l’étendue de notre Algérie, n’est qu’approximatif; sur les confins algériens et tripolitains du Sahara, les tracés de frontière ont moins d’importance que les conditions de parcours et de séjour des tribus, et ces conditions sont sujettes a de fréquents changements. Si l’on a pu fixer par des lignes conventionnelles la délimitation du Sahara tunisien à côté des étendues similaires et d’aussi médiocre valeur de Tripolitaine et d’Algérie, le grand désert s’ouvre librement vers le sud et le sud-ouest aux caravanes tunisiennes; et vers le sud-est l’opposition que rencontrent nos protégés, au passage des oasis de Rhat et de Rlradainès, ne se traduit pas par la défense de franchir une ligne ou de parcourir une surface rigoureusement déterminées. La frontière entre l’Algérie et la Tunisie n’est ni conforme a des conditions physiques bien nettes, ni fort utile en raison de la communauté d’intérêts de deux pays vivant sous le patronage de la France; elle coupe des arêtes montagneuses comme les monts de la Medjerdah, de l’Oucd-Mellèü'ue et de Tébessa, au lieu de
les suivre; elle franchit les llcuves les plus importants en des points où nul contraste ne sépare le cours tunisien du cours algérien. Les paysages des confins de la province de Constantine rappellent beaucoup plus la Tunisie occidentale que l’Algérie de l’Ouest et même du Centre.
Le chiffre même de la superficie ne doit être considéré, dans des comparaisons avec les chilfres analogues des pays voisins, que sous réserve d’une critique des éléments (pii le composent. En ce total, la proportion des terres vraiment fertiles — plaines littorales, Sahel, grandes vallées, hautes plaines accessibles à la culture — est beaucoup plus considérable que pour 1 Algérie.
Il serait vain de tracer une carte de la composition du sol tunisien, avec 1 espoir de donner, par ce seul procédé, une idée juste des conditions de richesse agricole, de circulation des sources, de régime des fleuves. Cette méthode, souvent employée, est déjà vicieuse quand on 1 applique a un pays comme la France, où les conditions climatériques, sauf en nos provinces du Sud-Est, ne sont point violemment contrastantes à courtes distances. Lorsqu’on est, à plus forte raison, en présence d’une région comme la Tunisie, où se succèdent brusquement des états climatériques très divers du nord au sud et aussi de chaque lisière littorale vers l’intérieur, la nature chimique du sol
RELATIONS GÉOGRAPHIQUES DE LA TUNISIE AVEC L’EUROPE, L’ALGÉRIE ET LA TRIPOLITAINE (p. 1).
E Michiels
ne détermine seule ni le régime des eaux ni la répartition des cultures; et elle ne peut être étudiée qu’en son rapport avec le climat, agent essentiel ici, comme en presque tous les pays du monde.
Si les calcaires jurassiques du Zaghouan et du Djouggar sont les réservoirs d admirables sources, ils ne le doivent ni uniquement ni surtout a leur contexture, mais a cette circonstance que les deux montagnes, éperons avancés des monts de Zeugitane, se présentent favorablement pour recevoir les pluies par vents marins du nord, du nord-est et de 1 est; arrosés de pluies constantes, ils ont des sources de grande régularité. Les sources du crétacé supérieur sont belles et vives dans les monts de Khroumirie, auxquels leur altitude importante et leur bonne exposition aux vents marins assurent des pluies souvent renouvelées et abondantes; dans ce même terrain, le pays du Ivef, abrité des vents pluvieux et masqué par nombre de montagnes, a des sources beaucoup plus précaires. Ce même terrain, déjà médiocre en Tunisie centrale, où il porte de pauvres forêts de pins d Alep et une végétation buissonneuse, n’a plus, au sud, qu’un maigre revêtement d alla. C est toujours le climat qui intervient en maître et rend divers d’aspect des terrains de même composition chimique, comme ailleurs il impose une même végétation a des terrains très différents. Aussi instructif est le contraste des sols de tertiaire éocène que l’on rencontre également au nord et au sud de la Tunisie : ainsi, dans son savant commentaire de la carte géologique de Tunisie, M. 1 ingénieur des mines F. Aubert observe que : « dans le nord, les différents étages de 1 éocène inférieur sont également très fertiles », tandis que « dans le sud, les différents termes de 1 éocène sont peu feitiles, soit par suite de leur nature, soit par suite de la sécheresse du climat ». 11 n est pas douteux que le climat est là l’élément essentiel de variation. Le même observateur remarque le passage d’une extrême fertilité à une infécondité presque absolue, suivant que 1 on observe au nord ou au sud les terrains quaternaires de la Tunisie. C’est sans perdre des yeux la carte climatérique qu on devrait toujours consulter les cartes indiquant la composition chimique des terrains.
Le relief tunisien contribue à distinguer ce beau pays du reste du Maghreb, a lui assigner des conditions spéciales de vie des populations, de mœurs, de relations avec le dehors. 11 lui assure un climat qui, par le mode des transitions, diffère de celui de la majeure partie de 1 Algérie. Le tiait caractéristique du relief de la Tunisie est la réduction a une zone de faible largeur des plateaux si développés, au contraire, dans le sud des départements d Oran et d Alger. En même temps qu ils se développent sur une superficie plus restreinte, ces hauts plateaux sont moins rigoureusement enfermés entre des barrières montagneuses; et les murailles des hauteurs qui les enserrent sont a la lois moins élevées et plus ébréchées. Les plateaux eux-mêmes sont rompus en fragments, que séparent ici des défilés étroits, là de larges plaines, comme celles de Ghorfa et de Zouarin. Enfin, il convient de noter que monts et plateaux décroissent a la fois en altitude et en largeur à mesuie que l’on s’éloigne de la frontière algérienne pour gagner les deux promontoires Bon et Blanc, bornes orientales du système de l’Atlas. A vrai dire, quelques-uns de ces caractères s accusaient déjà dans la province de Constantine; mais, en Tunisie, la rupture et la fragmentation du relief, si régulièrement ordonné dans l’Algérie occidentale, sont autrement marquées.
Toutefois, la continuité des assises montagneuses reste bien évidente; et le lien subsiste entie Ces hauteurs, que coupe une frontière artificielle. La masse des monts des Khroumirs et des Mogods tient étroitement aux monts de la Medjerdah; un sommet de 1 Ouest y dépasse de peu 1.000 mètres; le point culminant du pays mogod n’a plus que la moitié de cette altitude.
Comme la vallée du Chéliff, au sud du Dahra, celle de la Medjerdah, plus développée en largeur, Coupe cette sorte de grand flot montagneux du Nord des hauts plateaux du Centre, sauf au
LA NATURE TUNISIENNE
point où les monts tle Téboursouk, resserrant le cours du fleuve, séparent le bassin de Dakla, de la grande plaine de la basse Medjerdah.
Au sud du fleuve maître de la Tunisie s’épanouissent des monts et des plateaux qui, par l’orientation des plis les mieux prolongés, continuent la série algérienne de l’Atlas saharien, qui, par leurs cirques diversement intercalés dans la masse, par leurs brèches, offrent, à beaucoup d’égards, un spectacle nouveau. Monts de l’Oued-Mellègue et de Téboursouk au nord, monts de Tébessa et de Zeugitane au sud, enferment un noyau de steppes, hautes de 500 mètres environ, et dressent leurs croupes jusqu’à 1.400 et 1.500 mètres. Au sud des monts de Tébessa et de Zeugitane, nouvelle inclusion de hautes plaines, comme celles de Foussana, bornées par les chaînes de Chambi
MONTAGNES DE HAMMAM - LIF (p. 5).
et de Sémama (1.500 et 1.400 m.). Tout cet ensemble, que l’on appelle parfois, a lort, chaîne centrale, — car ce n’est une chaîne ni par la continuité du relief ni par la régularité des orientations, — se brise au point où se rapprochent les vallées de l’Oued-Miliane et de 1 Oued-Bagra. Le beau Djcbel-Zaghouan (1.340 m.) termine l’arête maîtresse des monts de Zeugitane; au delà de l’Oued-Bagra, ce ne sont plus que des îlots montagneux surgissant brusquement de la plaine (fîg. p. 5). Le cap Bon ou Ras-Addar en est la dernière avancée sur le canal de Sicile.
Jusqu’au Chott el Djérid que borde la chaîne du Cherb, se succèdent hautes plaines, chaînes et cirques, s’étageant entre 500 et 1.200 mètres; mais au sud des monts de Tébessa cl de Zeugitane, une large zone de sebkhas s’interpose entre le haut pays et la lisière littorale du Sahel.
Dans l’extrême sud, le plateau des Matmata et les monts des Troglodytes (fig. p. 7 et 8) sont également isolés entre la plaine maritime et la plaine désertique.
Le relief tunisien est donc plus coupé de brèches, plus varié en ses orientations et en ses (ormes que le relief algérien ; il est beaucoup plus complexe. Aussi le jeu des agents atmosphériques,
des vents, des pluies, diffère-t-il notablement de ce que l’on a observé dans la colonie voisine. A cette cause toute-puissante du relief s’ajoute un autre élément de variation. Non seulement, les monts tunisiens sont autrement ordonnés et étagés que ceux d’Algérie, mais leurs pentes s’offrent à un plus grand nombre de vents de mer. Les monts s’ouvrent mieux aux nuées en raison de leur structure moins massive; les croupes les plus hautes masquent rarement le relief inférieur ; et, de l’est comme du nord, les pluies bienfaisantes peuvent remonter ces gradins et pénétrer ces enceintes.
On peut dire que ce sont là les avantages physiques auxquels la Tunisie doit d’être une région privilégiée de la zone du climat méditerranéen. La Tunisie est une Algérie plus petite, mais plus maritime et moins montagneuse.
PLUIES ET COURS d’eAU
Ces conditions spéciales d’altitude et d’exposition lui valent, sur une notable partie de son territoire, des pluies plus abondantes, plus régulières, moins strictement bornées à une seule saison. Toutefois, ce. bienfait est surtout assuré à la région septentrionale; les hauts pays du Centre l’éprouvent moins régulièrement; et si, dans le Sud, l’aridité n’est point comparable à celle du Sahara d’Algérie, comme l’a bien observé Duveyrier, la progression d’appauvrissement en eau se marque nettement du Sahel à la région des oasis, comme des pays montagneux du Nord aux plateaux et plaines fermées du Centre. Le vent, d’est-sud-est n’est déjà plus qu’un vent de terre peu modifié par la traversée du golfe de Gabès, pour la Tunisie centrale tout au moins. Enfin, si c’est un avantage (pie le peu d épaisseur et de régularité des plateaux du Centre, avantage qui vaut au pays des pluies apportées par des vents d’est et de nord-est, en revanche c’est une absence de protection des pays du Nord contre le terrible vent continental ou « siroco ». Aux chances heureuses de pluies cl’est, s’opposent les risques d’assèchement par les souffles désertiques du sud. A cet. égard, le Tell algérien, en sa majeure partie, est mieux protégé que la plaine basse de la Medjerdah et que le Sahel tunisien.
Au reste, il ne faut pas oublier que, d’une part, la variété prodigieuse des expositions, en ce pays de montagnes très découpées et diversement orientées, produit des contrastes à courtes distances; (pie, d’autre part, les courants atmosphériques ne se succèdent pas avec une parfaite régularité, de saison en saison, ni d’année en année. En 1895, les hauts pays du Centre furent abondamment arrosés et eurent de belles récoltes; en 1896, l’extrême indigence des pluies de la fin de l’hiver et du printemps réduisit en steppes de vastes surfaces où l’on avait semé des céréales.
Le pays des pluies a la lois régulières et abondantes est le massif septentrional qui termine en 1 unisie les monts de la Medjerdah. Aïn-Draham, à 800 mètres d’altitude, compte 130 jours de pluie, nombre qu on atteint rarement dans la plupart des régions de climat méditerranéen; la quaniilv de pluie qu on y recueille (1 m. 95) rappelle la condition des hautes terres de notre Massif central. Pendant la moitié de l’année, d’octobre à avril, on observe un jour de pluie sur deux, mais ni septembre ni mai n’en sont dépourvus; et juillet même reçoit, le plus souvent, deux ou trois averses. La neige couvre, plusieurs mois, les hauteurs du pays khroumir. Enfin, les forêts
LA NATURE TUNISIENNE
contribuent à capter et h retenir plus régulièrement l’humidité atmosphérique. Ce massif du Nord est un pays de ruissellement actif et aussi de sources constantes.
Sur les monts et plateaux du Centre, les pluies venues soit du nord, soit de l'est, n’arrivent qu’après avoir touché des régions élevées. Aussi le nombre de jours pluvieux est-il moindre, moindre aussi la quantité d’eau reçue. Le Kef n’a que 83 jours pluvieux par année moyenne, et n’est arrosé que de 61 centimètres : le bienfait de la pluie est, le plus souvent, réparti entre toutes les saisons, avec une recrudescence marquée au printemps. Mais combien est différente la condition des plaines encadrées dans ce relief du Centre, comme celles de Zouarin et de Ghorfa! Là, suivant le caprice de variations minimes dans la direction des vents, le pays asséché garde le morne aspect de stoppes, ou regorge de richesses agricoles. Rarement l’eau lui est accordée avec la même abondance qu’aux monts et plateaux plus élevés qui en forment la circonvallation : mais il convient surtout d’observer combien cet élément essentiel du climat peut varier d’une année à l’autre. C’est une condition instable et précaire que devront corriger les travaux de l’homme. Le Sahel n’a plus (pie 45 à 60 jours de pluie, fournissant une quantité de 40 à 45 centimètres : Soussc est dans la condition la plus favorable; Sfax, moins bien pourvue, est déjà plus semblable aux pays d’oasis. Dans cette zone de transition, qui n’est plus Sahel et n’est pas encore oasis, la variation peut atteindre, d’une année à l’autre, la valeur du simple au double; la campagne de Slax a parfois été aussi favorisée que les environs de Sousse (55 centimètres en 1890), parfois aussi maigrement partagée qu’une oasis (14 centimètres en 1885); on comprend que la culture arborescente soit la ressource majeure. Gabcs reçoit beaucoup moins en moyenne (20 centimètres); mais, suivant la prédominance des vents marins du nord ou des souffles desséchants du sud, on y connaît la détresse ou l’abondance. Telle année n’a donné qu’un décimètre d’eau à ses oasis, telle autre six fois plus. Beaucoup plus précaire encore est le sort des oasis de l’intérieur.
Relief du sol et régime des pluies font comprendre sans peine les lois de la circulation des eaux (ou de leur stagnation) en Tunisie. La Medjerdah draine, par son puissant réseau d’affluents, des régions qui, soit en Algérie orientale, soit en Tunisie, ont des pluies riches et fréquentes, des neiges où l’œuvre de circulation souterraine peut s’accomplir presque sans interruption. A cet égard, le grand fleuve contraste heureusement avec la plupart des cours d’eau algériens, exception faite de la Seybouse, qui naît et se nourrit dans des conditions analogues. Au cœur de l’été, le lit du fleuve, entre scs berges souvent abruptes de terres friables, au milieu des cultures, conserve un volume d’eau important. Dire (pie la Medjerdah roule en moyenne 100 mètres cubes n est point, comme pour un Chéliff, combiner en un chiffre imaginaire des données qui représentent d’une part une série de débordements, d’autre part une série de disettes. Dans les plus grandes sécheresses, la Medjerdah débitait encore 2 mètres cubes; en hiver, on l’a vue rouler à pleins bords près d un millier de mètres cubes; mais pendant plus de dix mois, c’est un fleuve large et de notable profondeur.
TOUJANE. PAYS DE MATMATA (p. 5).
La Medjerdah est le seul grand fleuve de Tunisie qui soit vraiment régulier et permanent : elle draine, d’ailleurs, près de 25.000 kilomètres carrés et reçoit les eaux de presque tous les pays tunisiens à pluies constantes. Ailleurs, sauf l’Oued-Miliane, issu des dernières pentes des monts de Zeugitane, les rivières sont temporaires, parfois riches en hiver et au printemps, asséchées
DJEBEL-NESSAOUA. (p. 5).
dès le début de l’été; bon nombre se perdent dans les sebkhas et les chotts. On comprend que le commandant Roudaire, si prompt ensuite à reconnaître généreusement son erreur, ait voulu assurer à la Tunisie méridionale le bienfait d’une plus profonde pénétration des influences maritimes.