BOULEVARD DE LA MARINE A SPAX
alimentent aujourd'hui les habitants de la ville européenne et la garnison, qui n'ont pas de citernes à leur disposition. Il y a à Sfax un nombre considérable de marchands qui transportent le précieux liquide dans des jarres en terre poreuse d'une contenance d'environ neuf litres. Quatre de ces jarres forment le chargement d'un bourricot.
Lorsque l'eau est abondante dans les fesguias et dans les citernes de la nasria, le prix de la jarre est de quatre centimes (une caroube). Mais si elle fait défaut et que le marchand doive aller la chercher à Chaâbouny, le prix peut s'élever jusqu'à seize centimes pour une jarre.
Cette rareté de l'eau potable est aussi un gros embarras pour les navires en rade qui veulent s'en approvisionner. Ils doivent la payer cher, et le liquide leur étant livré par jarres, la manutention en est assez compliquée.
J'en aurai fini avec cette question vitale quand j'aurai dit un mot des ressources artésiennes. Plusieurs tentatives ont été faites par le gouvernement, mais elles n'ont pas encore donné de résultats satisfaisants. La municipalité est décidée à consacrer une partie de son em])runt, soit à capter des sources éloignées, soit à creuser de nouveaux puits artésiens. Si l'on aboutit, c'est la fortune de Sfax à bref délai.
Au nord, entre la plage et les murs de la ville, se tronve le grand entrepôt d*alfa. L'alfa y est amené de l'intérieur à, dos de chameau. C'est là que l'on oi)ère le triage, le séchage et la mise en ballots comprimés de ce produit, qui est ensuite expédié en Europe. Cette exportation atteint, au seul port de Sfax, en alfa à l'état nature, le chiffre colossal de dix mille tonnes, et en alfa transformé en sparteries et en cordes, plus de douze cents tonnes.
Non loin de ce vaste dépôt, sont installés des chantiers de corderie et de sparterie, lesquels travaillent à peu près exclusivement pour Marseille et exportent pour trois
RKMPARTS DS SFAX.
cent mille francs de marchandises par an. On y avait établi un atelier de cordelettes destinées à lier les gerbes de blé, mais le bas prix auquel cet article est fabriqué dans les prisons de France a fait abandonner ce commerce.
Les magasins d'épongés et de poulpes sont également situés dans la ville européenne, presque tous sur le boulevard de la Marine. Nous y reviendrons en parlant de la pêche.
Pénétrons maintenant dans la ville arabe.
Ainsi que Sousse et Monastir, la ville de Sfax se présente aux yeux émerveillés du voyageur comme le plus gracieux spécimen des fortifications sarrasines. Ses murs blancs crénelés, sur lesquels une multitude de tours carrées, hexagones, octogones, font saillie et portent des ombres d'azur, forment un décor superbe. Au lever du soleil, tout cela paraît rose.
Je lie nie pas la beauté du spectacle, bien au contraire ; mais je ne puis in'empêcher de sourire à la lecture des lignes suivantes :
c( Les villes arabes sont magnifiques, vues de loin; mais il ne faut pas y entrer, car alors ce ne sont que masures, rues sales, gens loqueteux, etc. »
J'ai trouvé cette formule à la Joseph Prudhomme dans plus de vingt volumes. Qu'on parle des villes de Syrie, de Palestine, du Maroc, d'Algérie ou de Tunisie, le cliché est invariablement le même : « C'est superbe de loin, de près c'est misérable ! »
Le sentiment artistique ne s'affine que par l'étude et la patiente observation des êtres et des choses; je n'ai vu aucun de mes contemporains qui fût venu au monde avec le sentiment des gammes, celui des harmonies des couleurs, ou la science de l'ordonnance des lignes. Le musicien peut, jusqu'à un certain point, apporter en naissant des prédispositions à l'inspiration mélodique; mais seule l'étude de la musique développera chez lui la science de l'harmonie. Vous trouverez des milliers de personnes suivant une musique militaire qui joue une polka ou un pas redoublé, et qui bâilleront ou seront indiflerents en entendant l'adorable Symphonie jj^^iorale de Beethoven.
Je n'hésite pas à déclarer que, bien souvent, voyageant en compagnie, il m'est arrivé de m'arrêter devant quelque misérable loqueteux que Murillo ou Ribera eussent fixé sur leur toile avec enthousiasme, ou un paysage me rappelant lluysdaël, Rousseau, Corot, ou bien devant une rue pittoresque évoquant Decamps ou Isabey, tandis que mes compagnons demeuraient froids et impassibles. Combien de fois m'est-il arrivé de remercier Dieu de m'avoir donné une part de ce sentiment artistique qui procure tant de jouissances et qui fait que, même dans le plus profond isolement, on ne se sent jamais seul, du moment qu'un rayon de lumière, si faible qu'il soit, éclaire quelque chose ! C'est même cette inégalité de répartition de sensations qui m'a fait quelquefois me priver de compagnon de voyage.
Enfin, si je suis ravi en regardant les claires murailles crénelées et bastionnées d'une ville arabe, je n'en suis pas moins dans la joie lorsque je parcours ses rues étroites et iiittoresques, dans lesquelles mille groupes se composent en sujets ravissants. J'aperçois des voûtes sombres, jetées par-dessus des rues, et encadrant des motifs éclatants de couleur et de lumière ; les murs blancs découpent dans le ciel des parcelles de cobalt pur, et le soleil irise tout de ses feux. Ce spectacle dépasse ce que nous pouvons imaginer, nous autres gens du Nord. Est-il besoin de savoir si telle pièce d'eau aux reflets éblouissants est indigne de laver les petits pieds d'une marquise; si, sous ces haillons lumineux, d'une inoubliable harmonie de tons et de couleurs, se trouve le corps pouilleux d'un lépreux? Que m'importe que ce mur aux lignes harmonieuses, que cette colonne svelte soient appelés à s'écrouler demain ! Ce que je vois me paraît beau, me séduit, et c'est le cas de dire en sabir : Mirarj mais non toquar. Regardez et ne touchez pas. Regarder me suffit.
Je pénètre donc dans la grande rue centrale de la ville franque, du faubourg {IVbat, disent les Arabes) qui conduit à la ville i)roprement dite, cl Belad. Une animation extraordinaire règne dans cette rue. On y coudoie des gens de toute espèce, de
toute couleur et de toute provenauce. C est d'abord le Maure au teint mat, indolent, vêtu de l'ample gandoura aux éclatantes couleurs. Le Staxien, lui, se couvre de la gadronin, sorte de sac étroit à petites manches, en grosse laine brune, brodé de blanc sur les coutures. Si la température est froide, il jette sur ses épaules une capote courte à capuchon, également brune et agrémentée de blanc. La cajwut (ainsi se nomme ce vêtement) est un petit caban écourté, retenu par le capuchon posé sur la tête. Le pantalon du Sfaxien est presque collant.
L'on sent, au premier examen du costume, que l'on est chez un peuple laborieux, ennemi des vêtements flottants et encombrants. J'en dirai autant des Kerkéniens, très nombreux dans la ville de Sfax ; mais la gandoura est étroite et parfois richement brodée de dessins blancs, avec houppes de couleur.
Sfaxiens et Kerkéniens portent de volumineux turbans verts. La couleur verte est l'indice qu'ils se croient de lignée sacrée. Mais pourquoi ces dimensions énormes ? Je l'ignore. Je me l'expliquerais volontiers, cependant, en disant que tout ce qui tombe dans l'extrême est appelé à disparaître. Après Sfax, le turban cesse de se montrer.
Dans le sud, le turban disparaît avec le burnous : l'un est remplacé par la chéchia, et l'autre par une sorte de couverture grande et lourde, dans laquelle se drapent les indigènes. Avec cet échafaudage entourant la tête de mille façons, selon le geste du moment, le turban ne resterait pas une heure sur le chef de son propriétaire.
Sfax nous offre donc une véritable révolution dans le costume. Nous apercevons des fillettes dont les robes bicolores font d'admirables taches au milieu des groupes innombrables qui posent pour l'artiste dans les ruelles de Sfakès (nom arabe de Sfax). Semblables aux pages du moyen âge pour la coupe et la disposition des couleurs, elles sont rouges d'un côté et bleues de l'autre, ou rouges et vertes, ou rouges et jaunes. Le petit cône de la coiffure a disparu ; il est remplacé par un mouchoir qui enveloppe la chevelure, et rehaussé de bijoux.
Est-ce à dire qu'on ne rencontre plus ni gandouras, ni turbans blancs on brodés de soie vieil or ? Bien au contraire, il en est encore beaucoup, car la bourgeoisie est généralement, ainsi qu'à Tunis et à Sousse, de race maure.
Xi'on ne voit pas que des Sfaxiens, des Kerkéniens ou des négociants maures dans les rues de Sfax. On y coudoie des nomades du grand désert enveloppés dans leurs manteaux bruns ou blancs, sabre au côté, matraque en main ; des juifs chaussés de souliers vernis... quand ils ont des souliers, — aux bas bien tirés... s'ils ont des bas, — vêtus de bleu gris, turbannés et culottés de noir ; des pêcheurs portant des filets et des couffins emmanchés sur une rame, enveloppés dans la gadroun, les jambes nues jusqu'à moitié des cuisses ; des marchands égyptiens et turcs en robes étroites et longues ; des Maltais qui endossent leurs vestes et ne dédaignent même pas d'arborer la capout des Kerkéniens ; des Siciliens dont le vaste bonnet retombe comme une langue large et plate sur une épaule. Ce sont des marins pour la plupart. On y rencontre aussi des Grecs en fustanelle, avec la veste chamarrée des Amantes. Mêlez à ce grouillement bigarré des bourricots chargés de légumes ou de fruits, des chameaux transportant des fardeaux de toutes sortes, des cavaliers élégants, des marchands de poissons
r,4 LA TUNISIE.
et do o:ât('anx, et vous aurez la pliysiononiie de la nie centrale qui conduit à la porte
du Divan {Bab-d-J>wan).
Je ne la quitterai pas sans vous avoir dit que, naguère encore, il y a une quaran-