LA CUEILLETTE DES OLIVES DANS LE SAHEL
BAB-DJEDID, A 80U8SE.
Mon premier volume, tout entier consacré à Tunis, a été un tableau des mœurs et des usages qui font de la plus grande ville du nord-africain une cité exceptionnelle, pleine d'attraits. S'il a pu avoir quelque mérite, c'est celui de montrer des coutumes et des costumes qui, s'ils ne sont pas appelés à disparaître, subiront de sérieuses transformations sous le vent de progrès qui souffle sur la Tunisie.
Tout autre est l'objectif du présent livre. Fatalement, il sera comme le reflet
d'une aurore nouvelle. Il présage et envisage le brillant avenir réservé à cette belle province Africa, qui fut l'un des plus beaux joyaux de l'empire romain.
Plusieurs touristes ont visité le littoral de la Régence, les escales des paquebots leur ayant permis de donner quelques heures à Sousse, à Sfax ou à Gubès. Quelques heures ! et c'est tout. Pour les bien voir, pour rayonner autour des villes du littoral, c'est par semaines qu'il faut compter, à cause du temps qui s'écoule entre les passages de bateaux.
L'étranger néglige rarement de faire une longue visite à Kairouan, grâce à un petit chemin de fer installé par nos troupes lors de l'occupation, et qui est exploité aujourd'hui par la Compagnie de Bône-Guelma.
Après l'excursion à la ville sainte, le touriste doit à peu près, comme l'on dit, tirer l'échelle. Un voyage dans l'intérieur de la Tunisie est encore une affaire d'Etat; on ne saurait l'entreprendre comme un simple déplacement.
Qu'on en juge : pour arriver jusqu'au pays des dattes, pour visiter Gafsa, Tozeur, El-Oudiane et Nefta, je n'ai pas fait moins de 800 kilomètres à cheval.
Je sais bien que l'on peut, à la rigueur, y arriver en voiture, et l'on cite mainte dame musulmane de Tunis ayant fait le pèlerinage à la Koubba de Sidi-Bou-Ali de Nefta. Mais à quel prix ? Un voyage de huit à dix jours pour aller... et autant pour revenir à Tunis.
Il est également possible d'arriver, en beaucoup moins de temps, à Tozeur et à Nefta, en prenant le chemin de fer de Souk-Ahras à Tébessa ; mais il reste encore 225 kilomètres environ à parcourir pour parvenir à Nefta, par Fériana, Gafsa et Tozeur. On laisse alors de côté tout le centre tunisien, cet admirable pays des Hauts-Plateaux, littéralement couvert de ruines romaines et où, grâce aux altitudes, le climat est exactement celui de la Gascogne.
Ces difficultés actuelles, qui disparaîtront demain, grâce aux bonnes routes et aux chemins de fer, suffisent pour expliquer que les voyageurs européens, je dirai plus, les Tunisiens même, qui connaissent Elles, Maktar, Sbiba, Sbéïtla, Kasserine et Haydra, peuvent se compter sur les doigts.
Ces contrées admirables, jadis si peuplées, sont à peu près inconnues. Dans quelques années, lorsqu'une voie ferrée conduira de Kairouan vers l'ouest, dans le cœur même de la haute Tunisie, les colons et les touristes y afflueront.
Que ce livre précurseur soit alors de quelque utilité : c'est toute mon ambition !
On m'avait dit bien souvent (et, je dois l'avouer, je me le disais aussi à moi-môme) qu'en publiant un second volume je me heurterais à d'inévitables redites, et que mes nouvelles aquarelles risqueraient de n'apparaître que comme des reflets de celles du volume précédent.
Cette crainte a été vite dissipée ; et le lecteur peut, du reste, en feuilletant ce volume, constater que rien ne ressemble, même de loin, au texte et aux aquarelles de Tunis et ses envù'07is.
A ma grande joie, au fur et à mesure que je m'enfonçais dans ce merveilleux pays et que je recueillais des documents, je constatais que, non seulement la Régence et Tunis sont choses distinctes, mais que les diverses régions môme de la Tunisie sont absolument différentes les unes des autres. Ceux qui connaissent parfaitement ce pays et sa population diront avec moi que la Kroumirie ne ressemble pas au Cap-Bon ; le Sahel est une contrée à part, et qui n'a rien de commun avec les Hauts-Plateaux du centre; Sfax est une ville unique et Gabès une ville exceptionnelle; Djerba est une île originale; le pays de Matmata diffère du Nefzaoua; Gafsa n'est pas le Djerid et les oasis ne se ressemblent même pas. Si, par exemple, l'on connaît l'oasis de Gabès, on ne peut se faire qu'une idée inexacte de celle de Tozeur, et réciproquement.
En résumé, par leur orographie et leur climat, par les mœurs et les coutumes de leurs habitants, par les produits du sol et de l'industrie, les diverses régions de la Tunisie sont si différentes, que l'on s'explique le développement économique extraordinaire que ce pays a atteint sous la domination romaine. C'était, et il peut encore devenir, le pays de l'échange par excellence.
Une si grande variété ne peut être que la conséquence d'une distribution géologique toute particulière qu'il est bon d'examiner ici.
L'orographie du centre et du nord de la Régence est produite par un rameau extrême qui se détache de la grande chaîne de l'Atlas, près des hauts plateaux voisins de Tébessa, se dirige vers le nord-ouest, traverse toute la Tunisie en écharpe, et va mourir an milieu des flots, à l'extrémité de la presqu'île du Cap-Bon, dernier effort des soulèvements du sol africain cherchant à rejoindre les montagnes de la Sicile !
Ce rameau subit cependant une interruption, car une dépression considérable interrompt la chaîne de montagnes à la hauteur du golfe de Tunis. C'est ainsi que se sont produites les riches plaines de Soliman (Slma?i), de Grombalia, de Tnrki, de Menzel- Bouzalfa, qui vont, par un col très aplati et très large, déboucher sur la côte orientale à Birloubitte (Bir-el-biocl). Cette énorme dépression permet de continuer à peu de frais le chemin de fer de Hammam-Lif jusqu'à Hammamet et Nabeul, reliant la capitale à la côte orientale de la Régence.
An nord de Soliman, vers M'Raïsa, la chaîne se relève pour occuper ensuite toute la presqu'île du Cap-Bon, dans laquelle elle dessine des vallées merveilleuses, où le climat est délicieux, assaini par les vents de deux mers.
Un autre massif de la chaîne de l'Atlas s'oriente vers le nord, puis il s'infléchit vers le nord-est, pour s'abaisser définitivement entre Bizerte et Mateur. Il touche la mer au Cap-Blanc. C'est là que vivent les Kroumirs, les Nefzas et les Mogods. Plusieurs bassins cô tiers descendent de cette montagne, notamment celui de l'Oued-el-Kébir, qui débouche à Tabarka, dont les riches minières sont considérables. A l'extrémité est, un certain nombre de vallées aboutissent aux plaines de Mateur et renferment un lac d'eau douce, le Garaât-el-Iskeulj relié au lac de Bizerte par une courte rivière qui porte le nom d^ Oued-Tincfja. Le versant sud de ce rameau et le versant nord du rameau central forment la fameuse et si fertile vallée arrosée par la Medjerdah.
La chaîne centrale dirige ses eaux vers la rive droite de cette rivière par une série.
de bassins secondaires, dont les principaux sont ceux de l'Oued-MelIègue, de l'Oued- Tessa et de l'Oued-Miliane.
Le versant opposé du massif central amène les eaux de tous les bassins dans un