DES ROMAINS EN TUNISIE
L’Archéologie en Tunisie est une science d’utilité pratique. Dans ce pays, à la fois très neul et très vieux, qui a subi des alternatives de prospérité inouïe et d’extrême misère, la connaissance du passé est un enseignement pour le présent, une garantie pour l’avenir. L’œuvre que nous y tentons n’est qu’une renaissance. Nos devanciers, les Carthaginois, et surtout les Romains, ont su faire d’un pavs avant eux misérable, l une des contrées les plus riches du monde. Nous sommes leurs héritiers ; les restes de leur civilisation sont notre patrimoine. Les brillants résultats qu’ils ont obtenus, comme aussi les désastres qui ont suivi leur chute, prouvent l’excellence de leur méthode de colonisation. Ce tpi ils oui lait, nous voulons le rehure; mettons-nous donc à leur école et profitons de leur expérience.
TRAVAUX DHYDUAULIQUE AGRICOLE
Pour coloniser en Afrique, il faut deux choses : de Veau, des foies de communie a Lion. De l’eau d’abord, pour vivre ; et l’on en manque souvent en Tunisie. Pendant cinq mois d’été il ne pleut nulle part, môme dans le nord, trop arrosé en hiver. En toute saison dans le sud il ne pleut
pas assez. Partout l'eau fait défaut pendant une partie de l’année, et le résultat de cette disette, c’est la stérilité, la mort.
Il en a été ainsi de tout temps. Lorsque les auteurs anciens ne le disent pas expressément, comme Sallustc : « Ciel et terre pauvres en eau » ( Cœlo terraque penuria aquarum), ils nous le laissent entendre. Le climat n’a changé depuis douze siècles que dans la mesure où peuvent le modifier l’abandon des cultures et le déboisement, c’est-à-dire fort peu.
Le régime des eaux est resté aujourd’hui ce qu'il était jadis : essentiellement torrentiel.
La Tunisie reçoit dans certaines régions autant d’eau que le bassin de Paris, dans d’autres moins que les steppes kirguises, mais toujours l’eau tombe de la même façon. Ce sont de vraies trombes qui s’abattent tout d’un coup sur le pays.
Dans ces conditions, l'absorption par le sol, si perméable qu’il soit, devient insignifiante; l’eau ruisselle à la surface, se précipite sur les pentes avec une vitesse d'autant plus grande que le volume déversé est plus considérable : elle bouleverse tout sur son passage, inonde les plaines qu elle traverse en courant, et va se perdre dans les sebkhas (lacs de sel) ou dans la mer. Quelques heures après la pluie, le pays est aussi sec qu’auparavant, mais plus ravagé.
Le désastre commence dès que l’eau du ciel atteint le sol : aussi est-ce dès ce moment qu’il faut la saisir et la diriger, en gouvernant le ruissellement.
§ 1. — Terrasses de retenue.
Dans les régions où la pente est peu prononcée, mal définie, où les eaux se rassemblent dans des dépressions sans issue, et forment des nappes stagnantes sans profit pour l’agriculture, les bas-fonds sont revêtus à l’époque romaine de cuvettes bétonnées à bords plats, où les produits des pluies viennent s’accumuler; elles sortent, après décantation, par un déversoir à vannes qui les conduit au cours d’eau ou au réservoir collecteur des eaux de la région.
Quand, au contraire, le relief est très accidenté et que le ruissellement trop rapide provoquerait de dangereuses érosions., des barrages rustiques en pierres sèches, se succédant par degrés d’une importance progressive, brisent l’élan de l’eau qui dévale, et la forcent à déposer contre leur barrière filtrante toute la terre végétale qu’elle entraîne.
Ces terrasses tic retenue, très apparentes encore dans le Djebel-Oust et les montagnes qui dominent les plaines de Zaghouan, de l’Enfida, de Djebibina, empêchent la dénudation des pentes et reconstituent le sol que bouleversent les pluies, par un lent travail de transformation qui convertit en paliers étagés, chargés d’humus et propres à la culture des arbres, les ravinements dégarnis où les plantes ne pouvaient prendre racine. Elles facilitent, en outre, l’imbibition du sol. Au bas des pentes, les sources d’eau claire augmentent. Le débit irrégulier et trouble des torrents est diminué d’autant
§2. — Endiguement des ravins.
L’œuvre d’aménagement, commencée sur le ruissellement, se poursuit méthodiquement sur les cours d’eau une fois constitués. Dès leur naissance dans les plus petits ravins de la montagne, les ruisselets sont surveillés, tenus en lisière : des barrages (fig. p. 27), fermant les vallons où viennent se réunir tous ces filets d’eau, groupent les affluents et modèrent leur allure.
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A l’entrée de chaque vallée principale, un système de canaux et de réservoirs règle le passage du liquide dans les conditions de lenteur et d’absorption voulues. Constamment surveillée, redressée par des épieux, contenue par des pierres ou des murs qui protègent les berges, la rivière poursuit sa course jusqu’à ce qu’elle rencontre, à son débouché dans la plaine, une grande et dernière digue, qui garantit le bas pays contre l’irruption subite des crues, et emmagasine leurs produits dans une série de bassins et de réservoirs communiquant entre eux par des vannes mobiles. Ainsi diminué, saigné pour ainsi dire, l’oued s'écoule vers la mer en hiver, sans faire de ravages; dans la saison chaude, au moment où le terrain se dessèche, les vannes des bassins s’ouvrent et
BARRAGE DE CILLIUM (kàSSERINE), DANS LA TUNISIE C E N T R A L E (p. 26).
permettent à l’eau recueillie au moment des fortes crues de rejoindre son lit naturel. On assure de cette manière l’alimentation constante de tout un système de canaux d’irrigation, dont les ramifications se subdivisent dans la plaine jusqu’aux rigoles et aux sillons, amenant à toutes les terres cultivables l’eau qui leur est nécessaire.
La distribution en est faite très exactement et d’après des lois fixes. Chaque propriétaire a le droit d’irriguer à son tour et pendant un certain nombre d’heures. Des règlements fort minutieux, affichés sur la place publique de chaque village et gravés sur des tables de pierre, indiquent la part qui revient à chacun, comme on fait encore aujourd’hui dans les oasis (règlement de Lamasba). Le surplus, qui deviendrait nuisible s’il restait stagnant après imbibition du sol, est repris par un système de circulation inverse du premier, qui des sillons aux rigoles, des rigoles aux fossés, des
fossés aux canaux, rassemble toutes les eaux inutiles dans un émissaire commun, et les jette à la mer.
Le principe est toujours le même : remédier à l’inégale répartition des pluies entre les saisons,
en conservant pour l’été le superflu île l’hiver. L’application diffère suivant les régions et donne naissance a des types distincts de travaux d’irrigation.
On ne rencontre, d’ailleurs, ce genre de travaux que là où l’eau tombe en quantité suffisante pour la culture des légumes et des céréales. 11 y a, en Tunisie, de vastes régions qui n’ont pas été irriguées. La Byzaccne presque, tout entière région d’ Haclrumète [Sousse] il Tacnpe [Gabès],
TEMPLE UES EAUX DE ZAÜIIOUAN (p. 30)
lig. p. 3o) semble avoir été dans ce cas, bien que l’on puisse relever les traces de quelques barrages sur l’Oued-Baiech, sur l’Oued-Fekka, sur d’autres points encore. Dans les pays oii ne pouvaient prospérer que les cultures de terre sèche, comme celle de l’olivier, les travaux d’irrigation étaient inutiles. Les Romains ont donc pu se livrer à ces cultures sans avoir a corriger les dispositions naturelles.
COLLECTION ET ADDUCTION d’eAU POTABLE
La mise en valeur du sol exige plus ou moins d’eau, suivant la nature des cultures ; mais l’homme qui I habite a partout besoin de la même quantité de liquide. L’alimentation constante et régulière des grandes agglomérations urbaines constituait un problème délicat, d’autant plus que les Romains ont systématiquement évité, en Afrique, de s’établir dans le voisinage immédiat des
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rivières et de les mettre à contribution {Tour fournir l’eau potable à leurs centres. Ce n’est jamais au milieu des plaines torrides, dans les bas-lbnds humides où la fièvre règne en permanence, (pic l’on retrouve les restes de leurs grandes cités; ils se dressent sur les premiers contreforts des montagnes, sur des terrains en pente, bien asséchés, placés de préférence à l’entrée de vallons, où lé courant d’air frais descendant des hauteurs balayait et purifiait constamment l’atmosphère. Ce
AQUEDUC ROMAIN AYANT AMENÉ I.’eAU DE ZAGIiOUAN A CARTHAGE I p. 30,.'.
même souci de l’hygiène qui les guide dans le choix de l’emplacement de leurs centres, les amène à préférer comme boisson il l’eau de rivière l eau de pluie, de sources ou de puits. Suivant les cas, selon les ressources du pays et l’importance de l’agglomération qu’il faut pourvoir d’eau potable, c’est à l’un quelconque de ces moyens d’alimentation, ou aux trois simultanément, qu’ils ont recours par des travaux appropriés.
$ 1. — Captation et aménagement des sources.
Instruits par l’exemple îles vieilles cités punico-berbères : Vcieca (Béja), Bu/la Regia (Souk-el- Kémis), Sicca veneria (le Kef), Capsa (Gafsa), les Romains choisissent, pour fonder leurs centres de colonisation (fig. p. 35), les abords d’une source particulièrement abondante et pure. Celle-ci forme,
à proprement parler, le cœur de la nouvelle cité, l’organe essentiel qui fait circuler la vie dans tous les membres. On l’aménage avec le plus grand soin; on construit des palais pour la recevoir, on lui dresse des arcs de triomphe sous lesquels elle passe en sortant du nymphée, comme à Dalla Regia, à Sua (près de Medjez-el-Bab), à Aphrodisiam (région de l’Enfida). Autour d’elle se groupent les principaux édifices de la cité, les plus riches habitations.
Mais, lorsque le centre se développe, la source à laquelle il doit sa naissance cesse de pouvoir faire face à ses besoins croissants. Les puits que l’on creuse sur place pour augmenter le débit de la nappe aquifère ne fournissent, malgré les dimensions colossales qu’ils atteignent parfois, notamment à Oudna et à Enchir Maizr’a, qu’un appoint bientôt insuffisant. Il faut alors mettre à contribution les sources du voisinage, qu’on va parfois chercher lort loin. Les nouvelles sources captées sont conduites à la cité par monts et par vaux, problème singulièrement plus difficile à résoudre autrefois qu’aujourd’lnii. S’il est certain, en effet, que les ingénieurs romains ont connu les propriétés du siphon, ils ne semblent pas avoir réussi a en tirer toutes les applications pratiques qu’il comporte, sans doute parce qu ils n’avaient pas a leur disposition les grosses et solides conduites en ciment capables de résister à une pression considérable, que l’on emploie aujourd’hui pour les canaux de fort débit. S'ils se servent du siphon pour les tuyaux en plomb de faible diamètre, ils sonl forcés de donner à leurs grands aqueducs maçonnés une pente uniforme, quels que soient la longueur du canal et les obstacles que le relief du sol oppose à son passage. Les montagnes qui barrent le chemin et qu’il est impossible de tourner, ils les percent par des tunnels; les vallées et les plaines ouvertes, ils les franchissent sur des arches colossales, les rivières sur des ponts étagés; et les restes prodigieux de ces travaux d’art déroutent aujourd’hui notre imagination .
Le j > 1 us important et le mieux conservé de ces aqueducs est celui qui amenait à Carthage les eaux du Mous Zeugitauus. Construit, ou peut-être reconstruit en 125 par ordre de l’empereur Hadrien, il a pu être en partie restauré, et il alimente aujourd’hui la ville de Tunis. A l’endroit même où la source du Zaghouan jaillit du rocher, elle est captée dans le Temple des Eaux (fig. p. 28). Ce gracieux édifice, adossé à la muraille calcaire qui se dresse à pic derrière lui, est construit sur une plate-forme qui domine tout le pays : il a la forme d’un hémicycle, auquel on accède par deux escaliers latéraux, de part et d’autre d’un bassin élégant qui reçoit les eaux de la source avant leur sortie par l’aqueduc.
Le sanctuaire de la divinité des eaux occupe le fond de l’hémicycle; à droite et à gauche, les deux ailes forment un vaste portique en fer à cheval qui s’ouvre sur la terrasse intérieure par vingt-quatre arcades que garnissaient autant de statues.
Les massifs d’orangers, de cyprès, de platanes séculaires qui donnent aujourd’hui tant de grâce â ces ruines, existaient sans doute autrefois déjà, formant autour du sanctuaire comme une sorte de bois sacré, et faisant valoir, par leur verdure opaque, la transparence de l’eau, la blancheur des colonnes, des statues de marbre qui se détachaient en clair sur les sombres rochers garnissant le fond du décor : séjour vraiment divin, et fait pour plaire à la nymphe mystérieuse dont la constante protection assurait par ses bienfaits la prospérité de Carthage.
Les eaux de Zaghouan quittaient ensuite le nymphée pour entrer dans l’aqueduc (fig. p. 29), et traversaient, sur un parcours de 90 kilomètres, un pays montagneux, coupé de plaines et de ravins; courant tantôt au niveau du sol, tantôt au-dessus ou au-dessous, elles étaient emprisonnées dans un conduit en blocage, recouvert d’une voûte percée, à intervalles réguliers, de regards (fig. p. 25)
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qui facilitaient le curage et les réparations : lorsqu’il était rempli jusqu’à la voûte, ce canal pouvait débiter près de 400 litres à la seconde, 32 millions de litres par jour.
L’aquecluc aboutissait au grand réservoir public du quartier des Magalia, à Carthage. Cet édifice, qui abrite aujourd’hui un village dans ses ruines à demi effondrées, n’a, quoi qu’on en ait dit, rien de punique. 11 ne diffère que par ses proportions plus vastes des réservoirs d'Utique, d' Uthina, de Tliugga (Dougga), de Sicca Veneria (le Kef). Leur plan est généralement conçu de manière à assurer le fractionnement de la masse liquide, ce qui permet de nettoyer alternativement les diverses parties du récipient, engorgées par les apports d’alluvion et les dépôts calcaires, sans entraver le fonctionnement de l’ensemble. Ils se composent d’une série de compartiments parallèles. Juxtaposés en longueur, ils communiquent entre eux par de petites portes basses et des lucarnes qui assurent l’équilibre de l’eau dans les divers bassins et suppriment les pressions latérales sur les cloisons intermédiaires. Les murs, en petit appareil, sont revêtus d’un épais enduit hydraulique, pouzzolane et tuileaux concassés, gâchés avec un ciment d’une solidité et d’une résistance extraordinaires. Ils supportent des voûtes en berceau, percées au sommet de regards circulaires qui aèrent l’édifice; l’eau se déverse dans les bassins par un orifice carré placé près de la voûte. Un dernier compartiment, en tout semblable aux précédents, mais qui leur est perpendiculaire, recueille les eaux parfaitement clarifiées ; elles s’écoulent au dehors par des canaux maçonnés, a vannes et robinets de pierre, sur lesquels s’embranchent les tuyaux de conduite et de distribution en plomb. Diverses dispositions accessoires, puits, escaliers, canaux de décharge, facilitent la surveillance des bassins, assurent la circulation, l’aérage, la décantation des eaux, et règlent leur sortie.
Ce type de réservoir est le plus répandu, parce qu’il est le plus simple; il ne demande ni matériaux de choix ni connaissances spéciales en stéréotomie; il s’agrandit ou se réduit a volonté et se prête à tous les besoins, convenant aussi bien à la citerne particulière d’une habitation privée qu’aux réservoirs qui servent à l’alimentation de toute une cité.
On rencontre cependant, sur certains points où la pierre abonde et où le relief du terrain s’y prête, des réservoirs construits sur un plan différent. L’eau se déverse dans un bassin unique rectangulaire. Sur le radier bétonné du fond se dressent 2, 3, 4 séries de piliers équidistants, en pierre de taille, qui soutiennent des voûtes d’arête, ou (pii sont reliés entre eux par des arceaux surbaissés servant de support à des voûtes en berceau; dans l’épaisseur du mur d’enceinte court, à la hauteur de la naissance des voûtes, un couloir qui sert à la surveillance et au curage du bassin. C’est à Uthina que 1 on rencontre les spécimens les plus caractéristiques de ce genre de réservoirs; ils sont généralement conjugués : pendant qu’on vide l’un pour le nettoyer à fond, l’autre continue a fonctionner.
On alimente ainsi les bassins publics ( lacus ), les fontaines ( salientes ), les bains ( balneæ , thermie, lavacra), même les maisons particulières. Dans certains centres importants, comme à Thysdrus, l’eau était distribuée à domicile aux citoyens, qui en obtenaient la concession à de certaines conditions, probablement en payant une redevance consacrée à l’entretien des aqueducs : Aqua colonne sufficiens et per plateas lacuhus impertita domibus etiam certa conditione concessa.
§ 2. — Aménagement des citernes.
Si abondante qu’elle pût être, l’eau de source n’aurait pas suffi à l’alimentation intégrale de toute une cité. Elle fournissait aux habitants leur boisson; la pluie subvenait aux autres besoins de la vie de tous les jours; dans une cité comme Uthina (fig. p. 35' (Oudna), qui s’étendait sur près d’un
kilomètre carré, pas une goutte tombant du ciel ne demeurait inutilisée. Les rues et les places publiques, dallées, versaient le produit des pluies dans les égouts, qui le conduisaient aux citernes publiques. Chaque maison avait sa citerne particulière, qu’alimentait l’eau qui découlait des toits recouverts de tuiles, des terrasses, des en mosaïque et de la cour; celle-ci était bordée
d’un caniveau qui recevait les divers conduits et allait se déverser dans un puits de décantation communiquant avec un réservoir voûté et obscur parfaitement étanche. On y puisait l’eau par un puits h margelle de marbre, muni de seaux glissant sur des poulies.
Enfin, sur beaucoup de points de la Tunisie, les sources font totalement défaut, la pluie est l’unique ressource. Celle qui tombait dans l’intérieur de la cité n’eùt pas suffi aux habitants. Il fallait s’ingénier à augmenter l’étendue des surfaces étanches recevant l’eau du ciel pour la diriger vers les citernes. L’on mettait donc à contribution, dans la campagne environnante, toutes les couches de terrain imperméables placées au niveau du sol, ou à une faible profondeur. Les citernes de Thapsus (Mahédia), de Thysdrus (El Djem), de la plupart des villes de Byzacène, étaient alimentées par une série de puits, recueillant l’eau drainée à la surface de la couche argileuse que recouvrent, sur deux ou trois mètres, des dunes sablonneuses jouant le rôle de filtre.
Dans les pays accidentés, notamment dans la région du Zaghouan, certains pitons rocheux impropres il la culture furent tout entiers transformés en plateaux récepteurs. L’exemple le plus curieux que I on puisse citer est celui du Djebel M’rabba, crête abrupte et stérile qui domine la vallée supérieure de I’Oued-Melah, à quelques kilomètres au sud-est de Vallis. Sur les pentes méridionales de la montagne s’était établie, dans un endroit très favorablement exposé, mais privé d’eau potable, une bourgade romaine assez considérable, à en juger par l’importance des citernes publiques dont les restes subsistent presque intacts.
Elles pouvaient contenir plus de 15.000 mètres cubes, exclusivement fournis par la pluie qui tombait sur les pentes du Djebel M’rabba el que recueillaient une triple série de barrages bétonnés : véritables chéneaux, étagés en hélice et qui se déversaient au bas de la montagne dans un réceptacle commun. C’est là ce que Tissot prenait pour les lacets de la roule romaine de Vallis à Coreva1. Cette erreur n’avant jamais été relevée jusqu’à ce jour, je crois devoir la signaler ici.
Ainsi, partout en Tunisie, même dans les contrées les plus déshéritées et les plus arides, les Romains ont réussi à assurer, par des travaux d’art appropriés au régime hydrographique spécial a chaque endroit, l’alimentation en eau des villes et des campagnes.
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Mais, pour mettre un pays en valeur, il ne sullit pas de le rendre habitable et d’en fertiliser le' sol : il laut aussi en faciliter l’accès et lui ouvrir des débouchés; le doter de ports et de voies de communication qui permettent des échanges, favorisent le développement des relations commerciales, sans lesquelles un pays, même exclusivement agricole, ne saurait prospérer.
1. Tissot, Géographie comparée de la province rovtaine d’Afrique. II, p. 438. — Le plan des installations hydrauliques du Djebel M’rabba, et non Moraba, comme le porte la cartë d'état-major, a été publié dans Y Allas archéologique de la Tunisie, Icuille d’Oudna, n” 54, d'une lagon incomplète, qui ne permet pas de se rendre un compte exact du fonctionnement dé ce système ingénieux d’alimentation.
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Par mer, les échanges sont faciles en Tunisie. Le littoral, cl’un abord généralement malaisé, ne mérite cependant qu’à moitié le jugement pessimiste de Salluste : « Mer redoutable, côte inhospitalière. »
De Thabarca aux autels des Philènes se succèdent de nombreux ports (lig. p. 35), fréquentés de tout temps par les navigateurs grecs, phéniciens et romains.
L’œuvre ébauchée par la nature a été perfectionnée par Carthage. Elle a su, avec une remarquable ingéniosité, aménager la côte pour y échelonner ses comptoirs. Ses moindres refuges, les simples mouillages, sont transformés par elle en ports bien clos, protégés par des jetées puissantes, parfois même, comme les cotbons de Carthage, d’ Hadrumète (Sousse) et de Thapsus (Mahédia), entièrement creusés à main d'homme.
Les Romains continuent et complètent l’œuvre de ceux qui furent leurs premiers maîtres dans l’art de la navigation; mais chercher à distinguer dans les restes actuels des ports antiques la part des Carthaginois et celle de leurs successeurs me parait illusoire. La mer ronge sans cesse le littoral. L’on n’entretient un port qu’au prix de réfections continuelles. Jetées, môles et quais durent être bien des fois reconstruits au cours des longs siècles de leur fonctionnement. La maçonnerie des ruines qui subsistent aujourd’hui est toujours romaine, alors même que leur plan aurait été primitivement conçu par un architecte carthaginois.
L’activité des villes maritimes résume en elle toute la vie économique de la province : tout en part, tout y aboutit. De Thabarca sortent les lourds vaisseaux de charge qui vont porter à Oslie le marbre numidique des carrières impériales de Simitthu, les bois de construction et les bêtes lauves des sa/tas de la Khroumirie. Carthage est l’entrepôt des blés de l’annone, impatiemment attendue par le peuple de Rome : toutes les productions de la riche vallée du Bagradas se rassemblent sur ses quais d’embarquement. Hadrumète (Sousse) et les emporia de la petite Syrte fournissent à Rome l’huile de la Byzacène, nécessaire à ses thermes et à ses gymnases, et les chevaux de course qui remporteront la victoire sur ses hippodromes. Tacape (Gabès) et Lcplis Magna attirent ;i elles, outre les produits des oasis, les denrées exotiques, les matières rares et précieuses, les éléphants et les esclaves que les caravanes amènent îles régions lointaines et mystérieuses cl u Sud inconnu.