MOSQUÉE VOISINE DU KHALIPAT A SFAX
passe pour un caravanier de vaillance éprouvée. Au temps où les tribus pillardes du Sud rendaient le passage des caravanes difficile, les Sfaxiens seuls les tenaient en échec. Et l'on cite d'eux de vrais faits d'armes accomplis pour la défense des caravanes.
J'ai vu des caravanes de Sfaxiens au delà de Nefta, allant porter au Çouf, vers El-Oued et Touggourt, des portes, des cliâssis de fenêtres, des planches et d'autres matériaux de construction, toujours le fusil à l'épaule et le sabre au côté.
Bab-el-Divan a été le théâtre d'un combat acharné lors de la prise de Sfax. Après le bombardement, les marins durent enfoncer cette porte, pénétrer dans l'étroit couloir oblique qui la sépare d'une seconde i)orte, et enfoncer celle-ci avant de pénétrer dans la ville. M. Gau, aujourd'hui vice-président de la municipalité, m'a souvent raconté ce débarquement et les combats qui s'ensuivirent. Les Français et les autres habitants européens de Sfax avaient trouvé asile à bord de l'escadre et se trouvaient ainsi les spectateurs forcés du drame militaire. Ils purent même renseigner l'escadre, et ce fut môme l'avis donné par M. Gau qui décida l'amiral à lancer une colonne qui tourna la ville et s'empara de la porte des Champs {Bah-el-Djehlî) pour couper la retraite aux fuyards, car Sfax n'avait que deux portes.
Il y eut dans la rue Centrale de la ville franque une vive fusillade et quelques insurgés furent tués dans une petite mosquée.
Cette insurrection a eu cela de curieux qu'elle n'était pas, à vrai dire, une insurrection des Sfaxiens. Sous la pression d'Ali-ben-Khalifat, ils durent, bon gré mal gré, se résoudre à défendre la ville ; mais fort peu d'entre les bourgeois de Sfax payèrent de leur personne. Ils envoyèrent leurs gens aux remparts et restèrent chez eux, attendant l'issue des événements. Les tribus pillardes rangées sous la bannière d'Ali-ben- Khalifat leur donnaient à réfléchir autant et plus que les canons de l'escadre. Et si on leur avait laissé le choix entre le bombardement par les Français et le pillage par les tribus nomades, c'est pour le bombardement qu'ils eussent opiné. Tel fut le dessous de ces événements. Les bourgeois de Sfax se trouvaient littéralement entre deux dangers, dont l'attaque par les Français était certainement le moins grand à leurs yeux.
Les gens du peuple envoyés aux remparts par les bourgeois se sont vaillamment comportés, comme on pouvait l'attendre de gens qui, sur mer, et sur terre dans les caravanes, voient souvent la mort en face.
M. Gau a fait partie de cette première occupation toute pacifique de la Tunisie par l'administration française des postes et télégraphes, qui remonte au moins à quinze ans avant l'occupation du pays par la France militaire. Il a donc la longue expérience de ce pays ; et il a, comme receveur des postes depuis de longues années, su conquérir l'estime générale à ce point qu'il a été choisi par le gouvernement pour être le premier magistrat de cette grande et florissante ville de Sfax. Il est pour M. Fidelle, contrôleur civil — un des meilleurs — et vice-consul de France, un auxiliaire précieux et un ami dévoué.
Ces deux hommes ont littéralement transformé la ville et le contrôle de Sfax. L'administration de M. Gau, aidé en ceci par un excellent conseil municipal, européanise la cité, lui faisant des rues praticables, lui donnant des marchés, un éclairage convenable, de l'eau dans la mesure du possible et jusqu'à un jardin public. Le contrôle, sous la main délicate de M. Fidelle, habile dans le maniement des indigènes, est devenu un territoire sûr, où les pacifiques préoccupations d'intérêts ont pris la place des ten-
dances batailleuses dans l'esprit de certains nomades. Que l'on donne à ces administrateurs de l'eau et un port muni d'un quai, et l'on verra Sfax prendre soixante milh* âmes avant peu.
Les familles Pic et Mattei sont fort anciennes i\ Sfax, et leur influence a été toute française. M. Pic, surtout, a rendu de grands services à la contrée, en développant ' l'exportation des éponges et en devenant le premier viticulteur sérieux de la région. A côté de lui, récemment, M. le vicomte de Lespinasse-Langeac a également planté un important vignoble et, devenu conseiller municipal de Sfax, il est un auxiliaire précieux pour la municipalité. A la réunion de l'assemblée consultative de janvier 1891, il s'est fait remarquer par la justesse de ses vues et sa modération dans la petite rivalité qui s'était élevée entre Sousse et Sfax.
Puisqu'elle tombe sous ma plume, j'en dirai un mot, de cette rivalité, que j'appelle petite pour ne pas la nier tout à fait.
Comme en toutes choses humaines, les deux villes rivales se placent chacune à nn point de vue propre qui défie toute comparaison.
Moi, dit Sousse, je suis la seconde ville de la Régence par l'admirable Sahel dont je suis le centre ; par ce pays, où. la population est aussi dense que dans un département français, je possède un commerce et des industries sans rivaux en Tunisie; je suis le port obligatoire de Kairouan et des riches contrées qui sont à l'ouest de la ville sainte.
Moi, répond Sfax, j'ai vingt-cinq mille âmes de plus que Sousse. Je suis de beaucoup la plus grande ville de la Régence après Tunis. Je suis donc la seconde. Je suis le point d'atterrissement des laborieuses Kerkenah ; j'ai la rade la plus sûre et la plus tranquille de l'Afrique; je suis le port naturel du Sud; ma population envoie ses caravanes jusqu'au Çouf ; c'est chez moi qu'est concentré le commerce des éponges et des poulpes, enfin mon entrepôt et mes manufactures d'alfa sont supérieurs à ceux de Sousse.
Moi,interviendrais-je,je déclare que vous avez raison toutes deux dans l'exaltation de vos mérites respectifs, chères et bonnes villes que vous êtes ; mais pourquoi les comparer, puisqu'ils sont d'ordres divers? Toi, Sousse, tu tiens la corde par le pays superbe qui t'entoure et dont tu es l'âme. Toi, Sfax, tu la tiens par le chifire de ta population et par des mérites qui te sont propres. Gardez vos mérites et ne les comparez pas. Est-ce que l'on peut comparer la lune à la tour Eiftel? Il y a place pour toutes deux ; et, croyez-en un ami, ce n'est pas vous qui forcerez les intérêts du Sud et de l'intérieur à prendre tel chemin plutôt que tel autre. Ce sont les intérêts qui sont les maîtres et qui font le partage des orientations de voyageurs et de marchandises ; comme les mouvements du sol provoquent le partage des eaux sur les points culminants. Lorsque, ce qui est fatal, Sousse et Sfax — et Gabès aussi — auront leurs chemins de fer de pénétration, les dattes et les autres marcliaudises du Sud iront où elles auront intérêt à aller, et nul ne pourra les faire dévier.
Pourquoi donc cette lutte? Est-ce que les chemins de fer de i>éuétration ne décupleront pas les produits de l'intérieur et du Sud, provoqués par une exportation sans cesse croissante sur la côte ? Et croyez-vous, Sousse, Sfax et Gabès, (jue dans cinq ou dix ans d'ici il n'y aura pas fortune pour vous trois sous le grand soleil de votre Afrique ?
C'est donc la main dans la main que vous devez marcher vers cette fortune certaine, — sans rivalités et sans rancunes.
LA U L E DEà KUUGKUON.S A ri FAX.
Bab-el-Divan se compose en réalité de deux portes, l'une extérieure et l'autre intérieure. La municipalité vient de faire élever une tour portant une horloge sur la porte extérieure. Quand on a franchi cette porte, on tourne dans un couloir où se trouvent des boutiques de marchands, et l'on arrive à une porte intérieure voûtée. Au sortir de
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MOSQUÉE VOISINE DE B A B-E L- D I V AN. — ^UNE MAISON A BALCONS. — 8FAX.
celle-ci on est devant une mosquée fort originale, dont la façade est ornée d'une véritable devanture en bois, peinte en vert et en rouge, se détachant crûment sur la blancheur de l'édifice. Cette mosquée a quelque peu souffert du bombardement; et l'on voit encore, dans la rue qui monte à droite dans la ville, des ruines qui ont été faites par nos boulets. Par des rues étroites on arrive h la hauteur de la grande mosquée, dont il est facile d'entrevoir l'intérieur par la porte ouverte. C'est toujours, en très petit, comme dans la mosquée de Kairouan, un assemblage de colonnes et de chapiteaux trouvés dans les ruines des édifices romains, souvent d'époques et de proveuances différentes, qui pourraient être fort étonnés de se trouver en compagnie.
Au bout de la rue qili longe la mosquée, on arrive dans le centre même de la ville arabe. C'est là que se trouvent les mesures et les poids publics. On y mesure les huiles et l'on y pèse les laines, les peaux, les étoffes, les grains. Les scènes de pesage sont très curieuses. L'opération se fait au moyen d'une énorme balance romaine, et le ballot est soulevé de terre par le poids mobile glissant sur son levier. La crainte des tricheries entre marchands donne à toutes les physionomies une vivacité extraordinaire.
En tournant à droite, on arrive à une petite place encombrée de marchandises de toutes sortes, de poteries surtout. Un peu sur la gauche de la balance publique est l'entrée des souks à galeries couvertes, où les nomades viennent faire leurs achats et aussi se reposer ; car le nomade se couche là où il est, lorsque la fatigue le prend.
On trouve dans ces souks de très belles étoffes, des burnous et des haïks du sud, et des tapis de toutes sortes : des tapis de Kairouan à haute laine, des tapis à losanges blancs brodés (margoum), des tapis de selle d'Oudreff (près Gabès), des klinij couvertures aux rayures crues que l'on jette par-dessus les bâts pour asseoir le cavalier qui prend place sur l'âne ou sur le mulet.
Dans la partie droite de la ville il y a de très jolies portes de zaouïas ; et l'on doit demander à visiter la maison dans laquelle siège le khalifat. Elle donne bien la note des intérieurs d'habitations arabes de Sfax. Cour entourée de colonnades sur deux ou trois côtés, avec un ou deux côtés pleins, plaqués de pierres de taille en forme d'arcades et de panneaux, parfois ornés de faïences. A côté du khalifat la maison d'habitation du caïd. Elle est très curieuse à Tinté rieur,' avec ses balcons peints en bleu clair et ses chambres revêtues de belles faïences. De la terrasse de cette maison le panorama de Sfax est magnifique. J'ai, de là, assisté à une noce arabe, pendant laquelle de petites filles de dix à douze ans exécutaient des danses échevelées.
Le khalifat Amor-Kaddour est un homme d'une grande courtoisie. C'est le lieutenant du gouverneur de Sfax, qui n'est autre que Sidi Mohammed- Djellouli, ministre de la Plume.
Le caïd du Metellits, Sidi Sadok-Djellouli, a également sa résidence à Sfax.
En traversant la ville pour arriver à la porte des Champs (JJab-el-DJebli), on aboutit à la fameuse rue des Forgerons, une des curiosités de Sfax. C'est là que se voient, à la façade des maisons, des balcons stupéfiants, de ceux dont on peut dire qu'ils tiennent par la seule force du raisonnement.
Imaginez-vous des rondins de bois de thuya assemblés comme par hasard et tenant comme par miracle, formant corbeille sous le balcon. C'est la cage de l'escalier exté-
rienr. Afin de ne pas perdre de i)lace, les premières marches, démesurément hantes, sont pratiquées dans l'épaisseur môme dn mur. Une petite i)orte y donne accès ; une antre petite porte permet de sortir dans la corbeille, de laquelle on émerge sur le balcon. J'ai dessiné fidèlement ces prodiges d'équilibre. Un jeu de jonchets collé au murî
Les boutiques des forgerons sont extrêmement pittoresques.
Dans la vue reproduite par l'aquarelle, on voit, au fond de la me, une mosquée et, à gauche du minaret, une porte. Cette porte ra])pelle un drame. Notre artillerie était massée dans la rue des Forgerons. Les soldats avaient formé les faisceaux et ils allaient se mettre à faire la soupe, lorsque quelques coups de feu furent tirés sur eux de la mosquée. Mettre une pièce en batterie et envoyer un obus dans la porte fut l'affaire d'un instant. Le projectile éclata et une épouvantable clameur s'éleva dans la cour de la mosquée. Là, une centaine de pauvres diables avaient cherché un refuge sous l'aile d'Allah ; et l'obus en mit un certain nombre en capilotade. Voilà conmient la vaine prouesse de deux ou trois fanatiques causa un malheur. Le mal fait, nos braves soldats secoururent de leur mieux les victimes de ce pénible incident, pendant que quelquesuns de leurs camarades donnaient la chasse aux agresseurs.
J'ai oublié, eu parlant de la maison du khalifat, de dire qu'une des rares mosquées tunisiennes portant un clocher pointu au-dessus du minaret est voisine de cette maison. Une aquarelle la reproduit et rend inutile une description détaillée.
Les maisons de la ville arabe sont numérotées et la voirie est en bon état.
En sortant par la porte des Champs on passe sous le bordj, et Ton se trouve sur l'emplacement auquel aboutissent les caravanes. On y voit presque toujours bon nombre de chameaux couchés entre les deux bâts dont le fardeau repose sur le sol : ce qui est un grand soulagement pour ces bons ruminants.
A quelques centaines de mètres, au delà d'une petite zone sablonneuse convertie en cimetières {Djebbânà), l'on voit les jardins qui font autour de la ville une ceinture verdoyante, profonde de huit à douze kilomètres.
Les jardins (Jenane) de Sfax ! mais c'est la vie même des indigènes. Depuis que l'occupation française a assuré la sécurité du pays, sécurité plus grande que celle dont on jouit en France; depuis que les bourgeois de Sfax ne redoutent plus les incursions des tribus pillardes qui venaient les « raser » jusque dans leurs jardins, beaucoup d'entre eux y ont établi leur domicile définitif.
Près de sept mille jardins entourent Sfax. Chaque soir, après les affaires faites, l'heureux bourgeois sfaxien regagne, au trot de sou cheval, de son mulet ou de son âne, le beau jardin au milieu duquel habite sa famille. Quelle affaire de tramways serait à faire là I
Plusieurs routes s'éloignent de Sfax en éventail, conduisant aux jardins. Quelquesunes vont au delà, dans l'intérieur du pays. Des chemins transversaux conduisent aux jardins situés entre les routes. L'ensemble des routes et des chemins figurerait assez bien la toile de l'araignée orbitèle.
Entre deux jardins s'élève la tabia, ou chaussée en terre battue, bordée de haies de cactus. Lorsque la terre s'est écroulée sous la pluie, on en apporte de nouvelle pour former
(le nouvelles tabias. C'est ainsi que, peu à peu, le chemin s'exhausse et que les jardins s'encaissent. Certains de ces chemins dominent les jardins de cinq à six mètres. C'est très singulier.
Les jardins sont placés au-dessus d'une nappe d'eau que l'on rencontre à une faible profondeur. Ce sont les infiltrations de l'eau de mer mêlées à l'eau du ciel. L'eau est saumâtre, mais bonne pour la culture. Le puits est généralement creusé au point culminant du jardin.
L'eau est élevée au moyen de norias à godets en terre, ou de puits (dlou) auprès desquels des bêtes, descendant un plan incliné, élèvent de gros récipients en cuir. Le