FLORE
En répartition Je la flore naturelle et le régime des cultures reflète ces conditions-. De même que le vent du désert promène ses souffles jusqu’à l’issue des plaines de la Medjerdah, tandis que l'oasis de Gabès connaît le bienfait des souffles marins, ainsi les environs de Tunis portent le drin du désert, et Gabès accueille et fait prospérer nombre de plantes qui mourraient dans des oasis de l’intérieur des terres. Bref, les zones de végétation sont beaucoup moins nettement délimitées qu’en Algérie; c’est dire que les facultés d’acclimatation de la Tunisie sont plus souples et plus puissantes que celles du pays algérien.
Toutefois, végétaux spontanés et plantes cultivées attestent, par leur distribution, des différences essentielles entre ces régions moins contrastantes que leurs voisines de l’ouest. Voici le pays des monts de la Medjerdah, les hauteurs des Kliroumirs et des Mogocls, que la puissance de leur relief et le voisinage de la mer prédestinent à être la vraie province forestière de la Tunisie; les forêts n’y sont pas ce que l’on décore de ce nom dans un si grand nombre de parages des bords de la Méditerranée, ce que nous traduisons sans doute à tort par ce même mot dans nombre de passages d’auteurs grecs ou latins, un maquis plus ou moins épais. En Khroumirie, ce sont de belles futaies de chênes-lièges et chênes zéens, avec un sous-bois épais de houx et d’autres arbrisseaux de robuste venue. Les hauts plateaux doivent peut-être moins au déboisement qu’aux brutales révulsions et aux inconstances de leur climat de ne porter le plus souvent qu’une végétation buissonneuse, interrompue par des groupes beaucoup moins serrés de pins d’Alep. La fréquence des visites du siroco est attestée par le nombre des acacias gommifères que l’on rencontre sur les croupes montagneuses du Centre, sur le Bou-Hedma, en arrière du Saliel de Sfax. La végétation arborescente reste riche dans la zone du Sahel, et dans cette merveilleuse oasis de Gabès (fig. p. 15), où la juxtaposition du palmier-dattier, de l’olivier, de la vigne, à côté de magnifiques champs d’orge, de vigoureuses cultures maraîchères, attestent les bienfaits de cette fusion des climats en Tunisie. Si l’herbe du désert croit dans la banlieue cle Tunis, Gabès réunit, en son oasis privilégiée, arbres du Tell et arbres du désert. Sfax voit se développer, grâce à 1 initiative des colons français, une forêt d’oliviers plus épaisse et plus riche que celle dont Athènes est fière. C’est bien ce climat très spécial, très délicat, qui rend dillicile l’œuvre de l’adaptation des cultures en Tunisie, qui exige des essais prolongés, méthodiques. Le colon qui arrive sur les moyens plateaux du Centre en une année de grandes pluies, nourrit sans retard l’espoir d’adapter au sol tunisien nombre de
LA NATURE TUNISIENNE
plantes de notre France du Sud-Ouest ou du Centre; un autre se désespérera qui sera témoin, à ses débuts, d’un coup de siroco et verra sécher, en quelques jours, l’espoir d’une belle récolte de céréales.
Du moins, les plaines de la Medjerdah, soumises h des conditions meilleures d’humidité, accessibles à l’irrigation qui en multipliera les forces productives, ont été et resteront d’admirables terres à céréales. Sur les plateaux du Centre et dans les plaines comprises entre la chute de ces hauteurs et la zone des sebkhas, il faut que l’homme corrige, aujourd’hui comme au temps de la domination romaine, l’inconstance des
du début
de l’été par un méthodique aménagement des eaux. Les ingénieurs et agronomes français sont déjà à l’œuvre.
A scs forêts, à ses belles cultures d’oliviers, de vignes, de palmiersdattiers, à ses champs de céréales, la Tunisie joint des richesses minérales encore à peine reconnues ou exploitées. Mines de fer, de plomb, de zinc, gisements de phosphates, carrières de marbre, sollicitent l’activité île nos industriels.
Les richesses de l’élevage se développeront à mesure que les indigènes auront été instruits de nos méthodes, à mesure que des prairies bien irriguées auront mis le bétail à l’abri des vicissitudes climatériques. La population tunisienne comprendra la nécessité de cette réforme, comme elle a compris le besoin de remplacer ses mauvais outils de culture par des instruments bien construits et commodes. Mais, en tout état de cause, l’élevage du gros bétail restera confiné dans les contrées bien arrosées du Nord et dans les cantons du Centre favorisés par la fréquence des pluies.
pluies de printemps et
CONSÉQUENCES DES FAITS GÉOG DA CHIQUES P O U II l’aVENIU DU PAYS
La Tunisie, encore au début de sa renaissance, est douée pour devenir un des plus riches pays de la zone méditerranéenne. A ses ressources naturelles, que décuplera l’emploi des méthodes françaises d’aménagement des eaux et d adaptation des cultures, elle joint l’avantage d’une population paisible, amie du travail, capable d’en comprendre et d’en désirer les bénéfices. Quelle que soit la proportion des Berbères et celle des Arabes dans ce curieux mélange de races, quelle qu’ait été la valeur de l’apport des Phéniciens, des Romains et des Grecs sur ce sol privilégié, il est hors de doute que le peuple tunisien, comme le pays même et à cause des caractères du pays, est moins divisé, moins fanatique, moins réfractaire aux influences extérieures, qite ne l'ont été les tribus d’Algérie après quinze ans d’assoéiation politique avec la France. Comment en serait-il autrement.'
Point Je remparts continus, Je montagnes qui séparent les gens Ju Tell ou Ju Sahel Je ceux des plateaux ou Ju désert ! De Time à l’autre Je ces régions, l’on passe par une série Je nuances, rarement par un soudain et violent contraste. Le paysan des bords Je la Medjerdah est assurément moins surpris si on le transporte à Djerba (fig. p. 1) ou à Gabès, que le Berbère de Grande-Kabylie envoyé à Laghouat. L’opposition entre le sédentaire et le nomade est moins vive aussi en Tunisie que dans le pays voisin : il suffit d’entendre, pour s’en rendre compte, les plaintes des Tunisiens lorsqu’ils déplorent l’introduction sur leur sol d Algériens des tribus errantes des plateaux ou du Sahara.
L initiation due aux influences étrangères a, d’ailleurs, été aussi puissante que l’harmonieuse fusion de peuples divers sur une terre prédisposée a cette œuvre. La Tunisie a reçu, par ses ports de Test et du nord, le contact de bien des civilisations. De combien de siècles date l’habitude des marins de S fax d’aller commercer en Egypte, d’y contracter des alliances de famille? L histoire
nous dit comment s’unirent, en une race nouvelle et puissante, Phéniciens venus de l’est et tribus de Libye. Elle nous apprend avec quel empressement les colons italiotes se portèrent sur le domaine de Carthage vaincue. Qui saura jamais la part vraie des invasions arabes dans le mélange dont est faite cette population de plus d’un million et demi d hommes généralement beaux et robustes?
L’avenir du pays et du peuple est aussi difficile il présager en ses détails que le passé a reconstituer. La question des voies de communication et des débouchés est, en particulier, fort ardue. Au nord, la prééminence commerciale restera-t-elle à Tunis, ou passera-t-elle a Bizerte ? Bizerte est plus proche de Franqe, mieux placée et aussi mieux outillée pour attirer au passage le grand courant commercial qui unit le Levant, les Indes, l’extrême Orient et même l’Australie, aux centres importants de Grande-Bretagne, d’Allemagne, des Pays-Bas, delà France du Nord. Tunis, malgré 1 étroitesse de son chenal et de ses bassins, malgré l’éloignement plus considérable de France, commande mieux l’issue de la riche plaine de la Medjerdah. Enfin, quand la bizarre fiction dune limite douanière entre l’Algérie et la Tunisie aura disparu, Bône n’aura-t-elle pas sa part de l’exportation tunisienne? Les voies ferrées de l’Algérie n’exercerontelles pas leur attraction jusque sur les marchandises du centre et du sud tunisiens, amenées ainsi vers des ports plus proches île la métropole? Car dès que les réseaux des deux pays seront raccordés, la loi s’établira, a moins que des tarils entre Algérie et Tunisie n’en disposent autrement, de 1 acheminement vers le port le plus voisin à la fois des lieux de production du Maghreb français et des centres commerciaux de la métropole.
L étude géographique de la Tunisie pose aussi la grave question de la concurrence entre une voie ferrée longeant le Sahel, et les paquebots desservant les escales, de Gabès à Tunis. En tout cas, le pays tunisien est encore assez loin de son degré normal de production pour exiger à bref délai le bienfait de voies de communication nombreuses; c’est un avenir lointain qui décidera seul en (pieds points se concentrera, sur quelles lignes circulera la vie de cette terre privilégiée.
LA NATURE TUNISIENNE
Et puis ne faut-il pas prévoir, après la mise en valeur par de puissantes entreprises, le lotissement graduel d’une population de plus en plus dense qui vivra sur place, et, faisant moins de commerce, sera — cela s’est déjà vu dans l’histoire — ■ néanmoins très heureuse et prospère De ce que l’Italie vécut souvent des apports de blé d’Afrique, auxquels se joignaient d’ailleurs ceux
lisière d'une palmeraie dans l’oasis DE gabès (p. 10 et 12).
d’Égypte et de Gaule, qui oserait conclure que la Tunisie est vouée au même rôle dans un siècle où les grands centres de culture et de civilisation sont autrement répartis? Rien n’est plus sujet à vicissitude que l’avantage de la position d’un pays, précisément parce que la valeur des autres terres et des autres peuples avec lesquels il est en relation évoluent et changent aussi. Ce coin d’Afrique Mineure fut pour les Phéniciens un champ lointain de colonisation, et sans doute aussi un grenier à blé. Ce lut pour Carthage une position centrale entre la petite patrie phénicienne et les contrées africaines ou ibériques qu’elle exploitait à l’ouest. Rome, toute proche, en lit à la lois une colonie
oii émigra l’excédent des populations italiotes, et une gigantesque lerme d’où elle tira des produits alimentaires. Pour notre France, c’est le complément de notre Provence et de notre Algérie, insuffisantes, même réunies, pour fournir notre marché d’olives, de vins, de fruits divers, de primeurs, de céréales : c’est la promesse de nous affranchir de ce que nous payons encore, pour acheter ces richesses, à des pays étrangers, Espagne, Italie, Levant, Etats-Unis, etc. Tout naturellement notre commerce avec ces pays décroîtra à mesure «pie nos rapports seront plus étroits avec la Tunisie comme avec l’Algérie : il faut s’y attendre et s’y résigner. Mais c’est aussi pour nombre de Français résolus à chercher une vie plus large, moins raffinée et plus rude, mais plus sûre — un champ d’émigration assez largement ouvert. Les savantes études qui suivent, mieux que cette brève Introduction, le vont prouver à nos compatriotes.
Marcel Dubois,
Professeur de Géographie coloniale à la Sorbonne.
L’HISTOIRE EN TUNISIE
On ;i bien en raison de vouloir qu’il restât quelque souvenir de la merveilleuse excursion en Tunisie que nous avons faite, au mois d’avril dernier, à la suite de M. René Millet. Tous ceux qui étaient du voyage y ont pris un très vil plaisir; on a pensé que, si quelques-uns d’entre eux se donnaient la peine de rédiger leurs notes et de recueillir leurs impressions, le public pourrait en tirer quelque profit.
Les personnes que M. Millet avait invitées à l’accompagner appartenaient à des catégories très différentes : il y avait des historiens, des géographes, des économistes, des archéologues, des agronomes, des politiques, des journalistes, et chacun d’eux a trouvé à satisfaire sa curiosité spéciale, car cet étrange pays peut apprendre quelque chose à tout le monde. Pour m'en tenir ici à l’histoire, il n’y en a pas qui ait conservé plus de traces des régimes par lesquels il a passé. Aucun d’eux n’y a tout à fait disparu; les diverses époques de l’humanité y sont toutes représentées par quelque ruine, et nous avons presque fait un cours d histoire universelle en le parcourant.
Le passé le plus lointain y a surtout laissé des tombes : c’est bien ce qui en reste d ordinaire; l’étonnant, c’est qu’on y trouve ces pierres levées, ces allées couvertes, ces dolmens qu on va voir dans notre Bretagne. Les dolmens sont fort nombreux en Afrique ; nous avons visité avec soin ceux d’Ellez, sur la route du KefàMaktar. Le professeur suédois NI. Montélius, qui était du voyage, nous disait qu’ils ressemblaient parfaitement aux monuments mégalithiques de l’Europe. Comment expliquer ces ressemblances surprenantes? Qui étaient donc les gens qui dorment sous ces roches.’ Venaient-ils de l'Espagne, par le détroit de Gadès, comme le supposaient déjà les anciens, ou de l’Égypte, par la Tripolitaiiie, ou des profondeurs du Sahara? On 1 ignore, et probablement on ne le saura jamais. Toujours est-il qu’au moment où luisent les premières clartés de 1 histoire, ces races paraissent s’ètre tant bien que mal associées, que de ces éléments, d'origine différente, un peuple s’était formé, qui n’était pas encore fort homogène et présentait de grandes diversités selon les pays, mais qui avait pourtant une certaine unité et parlait à peu près la même langue. Nous lui avons, pour
plus de commodité, donné un nom qu’il n’a jamais porté peut-être : nous l’appelons le peuple berbère. C’est lui que les Carthaginois, puis les Romains, ont rencontré devant eux quand ils ont envahi l’Afrique; il les y avait précédés, il leur a survécu. Plus tard il s’est soumis aux Arabes, mais ne s’est pas tout il fait confondu avec eux, comme on l’a cru longtemps; il existe toujours; il habite le pays où ses pères sont ensevelis, il forme la majorité de ces tribus nomades ou sédentaires qui sont venues nous saluer sur les routes à notre passage. En regardant curieusement ces gens à pied ou a cheval, qui nous escortaient jusqu’au territoire de la tribu voisine, je me disais que parmi eux devaient se trouver les descendants véritables des Maures de Bocchus, des Gélules de Tacfarinas, et des Numides de Jugurtha.
Il ne reste pas grand’chose des Phéniciens qui vinrent ensuite s’établir en Afrique, et c’est ce qui nous cause une grande surprise. Ce fut pourtant un grand peuple, qui bâtit des villes importantes, creusa des ports, créa des comptoirs, colporta un peu partout ses marchandises, et s’aventura même fort loin sur l’Océan. Sa domination en Afrique ne pénétra, pas très prolondément dans les terres, mais son influence s’étendit beaucoup plus loin que son autorité. Les Berbères, que nous trouverons jusqu’à la fin très accessibles à l imitation de l’étranger, n’accueillirent pas mal la religion des nouveaux venus, et ils commencèrent à se polir à leur civilisation. Plusieurs même adoptèrent leur langue et s’accoutumèrent si bien à s’cn servir, qu’au troisième siècle de notre ère ils la parlaient encore. Tout cela semble indiquer une domination solide, étendue, fortement assise sur le sol, et dont il devrait rester plus qu’un souvenir. Aussi, quand le P. Delattre, qui nous avait conduits sur une colline, aux pieds de laquelle venait battre la mer, nous montrant de la main la plaine qui nous entourait, nous dit : « Voilà Carthage, et nous sommes sur la colline de Byrsa, » nous fûmes très étonnés, en jetant les yeux de tous les côtés, de ne pas apercevoir le moindre débris de monument ruiné. Eh quoi! de cette ville si peuplée, si riche, si magnifique, qui a dominé la mer pendant plusieurs siècles, où affluaient les marchands de tous les pays, il ne reste pas même un pan de muraille! Aussi le P. Delattre, pour nous bien convaincre qu’il ne s’était pas trompé et qu’il ne nous trompait pas , s’empressa-t-il de nous conduire dans la nécropole, qu’il fouille depuis plusieurs années. Voici enfin un débris authentique de la grande ville, mais c’est bien peu de chose, au prix de ce que nous attendions : il n’y a là que des poteries ordinaires, quelques bijoux, des squelettes que l’air et le jour décomposent. Quant aux fameuses citernes que l’on montre aux étrangers, si elles sont, par leur origine, un travail punique, elles ont été refaites et mises en l’état où nous les voyons par les Romains.
C’est la civilisation romaine dont les ruines triomphent en Afrique : on ne peut pas faire un pas sans les y rencontrer. Pendant notre excursion nous avons trouvé Rome partout, à Téboursouk et au Kef, à Aïn-Tounga, à Zanfour, à Maktar, au milieu de véritables déserts, à El Djem, à Mahédia, à Sousse. Il nous est arrivé souvent, pendant que nos petits chevaux arabes nous emportaient à travers des champs désolés, de passer auprès de quelques amas de pierre et d’apercevoir, parmi les ruines, des fragments de mosaïques et des fûts de colonnes étendus : c’étaient des restes de fermes et de villas qui peuplaient ces campagnes où l’on trouve à peine aujourd’hui quelques gourbis. Et Dougga, dont on pourrait presque faire un autre Pompéi, quel charme notas
L’HISTOIRE EN TUNISIE
avons trouvé à la visiter ! Quelle admiration nous causaient ces arcs de triomphe, ces temples, ce capitole, une des œuvres les plus distinguées de l’art ancien, et surtout ce merveilleux théâtre, que le temps et les hommes semblent avoir respecté!
Ce n’est pas assez de dire que nous les admirions ; nous éprouvions, à les contempler, un sentiment plus profond et, pour ainsi dire, plus pieux. Nous avions l’illusion, en les voyant, que nous n’étions plus sur une terre étrangère, nous pensions être chez nous. Ceux qui les ont bâtis n’étaient-ils pas des gens de notre race et de notre sang? Dès les premiers jours de la conquête, nos soldats semblent avoir compris d’instinct les liens qui nous unissaient aux anciens maîtres du pays. Ils traitaient avec respect les monuments qui conservent leur souvenir, et, entre deux batailles, ils copiaient les inscriptions qu’ils rencontraient sur leur route. Beaucoup d'officiers s’improvisèrent alors archéologues, et ils furent les premiers à nous avertir des richesses dont ce sol est couvert. A Lambèse, ils retrouvèrent le camp où la troisième légion a si longtemps résidé, et furent heureux d’en visiter les ruines. Rien de ce qui avait pu intéresser leurs lointains prédécesseurs ne les laissait indifférents; ils étaient fiers des éloges que l’empereur Hadrien leur décerne, dans son fameux ordre du jour, comme s’ils les avaient obtenus eux-mêmes; il leur semblait voir dans ces braves gens, que le prince félicite d’exécuter avec tant de précision les manœuvres les plus difficiles, des frères d’armes, des camarades, et ils ne manquaient aucune occasion de leur témoigner le respect qu’ils éprouvaient pour eux. On a souvent raconté comment le colonel Carbuccia, après avoir relevé la tombe d’un tribun légionnaire, qui tombait en ruine, décida qu’on lui rendrait les honneurs militaires comme à un officier général de notre armée; le jour de la cérémonie, le drapeau du régiment s’inclina, et nos soldats défilèrent devant le tribun de la troisième légion. C’est qu’après tout, nous comprenons qu’il y a ce lien entre eux et nous que nous faisons aujourd’hui ce qu’ils ont fait en leur temps : la tâche est la même, et des deux côtés accomplie avec la même patience et le même courage. Les indigènes nous appellent des Roumis, ils nous regardent comme les descendants et les héritiers de ceux qui les ont si longtemps gouvernés et dont ils gardent confusément un grand souvenir : il nous faut accepter l’héritage, nous y trouverons notre profit . Du moment que nous nous rattachons à ce passé glorieux, nous ne sommes plus tout à fait des étrangers, des intrus, des gens arrivés d’hier, qu’une heureuse aventure a jetés sur un sol inconnu : nous y avons des prédécesseurs, des ancêtres; nous venons continuer et finir une grande œuvre de civilisation interrompue pendant des siècles, nous reprenons possession d’un ancien domaine, et ces vieux monuments, devant lesquels l’Arabe ne passe pas sans un sentiment de respect et de frayeur, sont précisément nos titres de propriété.
Mais, pour mériter d’être les véritables héritiers des Romains, pour pouvoir faire comme eux, il faut d’abord bien savoir ce qu’ils ont lait. Par quels procédés, par quelle habile politique, sontils parvenus à établir si solidement leur domination, qu’il en reste tant de traces après quatorze siècles? C’est une question que beaucoup d’historiens et d’archéologues se sont posée, et, pour la traiter à mon tour, je n’ai guère qu’à résumer les réponses qu’on y a déjà faites.
D’abord, ils ont donné la paix au pays : c’est un bien dont il n’avait guère joui avant eux; ils ont réprimé les guerres continuelles que toutes ces petites peuplades se faisaient entre elles; les
maraudeurs, les pillards, ont été rigoureusement punis, les tribus indépendantes enfermées, autant que possible, dans leurs territoires, et tout cela s’est fait sans un grand déploiement de forces. Aucune ville, excepté Carthage, n avait de garnison; les troupes étaient réunies dans un camp, sur la frontière; un système ingénieux de signaux leur permettait d’être averties aussitôt qu’on avait besoin d’elles; de belles routes, parfaitement entretenues, les menaient vite oii elles devaient aller; tout était disposé pour que la moindre velléité d’insurrection lût rapidement réprimée. L’armée d’Afrique se composait d’une légion et de quelques cohortes auxiliaires, en tout 27.000 hommes à peu près. C’était peu de chose pour faire la police d’un si vaste territoire, surtout si I on songe que nous, qui ne possédons ni la Tripolitaine ni le Maroc, nous ne pouvons garder l’Algérie et la Tunisie qu’à la condition d’y entretenir 48.000 soldats1.
Il y a pourtant une remarque à faire, et, dans cet éblouissant tableau, un point noir à signaler. La pacification de la province n’a jamais été tout à lait complète : au milieu du calme général, il arrivait de temps en temps que, sur des points isolés, la tranquillité publique était troublée; les inscriptions en font foi. Sans doute l'armée avait facilement raison de ces agitations passagères, les pillards étaient punis avec une rigueur (pii leur ôtait pour longtemps l’envie de recommencer, et les choses rentraient vite dans leur état habituel. Malgré tout, on s’étonne que Rome n’ait pas pris des mesures plus radicales pour supprimer ces troubles intermittents. On éprouve une surprise mêlée de quelque admiration quand on voit qu elle s’est contentée de si peu de troupes dans ses provinces d’Afrique; mais peut-être n’en avait-elle pas assez. Les armées permanentes coûtent très cher; les Romains le savaient par expérience. On se souvenait qu’ Auguste lui-même avait eu beaucoup de peine à équilibrer son budget de la guerre et qu’il fut quelquefois réduit a des expédients pour nourrir et payer ses 28 légions. Aussi, pour éviter les embarras financiers, les empereurs s'appliquaient-ils à réduire l’année autant qu’ils le pouvaient. Mais il y a des économies qui coûtent cher, et celle-là peut-être a été de ce nombre. Peut-être aussi eut-on le tort, au début, de ne pas pousser la conquête jusqu’au bout et de laisser quelques ennemis dans les limites mêmes des provinces conquises. Il semble bien que le massif du Djurjura ne fut jamais entièrement soumis. Il restait donc, au milieu de la civilisation romaine, comme des ilôts et des réserves de barbarie. De là sortaient de temps à autre des bandes de pillards qui, après une excursion de quelques, semaines, rapportaient leur butin dans leurs montagnes, où l’on avait grand’peine a l’aller chercher. Que nous avons été mieux inspirés de conquérir la Ivabylie ! Cette expédition nous a sans doute coûté cher, mais que de rébellions et de guerres elle nous a épargnées pour 1 avenir! Nous pouvons donc nous flatter que la paix française est plus complète el qu’elle sera plus sûre que la paix romaine. Nous sommes, par lant de côtés, inférieurs aux Romains, que si, sur un point, nous valons mieux qu’eux, il nous est bien permis de nous en féliciter. Du reste, ces troubles partiels et intermittents n’ont jamais compromis bien sérieusement la paix publique. C étaient tout au plus quelques nuages passagers qu’on apercevait à peine dans la sérénité ordinaire du ciel; et, quand on se souvenait des désordres de toute sorte qui avaient désolé 1 Afrique pendant l'age précédent, on ne pouvait pas contester aux Romains la gloire d’y avoir apporté la paix.
Avec la paix était naturellement venue la prospérité, et la prospérité a son tour rendait la paix plus profonde et plus assurée : on est moins tenté de courir la chance des insurrections quand
1. Je reproduis les calcüls dé M. Gagnat, dans son beau livre de Y Armée romaine d' Afrique.
L’HISTOIRE EN TUNISIE
on a quelque ehose à perdre. Celte prospérité nous est attestée par le témoignage des historiens, qui nous disent que l’Afrique fournissait le tiers du blé que consommait Rome, et une grande partie de l’huile qu’on dépensait pour les gymnases et les jeux publics; elle l’est bien plus encore et d’une manière plus incontestable par ce grand nombre de fermes dont on aperçoit les ruines partout, qui nous prouvent que des plaines aujourd’hui stériles regorgeaient d’habitants, que bolivien y poussait où l’on ne rencontre plus que le lentisque, l’asphodèle et le palmier nain, que l’on récoltait des céréales dans des champs qui ne produisent plus que l'alfa ou la figue de Barbarie. Comment les Romains s’y sont-ils pris pour obtenir ce résultat? Il ne nous est pas toujours facile de le dire, mais nous voyons bien que c’était surtout en dotant ce pays de la seule chose qui lui manque pour être le plus fertile du monde : ils lui avaient procuré de l’eau. Les ruines de barrages, d’aqueducs, de citernes, qu’on trouve partout, nous montrent que c’était leur premier souci. « Les sources ont été captées, dit M. Toutain1; beau de pluie a été recueillie; beau des rivières a été détournée; des aqueducs cachés sous terre ou soutenus par de superbes arcades ont été construits; l’eau amassée, concentrée, purifiée, a été distribuée à travers les villes et mise le plus possible à la portée des consommateurs. Partout la nature a été merveilleusement secondée par l’industrie humaine. »
La prospérité et la paix étaient des biens que les indigènes n’avaient jamais connus; ils devaient en sentir le prix, et rien ne les empêchait d’en être reconnaissants à ceux qui les leur procuraient. Le sentiment national, (pii aurait pu les éloigner du vainqueur, n’était pas encore né chez eux. Le sentiment religieux, qui nous rend aujourd’hui si difficile un rapprochement avec les gens du pays, créait, au contraire, un lien de plus entre eux et les Romains. Les dieux des deux peuples ayant consenti à se mêler ensemble, leurs partisans n’avaient plus aucune raison de ne pas s’unir. Quant an sentiment de l’indépendance, (pii, chez les Berbères, va aisément jusqu’il la plus farouche indiscipline, les Romains firent leur possible pour le ménager. Leur administration avait le mérite de n’ètre pas tracassière; elle se gardait bien de faire peser sur les sujets des contraintes inutiles; elle gouvernait sans fracas, le moins ouvertement qu’elle pouvait, et il lui convenait d’avoir la réalité, mais non la forfanterie du pouvoir. Sans doute, Rome avait le désir de voir les peuples qu’elle avait soumis accepter ses usages, ses lois et sa langue, et s’assimiler à elle ; mais elle ne prit pas de moyens violents pour les y forcer et sut se garder de tout empressement maladroit. Nous avons, nous autres, le tort d’être trop pressés. Nous nous indignons qu’après quelques années nos colonies ne soient pas devenues tout à' lait françaises; mais il 11e faut pas oublier que c’est une œuvre qui demande beaucoup de temps. Souvenons-nous qu’en Afrique les Romains, malgré leur expérience et leur habileté, ont mis plus de deux siècles a l’accomplir : nous avons donc cent cinquante ans pour les rattraper.
Rome avait la sagesse de ne pas inonder les pays conquis d’une nuée de fonctionnaires qui, les connaissant peu, les gouvernent mal Dans la province d’Afrique elle 11’envoyait que le proconsul avec sa suite, qui, à la vérité, était nombreuse, et les procurateurs qui administraient les biens
1. Les Cités romaines de la Tunisie , par J. Toutain. Cet ouvrage est un des meilleurs qu on ait faits, dans ces dernières années, sur la colonisation romaine en Afrique.
impériaux. Là, comme à peu près partout, elle conserva les libertés municipales : c’est tout ce que demandaient les indigènes. Aujourd’hui encore, le Kabyle n’est guère attaché qu’à sa Djemda, et il vous tient quitte du reste, pourvu qu’on la lui laisse. Les Romains surveillaient avec soin les affaires intérieures des cités, comme on le voit par les lettres de Pline à Trajan, mais ils n’y intervenaient que lorsqu’elles se donnaient des magistrats malhonnêtes qui dilapidaient leurs finances; il fallait bien alors les empêcher de se ruiner tout à fait. Lorsqu’elles s’administraient bien, ce qui paraît être arrivé souvent en Afrique, ils les laissaient volontiers se gouverner toutes seules. 11 faut bien croire qu’à ce régime elles sont souvent devenues très riches, puisque tous les monuments qu’on y admire ont été construits soit aux frais de la ville (pecunia publica), soit par quelque citoyen reconnaissant. Cet admirable théâtre de Dougga, dont nous avons été si surpris et si frappés, n’avait pas coûté un denier au municipe; c’était un habitant, L. Marins Quadratus, — ce nom mérite de n’être pas oublié, — qui l’avait fait bâtir « avec le portique, la scène, les gradins, les promenoirs et tous les accessoires », pour remercier ses concitoyens de l’avoir nommé fiamine perpétuel, c’est-à-dire prêtre de l’empereur; sans compter que, le jour de l’inauguration, il fit une distribution de vivres, donna une représentation au théâtre, des libéralités au gymnase et un festin public.
C’était beaucoup, pour s’attacher les Africains, de s’occuper de leurs intérêts matériels, de leur procurer la tranquillité et la fortune; mais, assurément, ce n’était pas assez. Il fallait encore s’emparer de leur imagination, s’insinuer dans leur esprit et dans leur âme, leur montrer la civilisation romaine par ses côtés les plus séduisants. Pour les gens riches, intelligents, déjà polis par la culture phénicienne, on ouvrit des écoles; on leur fit lire les chefs-d’œuvre de la littérature latine, qui n’étaient qu’une reproduction des chefs-d’œuvre de la littérature grecque. A la foule, on prodigua les jeux et les fêtes; et comme elle était curieuse, avide de grands spectacles, on pensa qu’une fois prise à ce piège, elle n’échapperait plus. On voulut enfin donner à tous une idée des arts de l’Europe, en bâtissant des temples, des thermes, des portes triomphales, des théâtres, et en les ornant de colonnes, de bas-reliefs, de mosaïques et de statues. De là vient cette profusion d’édifices de toutes sortes qui ont été construits pendant les quatre siècles de la domination romaine, et dont il reste de si beaux débris. On se tromperait fort, si l'on ne voyait dans cette magnificence que la satisfaction d’une sotte vanité; c’était le calcul d’une politique habile, une manière de révéler à des barbares les merveilles d’une civilisation supérieure, de leur en donner une grande opinion, de les initier ainsi peu à peu à une vie plus agréable et plus élégante. Je reconnais que ces monuments sont rarement des œuvres irréprochables, et qu’on peut y relever beaucoup d’imperfections. Aussi plusieurs de nos compagnons de voyage, de grands amis de la Grèce, qui avaient toujours devant les yeux Ictinus et Phidias, témoignaient-ils quelque dédain pour ces statues de pacotille et ces temples aux lourdes façades; ils avaient tort de leur appliquer les règles d’un goût très sévère; il faut, en les jugeant, songer à quelle grande œuvre ils ont servi, et que, si l’Afrique est devenue tout à fait romaine, si elle est entrée dans le concert des peuples qu’a séduits l’art hellénique, les monuments v sont certainement pour beaucoup. Quelle que soit leur valeur artistique, c’est une grande victoire qu'ils ont remportée.
L’HISTOIRE EN TUNISIE
J’ai peu de chose à dire de ce qui a suivi, en Afrique, la chute de l’empire romain. Les Vandales ont passé comme un torrent, et ce n’est pas la peine d’étudier ce qui reste de leur courte domination. Il n’en est pas de même des Byzantins. Ceux-là ont fait, pour rester maîtres du pays, un effort vigoureux et dont il existe des traces; ils l’ont hérissé de forteresses, dont beaucoup n’ont pas péri et qui ont encore un très grand air. Je n’oublierai jamais l’impression que nous avons éprouvée lorsque, après avoir gravi péniblement la montagne de la Kessera, nous nous sommes trouvés en face de cette superbe bâtisse que les Byzantins y avaient élevée. C’étaient assurément d’habiles ingénieurs que ceux qui ont transporté là ces énormes pierres, qui les ont si adroitement réunies, et qui en ont su faire un si bel ouvrage. La majesté et l’élégance avec laquelle se profdent ces hautes murailles prouvent que ceux qui les ont bâties avaient du sang grec et romain dans les veines- on n’a plus envie de sourire de Byzance et de répéter les plaisanteries faciles dont on accable d’ordinaire l’empire grec, quand on vient de voir ce qu’il a fait dans l’Algérie et la Tunisie
La grande invasion arabe revit pour nous dans Kairouan : c’est une vision de l’Orient à l’époque la plus belle de son histoire. Comme cette étrange ville n’a pas beaucoup changé depuis dix siècles, il est facile, en la voyant, de se remettre devant les yeux ceux qui l’ont fondée Quoique leurs descendants soient fort dégénérés, il y a des moments où ils rappellent leurs ancêtres. Quand je voyais, dans les fantasias dont on nous a régalés, ces cavaliers vêtus de couleurs éclatantes, avec un faucon au poing, ces chevaux dont la croupe était couverte de housses flottantes, il me semblait assister à quelque tournoi du moyen âge. Je n’avais qu’à placer la scène aux pieds des murs de Kairouan, aux environs de la mosquée du Barbier et de la citerne des Aglabites, en face des murs dentelés de la ville sainte, pour me figurer les héroïques soldats de Sidi-Okba.
De ce qui s’est passé en Tunisie pendant les derniers siècles, il vaut mieux ne rien dire. L’histoire en présente peu d’intérêt, et il n’en reste guère de monuments qui méritent d’être regardés. Les mosquées récentes, œuvres d’architectes italiens, sont, en général, d’une médiocrité déplorable. Les palais bâtis en toute hâte par les beys, qui sentaient bien qu’il leur fallait se presser s’ils voulaient en j ouir, ne leur ont guère survécu; abandonnés après leur mort, mal défendus contre les pillards, ouverts à la pluie et aux vents, ils achèvent vite de périr. Ceux (pii ont vu, à quelques lieues de Tunis, la Mohammédia, avec ses murs croulants, ses portes béantes, ses toits défoncés, ont éprouvé un sentiment qu’on connaît rarement ailleurs : la mélancolie qu’inspirent les ruines neuves. Ces palais qui vivent quelques années n’ont pas moins coûté très cher ; pour les construire, il a fallu pressurer les peuples, ruiner le pays, soulever des colères qui souvent se tournaient en révoltes. Guérin raconte qu’à Gafsa il vit passer le bey du camp, qui, avec une petite armée, s’en allait par les campagnes, au milieu des malédictions universelles, pour recueillir l’impôt. Ceux qui ne voulaient pas ou ne pouvaient pas le payer, étaient enfermés dans la Ivasbah. Quand Guérin la visita, un de ces malheureux prisonniers lui dit : « Pourquoi donc tes compa-
Irioles 11e viennent-ils pas s’emparer dn pays, afin cle le gouverner plus justement et de nous délivrer des impôts qui nous écrasent ? » Je nie suis souvent rappelé ce mot, quand je voyais les indigènes venir de si bonne grâce à notre rencontre, et. mettre tant d’empressement à nous accueillir.
Il me semble que je n’avais pas tort de dire, au commencement de cette étude, qu’un voyage en Tunisie, comme celui que nous avons fait, était une sorte de promenade à travers l’histoire. Notre chevauchée rapide est finie. Parmi les peuples qu’elle nous a fait rencontrer sur la route, les Romains sont ceux qui nous ont surtout attirés et retenus. C’est là peut-être qu’ils ont trouvé le plus d’occasions d’exercer leurs qualités maîtresses. Renan dit quelque part « qu’il n’y a au monde que trois histoires de premier intérêt : l’histoire grecque, celle d’Israël et celle de Rome ». La Grèce nous a enseigné 1 Art, Israël nous a donné la Religion; nous apprenons des Romains comment on gouverne les peuples. Mettons-nous a leur école, profitons de leurs leçons, suivons leurs exemples; apprenons d’eux le talent de gouverner, qu’ils ont si admirablement pratiqué clans leurs provinces africaines, et, en les imitant, méritons de les égaler.
Gaston Boissieu,
Professeur au Collège de France,
Secrétaire perpétuel de PAcadëmie française,
Membre do l'Academie des Inscriptions et Belles-Lettres.
AQUEDUC DE CARTHAGE, A VOUTE PERCÉE DE REGARDS (p. 30).
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