SFAX
La ville de Sfax est, par sa population, la seconde ville de la Régence. Les documents officiels de la municipalité accusent, en 1891, les chiffres suivants :
Arabes habitant la ville et les jardins 40.000
Israélites indigènes '2.300
Maltais 1.200
Français 435
Italiens 400
Grecs 40
Anglais 10
Autrichiens, Suédois et Espagnols 15
Garnison 600
Total 45.000
Il est bon d'éclairer le lecteur sur cette désignation : « habitant la ville et les jardins ». Sfax est entourée d'environ sept mille jardins, dans lesquels une partie de la population va respirer le frais, sitôt les affaires terminées. Beaucoup même habitent tout à fait leurs jardins, et ne viennent « en ville » que pour vendre quelques denrées et pour faire leurs approvisionnements. Puisque Sfax vous a été présentée comme une grande ville, je dois rappeler qu'en 1859, lorsqu'elle fut visitée par Guérin, elle ne comptait que treize cents israélites et sei)t cents chrétiens. Le nombre des premiers s'est donc accru d'un millier depuis l'occupation, et celui des seconds de près de quinze cents. Alors qu'il n'y avait à cette époque que « quelques » Français, le recensement de 1891 en révélait quatre cent trente-cinq.
Chrétiens et juifs étaient jadis relégués dans le faubourg (R'bat) situé entre le front est des remparts et la mer. Ce faubourg était protégé par une muraille dont les portes étaient rigoureusement fermées au coucher du soleil, et h; vendredi dès la prière de trois heures. Les clefs étaient portées chez le caïd. La consigne était si sévère, que le curé, ayant eu, en 1879, à administrer un moribond, ne put obtenir l'ouverture d'une porte. Le caïd, comprenant enfin qu'il y avait avec le ciel des accommodements, consentit à une transaction et ordonna aux gardiens de tourner le dos pendant que le vaillant curé, muni d'une échelle, franchirait la muraille à un endroit convenu. Grâce à ce subterfuge, le prêtre put se rendre auprès du malade. De cette far-on, les gardiens, n'ayant rien vu, ne firent point de rapport et la pieuse escalade s'effectua sans encombre. Le tout, ici-bas, est de s'entendre.
Le génie militaire a fait abattre ce mur, et la ville européenne se développe librement aujourd'hui au pied des vieilles murailles de Sfax.
Jadis aucun juif ne pouvait habiter la ville arabe et, si je ne me trompe, une seule famille chrétienne avait obtenu la permission d'y séjourner. Aujourd'hui, les Européens peuvent s'y fixer en toute latitude sans avoir à craindre les autorités locales. S'ils restent de préférence dans la ville franque, c'est uniquement parce que ses rues sont voisines du port, droites et bien aérées par la brise de mer.
Le contrôle civil, le commandement militaire, la municipalité , l'église catholique, le marché couvert, la poste, le télégraphe, les écoles, le cercle militaire, le cercle français et tous les services administratifs sont dans la ville européenne. Le camp, composé d'excellents baraquements en maçonnerie, est situé sur le front nord des remparts.
Devant le cercle militaire s'étend une vaste esplanade d'environ deux cents mètres de côté, à l'extrémité de laquelle se trouvent le bâtiment de la douane et les quais de débarquement. Si le cube énorme de remblai qui a formé cette esplanade avait été disposé en une digue de quinze à vingt mètres de large, celle-ci aurait pu s'avancer en mer à plus d'un kilomètre, toucher à des fonds de quatre et cinq mètres et s'approcher sensiblement du point où les navires d'un tirant d'eau supérieur à six mètres sont tenus de jeter l'ancre, c'est-à-dire à plus de deux kilomètres du quai.
Il est resté une autre ressource : celle du creusement d'un chenal perpendiculaire au quai. La chose est facile sur un lit de madrépores dans lequel on peut découper des parois verticales et où l'ensablement n'est pas à craindre, le sol environnant étant immobilisé par les croissances d'épongés, de polypes, de coraux, de coquillages et de plantes marines de toutes sortes. Déjà ce chenal est ébauché et permet en tout temps aux chaloupes de débarquer à quai les passagers des grands paquebots.
La rade de Sfax est la plus spacieuse et la mieux protégée de toutes les côtes de l'Afrique septentrionale. Les navires de tout tonnage y trouvent, à partir de deux mille mètres du quai de la douane, des fonds de cinq, sept, neuf, onze, et jusqu'à vingt mètres. Ils y sont à l'abri des fureurs de la mer. Les tempêtes les plus fortes, les ouragans déchaînés n'y soulèvent ni houle ni vagues. Le commandant Melchior, qui a commandé le stationnaire le D'Estrées, et plus tard V Hirondelle, m'a bien souvent raconté que chaque fois que son navire avait besoin d'une de ces petites réjiarations — la peinture, par exemple — qui exigent une certaine stabilité.
c'était à îSfux (^u'il venait clierclier le calme nécessaire. Par les j)liis fortes bourrasques, les bâtiments de moyen et de fort tonnage semblent dormir sur leurs ancres dans