PLANTES INDUSTRIELLES
Dans cet ordre d’idées, les essais doivent être étendus avec une certaine circonspection.
La canne à sacre succombe actuellement sous les atteintes de la concurrence européenne de la betterave et sous les attaques de divers parasites.
Le sorgho sucré peut donner des résultats partiels dans des conditions spéciales; mais la coupe doit être laite tout d’un coup, sous peine de perdre la plus grande proportion de matière sucrée. Les semis successifs ne paraissent pas avoir donné de résultats très encourageants; le fourrage qu’on peut retirer des feuilles n’a pu être utilisé sans inconvénients en France; M. Ileuzé et M. Cornevin déclarent cette plante dangereuse pour le bétail.
Le coton est l’une des cultures qui ont été les plus encouragées par le gouvernement en Algérie; pendant la guerre de sécession, l’ Amérique du Nord laissa tomber le chiffre de la production :
L’ACCLIMATATION VÉGÉTALE EN TUNISIE
c'était une occasion excellente de faire surgir dans notre colonie une production rivale; on fit de grands efforts, principalement dans les départements d’Alger et d’Oran. Des succès locaux avaient fait naître de grandes espérances, échafaudées sur des cultures trop restreintes et trop spéciales; le gouvernement, des sociétés particulières, donnèrent des primes, promirent des récompenses; l’industrie française était hautement intéressée à la réussite de ces expériences. Il a fallu délaisser cette culture, qui n’existe plus qu’à l’état de souvenir dans la province d’Oran.
Aujourd’hui les conditions économiques sont bien plus défavorables; les Etats-Unis ont rétabli leur puissante production, améliorant les méthodes d’exploitation, utilisant les produits jadis rejetés; l’extraction de l’huile de la graine, autrefois sans emploi, donne des bénéfices importants; la lutte devient donc beaucoup plus inégale qu’auparavant.
Ce qui fait défaut pour la culture du coton en Algérie, ce n'est ni l’habileté, ni l’ardeur, ni le courage de nos agriculteurs. Ce qui a empêché le coton de s’implanter, c’est le climat. Il faut une température chaude, un sol fertile et suffisamment humide pour permettre un bon développement. Mais, une fois la floraison survenue, il faut encore que la maturation des fruits s’accomplisse sans pluie; les coques s’entr ouvrent à la maturité, laissant les flocons blancs exposés aux intempéries; il est indispensable que, du mois d’août à la fin de novembre, il n’y ait jamais de />/aies et que les cueillettes successives soient absolument assurées.
Or, en Algérie, il survient des pluies accidentelles de la fin de septembre à la fin de novembre Elles sont irrégulières, courtes ou prolongées; mais elles ne manquent jamais, soit à un moment, soit à l’autre. Elles donnent des quantités d’eau souvent très faibles, inutiles pour l’agriculture, mais tombent en grosses gouttes et gâtent une partie de la récolte de coton. La météorologie des mois d’automne en Tunisie, même dans les points déjà très secs, offre la même irrégularité et la même allure. En Amérique, la région consacrée à la culture du coton est parfaitement délimitée et rigoureusement définie par le climat. Il en est partout ainsi, pour les mêmes raisons. Dans les régions où l’on se contente d’une fraction de récolte, où l’on s’adresse à des plantes d’une autre espèce et où l’on a un climat très different et une plante exigeant d’autres conditions, les résultats peuvent être autres,
L’Egypte est souvent prise pour modèle, et le coton y est largement cultivé; mais on ne doit pas oublier que l’Égypte est, pour ainsi dire, un lambeau du désert, transformé en oasis par les inondations du Nil, fleuve dont les eaux sont, non pas salées, mais riches en principes fertilisants
En Tunisie, on ne pourra faire du coton sur une grande échelle que dans les régions où l’on sera assuré d’avoir une absence complète de pluies du milieu d’août à la fin de novembre, tout en ayant un sol suffisamment frais et iertile pour permettre à la végétation de se poursuivre dans de bonnes conditions. Si l’on s’écarte de ces conditions, on s’exposera à de grands risques. Il est certain que, dans le voisinage des régions à pluies très rares, on se rapproche des circonstances requises ; mais alors l’irrigation devient absolument nécessaire, et Ton reste cependant encore soumis à l’irrégularité du climat. C’est la pluie qui compromet la récolte, en mouillant le contenu précieux du fruit eut?'* ouvert à la maturité.
Il existe au Turkestan des variétés diverses de coton, bien moins belles que les races à longue soie des États-Unis, et dont le fruit demeure clos à la maturité; ces sortes de coton sont l’objet d’une culture étendue; d’après M. Edouard Blanc1, cette culture progresse d’une manière rapide,
1. Voir l’article spécial de M. Ed. Blanc dans les Mémoires de la Société nationale d’AgricuIture en 1894.
de telle sorte que la Russie arrivera à produire une masse énorme de ce précieux textile dans ses provinces nouvelles. Nous pourrions peut-être obtenir des récoltes utilisables à l’aide de ces races; j’ai déjà envoyé, il y a plusieurs années, quelques-unes de ces graines au Jardin d’essai de Tunis, et, grâce aux bons soins de M. Castet, elles paraissent y avoir prospéré. En avril 1896, j’ai pu en adresser un certain nombre de races variées, dues encore à l’obligeance de M. Edouard Blanc, qui connaît si bien la Tunisie; il est probable qu’on aura d’ici peu des résultats précis sur la manière dont ces races se comportent.
L’utilisation du fruit clos exige une opération assez compliquée : il faut l’ouvrir, la bourre est très adhérente à la graine; ce sont des difficultés nouvelles.
Dans les points oîi les pluies de lin d’été et d’automne sont à craindre, on emploiera ces variétés pour tenter la culture du coton. Dans les régions dépourvues de pluies d’automne, on essayera les races fines des États-Unis : mais en existe-t-il beaucoup en dehors des oasis?
La ramie a donné lieu à une quantité immense d’essais de toute nature; il est peu de plantes qui aient fait naître en vain autant d’espérances. La décortication est, en effet, l’écueil de son exploitation; pour être économique, elle doit être faite à la main h l’aide d’un couteau, en utilisant une main-d’œuvre sans valeur, des enfants, ainsi que cela a lieu en Chine.
Les agaves réussissent bien en Tunisie; on pourrait y cultiver les variétés à fibres textiles qui donnent de si excellents produits en Amérique, dans les contrées les plus sèches. J’ai insisté sur ce fait, il y a quelques années, dans une communication à la Société nationale d’ Agriculture ; mais la création de semblables cultures exige des essais préalables soutenus par de nombreux capitaux.
D’ailleurs, cette culture ne sera profitable, sans doute, que dans les conditions où elle ne pourrait être remplacée par aucune autre plus rémunératrice.
Eu Algérie les agavés (A. Americana), qui sont pourtant très inférieures à celles qui donnent le sisal et l’ixtle, sont mises en coupe réglée par des vagabonds qui en tirent des mèches de fouet, des cordes, etc. Ils utilisent les touffes qui garnissent les fossés et les terrains vagues en cueillant les feuilles extérieures (adultes). Soumises à ce régime, les agavés diminuent, semble-t-il, rapidement de nombre 1 .
Quant aux plantes à tanin, en dehors des plantes indigènes de l’Afrique et de l’Europe, chêne, sumac, etc., on a conseillé diverses espèces, notamment la canaigre ( Rumex hymenosephalus), sorte de patience, qui réussit bien au Jardin d’essai de Tunis; certains Acacia (A. decurrens, mollissima, crophylla , etc.), connus sous le nom de Black wattle, ont une teneur considérable en tanin; le bois en est dense et peut être employé au tour et à l’ébénisterie. Malheureusement, ces arbres ne peuvent être obtenus que de graines, lesquelles germent mal en pleine terre, surtout si le sol est calcaire.
Les plantes à parfum : oranger, jasmin, géranium, rosat et autres espèces, exigent à la fois une culture très parfaite et une usine qui en utilise les fleurs.
Les fruits desséchés demandent une sorte de préparation industrielle, dans les régions où des pluies accidentelles surviennent au cours des opérations; la préparation des fruits desséchés, comme la distillation des fleurs, se rattache intimement aux questions culturales : là encore le choix de la variété à utiliser a une importance prépondérante : toutes les prunes ne fournissent pas
1. Voir l'intéressante notice publiée par M. Van den Driesche dans le Bulletin de la -Société de Géographie commerciale, t. XII, 1889-90, p. 681.
L’ACCLIMATATION VEGETALE EN TUNISIE
de bons pruneaux; on ne devra pas (aire des plantations sans des essais préalables et sans avoir des renseignements précis sur le produit de la vente.
On pourrait tenter, dans les terres profondes et fertiles, d’établir des plantations de réglisse. La partie souterraine du Glycyrrhiza glabra est vendue communément en France sous le nom de bois de réglisse; on en tire un extrait qui porte le nom d 'extrait de Calabre et qui parait provenir exclusivement de ce pays peu éloigné de la Tunisie. Les graines peuvent servir à propager la plante, qui drageonne énormément; le Glycyrrhiza echinata donne un produit semblable.
CONCLUSIONS
Les indications relatives aux plantes qu’il serait bon d introduire et de cultiver clans le nord de l'Afrique sont loin d’être toutes très nouvelles; dans la masse immense de publications sur ce sujet, laites avec ou sans compétence pratique, on trouve beaucoup de conseils, les uns bons, les autres mauvais. Il est facile de désigner d’abord les plantes qui sûrement ne donneront aucun bon résultat; mais il en est d’autres plus douteuses, pour lesquelles les insuccès sont probables, surtout pour les exploitations faites en grand.
Pour les vastes opérations, notamment, la plus grande prudence est nécessaire avant de les entreprendre. On ne peut, rien conclure de définitif, ainsi que nous l’avons dit plus haut, en s’appuyant sur des essais restreints en terre de jardin, exécutés sous l’œil vigilant cl’un expérimentateur assidu. Il faut livrer les plantes, en grand nombre, aux hasards des larges surfaces et des conditions aléatoires du climat et de la préparation du sol.
Après plusieurs années pendant lesquelles on aura étudié et reconnu les causes des insuccès, lorsqu’on aura pu les éliminer et les atténuer, alors, et alors seulement, on pourra étendre la surface consacrée à ces plantes. Procéder autrement, c’est courir à la ruine.
Avant de commencer une expérience de culture, il sera bon de voir comment elle aura réussi au Jardin d’essai; on y trouvera les premiers éléments d information, mais il faudra les contrôler soi-même, chez soi, par des observations préalables.
L’initiative individuelle est excellente, mais le colon n’a pas toujours le temps ou les moyens d’y consacrer ses loisirs et son argent; il a sous les yeux le moyen de s’épargner des déboires et des dépenses.
Maxime Cornu,
Professeur de culture au Muséum.