‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 23 sur 76 · LE LABOUR DANS LE SAHEL · texte numérisé non relu

LE LABOUR DANS LE SAHEL

contenu de l'un et l'autre genre de puits se déverse dans un réservoir en maçonnerie appelé gebbia. De ce réservoir partent de nombreux petits canaux disposés pour l'irrigation des cultures. Les jardins irrigués se nomment seignas.

On cultive dans ces jardins toutes sortes de légumes, de fruits et de plantes médicinales. L'abricotier y est abondant à ce point que, durant la saison, les abricots se vendent au prix d'environ 2 francs la charge d'un âne. .Quelle confiturerie l'on pourrait installer à Sfax! Les orangers, les figuiers et les amandiers y sont nombreux et superbes.

Il y a des pistachiers dans presque tous les jardins, et les pistaches de Sfax ont une grande réputation. Leur valeur est de 2 à 3 francs le kilogramme. Mais la production de ces arbres n'est pas régulière : il y a des années de manque. La présence des pistachiers dans les jardins de Sfax a une origine qui mérite qu'on la mentionne. Il n'y avait aucun de ces arbres à Sfax il y a quarante ans; mais, vers ce temps, le bey ordonna, par décret s'il vous plaît, aux propriétaires de Sfax de planter trois pistachiers dans chaque jardin. Depuis lors la pistache est devenue l'objet d'un certain commerce : ce qui prouye que l'autorité peut avoir du bon, tout comme la liberté. Les Arabes,

qui en sont très friands, eu consomment beaucoup. Néaumoins, l'exiiortation de cette précieuse amande se chiffre encore par 15,000 à 20,000 francs dans les bonnes année*». Le caroubier, au feuillage persistant et superbe, est aussi très cultivé \ï&t les indigènes, auxquels il offre un ombrage précieux en été. Le palmier jwnsse mal dans les jardins de Sfax, où son fruit n'est pas mangeable. On l'offre aux chameaux.

Les Arabes ont la passion des parfums...

dame ! on dit bien : <r les parfums d'Arabie ».

Quoique la Tunisie soit bien loin de la terre sainte de l'Islam, ses habitants n'en sont pas moins grands amateurs et grands fabricants de parfums. La culture du jasmin double (T/ii)} du jasmin (Yastnm), du géranium (Atarc/da) et de la rose {Ouard) y est faite en grand.

Les parfums de Tunisie étaient tellement en renom, que chaque année le bey ajoutait quelques onces de Zeit-Yasmîn (huile de jasmin) et à'Aâtar (essence de rose) au tribut qu'il envoyait jadis au sultan de Constantinople. Les Sfaxiens cultivent aussi la marjolaine, la lavande, le basilic, le romarin, la bourrache, l'œillet, le pavot, le coquelicot, le fenouil et l'absinthe qu'ils appellent l'herbe de Marie {scgeret Meriem).

Au delà des jardins se trouvent des champs d'oliviers sans clôture, qui s'appellent

Iloucsas. Ils occnpent également une zone de dix à douze kilomètres. On y compte environ six cent mille oliviers recensés; mais il y a en réalité près d'un million en pleine production. Le plus grand nombre de ces arbres magnifiques, les plus beaux qu'il soit donné de voir, ont été plantés sur des terrains du beylic, et en quelque sorte par fraude.

Le ministre Kheyr-Eddin, un réel homme d'P^tat, fut un jour avisé de ces usurpations. Il répondit au caïd qu'il eût à laisser les gens de Sfax voler tranquillement de la terre au beylic. « Telles quelles, ajoutait-il, elles ne nous rapportent rien. Quand ceux qui nous les prennent y auront planté des oliviers et que ces oliviers auront l'âge requis pour payer le kanoun, ils rapporteront un beau denier à l'État. Laisse donc ces bonnes gens de Sfax planter des oliviers sur le Beylic. »

La lettre fut colportée, et la plantation fit rage jusqu'à la prise de Sfax. L'obligation de payer une amende énorme après le bombardement enraya pendant un temps l'élan des Sfaxiens. Mais il y a j^résentement une forte reprise de plantations.

L'olivier de Sfax ne ressemble à celui du Saliel ni par son port, qui est de toute beauté, ni par la culture dont il est l'objet. Le plus souvent en terrain plat et sablonneux, il ne peut être l'objet d'irrigations ou de concentrations d'eaux pluviales. Les Sfaxiens, en gens avisés, ont suppléé à cela en écartant démesurément les arbres les uns des autres. Ils sont plantés à 23 et 25 mètres. De cette façon, l'olivier, arbre aux racines traçantes, s'étale à son aise dans un sol léger, dans lequel le cultivateur ne laisse pousser aucune plante concurrente. Si bien que ces magnifiques arbres semblent émerger d'un désert stérile. C'est à force de labours que les Sfaxiens obtiennent cette propreté extraordinaire du sol dans les champs d'oliviers. Quand il pleut, les racines de l'olivier recueillent l'eau du ciel sur une surface carrée de 25 mètres de côté, et aucune racine étrangère ne leur fait concurrence.

Comme le terrain est très meuble, presque du sable, le chiendent s'y propagerait terriblement, si les Sfaxiens n'y mettaient bon ordre au moyen de la m hacha, instrument de leur invention. C'est une lame de près d'un mètre qu'ils enfoncent horizontalement à quelques centimètres sous terre, et qu'ils font tirer par un âne ou un mulet. Cette lame coupe toutes les pousses du chiendent. Mais le chiendent repousse. La m'hacha le guillotine de nouveau. Le Sfaxien recommence l'opération tous les quinze jours s'il le faut, d'avril en juin. Tant que le chiendent montre le nez, comme ils disent. Finalement, la racine épuisée, étouffée faute de pouvoir prendre l'air, périt dans le sol. N'est-ce pas un mode de destruction bien imaginé pour ces terres de sable ?

Les Sfaxiens taillent très convenablement leurs oliviers et les arbres fruitiers de leurs jardins. Ils font exception, en cela, dans le monde musulman.

L'on débute généralement par l'histoire des villes dont on a à parler. J'ai, pour varier, placé à la fin ce qu'il y a à dire des origines de Sfax. D'autant que les origines de cette ville ne se perdent pas dans la nuit des temps.

A rencontre des autres villes de l'Afrique septentrionale, Sfax n'a pas été construit sur l'emplacement de quelque vieille ville romaine ou phénicienne. Les ruines de l'antique Taphrura ou Taparura, dont il est question dans les itinéraires d'Antonin et de Ptolémée, se voient à environ deux kilomètres au nord-^t de Sfax. Les Arabes les appellent Enchir Mesrani.

En réalité, on ne sait rien de la fondation de la ville que nous voyons anjourd'hui. Deux géographes et historiens arabes du xii® siècle, El-Bekri et Edrisi, vantent les beautés de Sfax, et l'historien Ibu-Kaldoun raconte qu'en 11 50 le gouverneur Omar y fit massacrer les Francs. Mais ils sont muets sur les origines.

Les indigènes, comme tous les musulmans, ont le plus profond dédain pour les connaissances historiques. Que demander, en eflfet, à des gens sans état civil, qui ignorent le plus souvent jusqu'à la date de leur propre naissance? Mais ils ne sont pas embarrassés pour combler ces sortes de lacunes par les légendes les plus fantaisistes ou par des contes à dormir debout.

Un gouverneur, du nom de Sfàa, demanda un jour au sultan l'autorisation d'entourer la ville de murailles. Alors, comme aujourd'hui, on avait l'habitude de tanner les peaux en les plaçant sur la voie publique, sous les pas des bêtes et des gens. Une de ces peaux servit de tableau noir à Sfâa, pour figurer le périmètre de la ville. Le sultan tendit à Sfâa une paire de ciseaux en lui disant : « Sfaa kous (Sfàa, coupe) afin d'indiquer mieux ton plan. » Sfàa découpa ce plan dans la peau de bœuf, et le sultan l'approuva.

On a voulu rapprocher cette légende de celle de la peau découpée en lanières par Didon; mais la comparaison n'est pas faisable, puisqu'il n'y a dans l'acte de Sfâa ni subterftige ni ruse, et que la proposition de découper la peau émane du sultan et non de Sfàa. Le rectangle du plan de Sfax a bien la forme d'une peau dont on aurait coupé les saillies.

D'autres attribuent l'origine de Sfax à Sfahi, fils du sultan de Tébessa, qui ftit chassé par son père à cause de sa mauvaise conduite. Eu le renvoyant, le père courroucé lui aurait dit : Sfahi! (traduction libre : «Va-t'en ailleurs »). Exténué, le malheuheux s'arrêta là où se trouve Sfax, et il y construisit les premières maisons. En mémoire de la dernière parole que son père lui avait adressée, il appela la ville naissante Sfahi, d'où viendrait Sfax.

Les jardins de Sfax produisant beaucoup et d'excellents concombres (en arabe, sfakous), certains veulent trouver la racine du nom de Sfax (en arabe, Sfakés) sous l'épais épiderme de ces cucurbitacées.

Ce n'est pas avec des éléments pareils que l'on peut écrire l'histoire. Au demeurant, apprendre l'histoire d'une ville et l'origine de son nom peut, sans doute, procurer quelque satisfaction aux âmes curieuses ; les ignorer n'est pas fait, néanmoins, pour faire perdre le boire et le manger à un honnête citoyen.

L'ARCHIPEL DES KERKENAH

Les îles Kerkenali sont logées à une antre enseigne, car leur nom est souvent mentionné dans l'histoire romaine. Iles carthaginoises d'abord, elles s'appelaient Cercinna. Pendant la seconde guerre punique, elles furent prises et rançonnées par une flotte romaine. C'est aux îles Cercinna qu'Annibal vaincu s'exila, avant d'aller demander l'hospitalité à Antiochus le Grand, roi de Syrie (195 av. J.-C). L'an 88 avant J.-C, Caïus Marins, chassé de Rome par Sylla, s'y réfugia. Quarante-deux ans après, Salluste fut envoyé par César aux Cercinna pour y chercher le ravitaillement des troupes. Plus tard, Caïus Sempronius Gracchus y fut assassiné par ordre de Tibère, qui ne pouvait pardonner à ce don Juan romain d'avoir été le premier amant de sa propre épouse, de la belle Julie, fille d'Auguste, assise à ses côtés sur le trône impérial.

Evêclié au iv'' et au v" siècle, les îles Kerkenah furent envahies par les Arabes, dont elles suivirent les destinées, obéissant successivement aux dynasties des Aglabites, des Fatimites et des Zéirites.

Conquises en 1153 par Eoger, roi de Sicile; reprises par les Arabes en 1160; reprises en 1284 par l'amiral catalan Roger de Loria ; vendues par celui-ci au roi de Sicile en 1307 ; occupées par les Siciliens jusqu'en 1333, époque où les indigènes secouèrent leur joug ; attaquées en vain en 1511 par le comte Pierre de Navarre; soumises à l'impôt par Jean de Vega, vice-roi de Sicile, qui occupait Mahdia en 1 590, elles furent, en 1560, témoins de la déroute des Espagnols du duc Médina-Cœli. Elles passèrent sous la domination turque en 1574, pour devenir finalement tunisiennes un siècle plus tard, lorsque les deys de Tunis s'aifranchirent de l'autorité du sultan de Constantlnople en se déclarant beys.

Voilà, je suppose, ce qui peut s'appeler une histoire mouvementée.

L'archipel des îles Kerkenah se compose de deux îles principales, entourées d'un certain nombre d'îlots rocheux, presque tous stériles.

La plus grande des deux îles, celle à laquelle on donne plus particulièrement le nom de Kerkenah, est tout en longueur et orientée du sud-ouest vers le nord-est. Sa longueur est de 24 kilomètres, sa plus grande largeur de 8 kilomètres. Ses côtes, extrêmement déchiquetées, n'ont pas moins de 70 kilomètres de développement. La plus petite, appelée Dsira, a dans sa plus grande longueur, de l'est à l'ouest, 1 5 kilomètres, et dans sa plus grande largeur 7 kilomètres.

Les bancs qui entourent les Kerkenah s'avancent de 9 à 27 kilomètres en mer. Ils les rendraient totalement inabordables si ces hauts fonds de 1 à 2 mètres n'étaient, par endroits, coupés par des canaux profonds et étroits, véritables fleuves cachés sous la nappe d'eau. Les indigènes les appellent avec raison les oueds (rivières). Ces oueds

se dirigent géiu^raleineut vers la côte et permettent aux navires conduits par des iiilotes expérimentés d'approclier assez près de terre. Tous ces oueds sont à l'est de l'île et regardent le large. On en compte une dizaine.

Les deux grandes îles sont couvertes de palmiers qui, vus d'un i>eu loin en mer, ont l'air d'être plantés dans l'eau. On compte bien un demi-million de ces arbres dans les deux îles. Les dattes des palmiers de Kerkenah sont de mauvaise qualité; mais

NÈGUE AU MAXÈGE D'UNE NOKIA.

comme je le montrerai plus tard en parlant des oasis, le palmier n'en est pas moins un arbre précieux entre tous à cause de la multiplicité de produits utiles qu'il donne, depuis le bois de construction jusqu'au lagmi, ou vin de palmier. On récolte sous les palmiers des Kerkenah, du blé, de l'orge et surtout beaucoup de lentilles. Il y a, en certains endroits, quelques oliviers et des arbres fruitiers. La vigne y prospère, et je crois qu'elle y serait hors d'atteinte du pliylloxcra. Les Kerkénious sont quelque peu musulmans fin de siècle. Ils font du vin et ils le boivent sans scrupules. Ils se font un plaisir d'en oîFrir aux étrangers. Le fourrage, assez rare, est remplacé par une variété d'algues, le/ucus saccharinus, qui produit une sorte d'olive de mer dont les

animaux sont friands. Peu de chameaux, presque pas de chevaux, beaucoup d'ânes sur le territoire des îles.

S'il peut obtenir le passage sur la chaloupe à vapeur des travaux publics, le touriste débarquera au port de Bel-Kassem après une traversée tranquille de trois heures. Elle sera de sept à huit heures s'il y est conduit par des pêcheurs.

Je conseillerai cependant, si cela est possible, d'abréger le parcours et d'aborder le point le plus rapproché de la côte, au raz Sidi Yousef (environ 20 kilomètres), qui se trouve à l'extrémité occidentale de l'île de Dzira.

L'unique village de Dzira est à environ 6 kilomètres du marabout de Sidi-Yousef. 11 se nomme Mélita et renferme près de 2,000 habitants.

A l'est de Mélita, il faut traverser la zone aride d'une sebkra, large de plusieurs kilomètres, au delà de laquelle on rentre dans une belle forêt de palmiers qui vous mène jusqu'à El Kantara, situé à 8 kilomètres de Mélita.

C'est là que se trouve un détroit, long d'un kilomètre et large de 500 mètres, qui sépare les deux îles. Les Romains avaient jeté sur ce détroit un pont en pierre dont on aperçoit encore les fondations à marée basse.

Au delà de la plage aride sur laquelle on aborde la grande île de Kerkenah, on voit de nouveau des palmiers touffus. A deux kilomètres de là se trouve le village i^ Ouled-Yaneck, çjQ\i^iYvi\t sur l'emplacement de ruines antiques. Ce village renferme plus de 800 habitants.

On côtoie ensuite la mer, ayant à sa gauche de superbes palmiers à l'abri desquels poussent les récoltes et les vignes. A environ 5 kilomètres d'El Kantara on rencontre le village de Sidi-Bel-Kassem, d'un millier d'habitants. Ce village est situé auprès du port le plus accessible des Kerkenah. A 3 kilomètres à peine de Bel-Kassem, un autre village de 800 à 900 habitants : Oïded-Bou-AU.

Ramlahj qui ne compte pas moins de 2,500 habitants, est à près de 2 kilomètres dans l'intérieur des terres. C'est le village industriel des Kerkenah. C'est là que se fabriquent les margoum et les capout soutachées de blanc dont j'ai parlé plus haut. On y tisse aussi les couvertures rouges dans lesquelles se drapent les femmes indigènes. Les métiers primitifs de ces tissus sont sans doute pareils à ceux que les Phéniciens ont importés eu Afrique. On y fait également de nombreux travaux en alfa; notamment les couvertures de chameaux et ces filets en cordelettes à larges mailles qui servent à transporter la paille, le fourrage, les citrouilles et les poteries sur le dos des bêtes de somme. Les habitants de Ramlah font rouir Val/a maboula comme le lin et le chanvre, et ils le broient avec un maillet en bois sur une pierre dure. La torsion est obtenue par un froissement tout particulier entre les paumes des mains.

Bamlah est entouré de belles cultures et de palmiers.

Le khalifat des Kerkenah dépend du caïd de Sfax. Le siège du khalifat est à Kellchinej situé à 2 kilomètres à l'est de Ramlah, sur les bords d'une plage basse et boueuse de 250 à 300 mètres.

En longeant la mer dans la direction nord-est, on traverse un tout petit village de 350 habitants, le plus petit de l'île, au milieu d'une région de sebkras, dont la

mouotonie est, deci, delà, rompue par de minuscules oasis, véritables bouquets de palmiers, sous lesquels la végétation est luxuriante. A 6 kilomètres de Kellebine se trouve le grand village de Cherki, de près de 2,000 habitants, tout entouré de cultures. Les plantations de vignes y réussiraient à merveille.

Plus au nord, à 3 kilomètres, le village ^El Kraih, de 600 habitAuts. Au delà, c'est presque le désert. Le sel a envahi le sol, et l'on voit encore de pauvres palmiers là où quelque mouvement du sol a formé des monticules échappant à l'influence saline.

La côte occidentale de la grande Kerkenah est inhabitée. Tons les villages sont du côté de Test, où les fameux oueds sous-marins aboutissent souvent à d'énormes cuvettes qui servent de ports, sous-marins aussi.

H n'y a de remarquable sur la côte ouest que le Bordj-el-Kassar, ou El Kdêsar tout simplement, ancien château fort sarrasin, à 4 kilomètres à l'ouest de Ramlah. Cette redoute en demi-lune, qui porte les traces de fréquents remaniements, est assez bien conservée au dehors, mais totalement effondrée à l'intérieur. Une construction romaine a existé un peu au sud du point où se trouve le bordj en question.

Une ramification du chenal, sorte d'oued, qui permet d'aborder assez près de terre à cet endroit, a été la cause déterminante de la construction du bordj El Kassar.

Actifs, travailleurs et industrieux, hospitaliers entre tous, les Kerkéniens forment une population excellente, qui mérite toutes les sympathies des Européens. Il faut les placer, avec les Sfaxiens, bien au-dessus de toutes les autres populations musulmanes d'Airique et d'Asie.

Beaucoup d'entre eux ont voyag^. Le cabotage les a conduits en maint port d'Europe. Us ont vu et retenu. Lorsque M. Massicault, résident général, a visité Sfax, ne lui ont-ils pas envoyé une députation, pour le saluer d'abord, et puis pour lui soumettre les desiderata de la population des îles ; et parmi ces desiderata celui-ci : « Donneznous des écoles françaises. »

On leur a donné ces écoles, et elles sont très fréquentées, même par les adultes.

La moralité est exceptionnelle sur le territoire des Kerkenah, où le meurtre et le vol sont inconnus, où l'habitant ne porte jamais d'armes blanches et ignore à peu près l'usage des armes à feu.

Et voyez la singularité des choses. Ces gens paisibles, moraux à mériter des prix de vertu collectifs, sont pour la plupart des descendants directs de corsaires fameux. Être le descendant d'un corsaire est un honneur, et l'on voit encore dans les îles des vieillards à barbe blanche qui racontent à leur auditoire respectueux les exploits dont ils ont été les témoins dans leur enfance. Ils racontent les pointes audacieuses poussées sur les côtes européennes dans leurs chebecks rapides et légers ou dans leurs grandes felouques, d'où ils rapportaient un riche butin et des femmes captives.

Ils racontent cela simplement, comme les soldats du premier empire racontaient Wagram ou Austerlitz. La collaboration aux courses des corsaires est, en fin de compte, tout aussi avouable que la participation aux grandes guerres d'invasion. Mais ce qu'il y a de curieux, c'est que ces récits de temps, relativement héroïques pour eux, n'ont

plus qu'au eftet de curiosité, comme les contes de fées que l'on dit aux enfants. Cela ne fait naître en leurs cœurs aucun désir de bataille ou d'aventnre, et ne détourne aucun d'eux de la voie de bonté et de labeur honnête dans laquelle toute la population de l'île est entrée depuis un demi-siècle. C'est maintenant au gouvernement tunisien à protéger ces braves gens contre les exactions possibles des administrations indigènes. Les Kerkéniennes sont des femmes robustes, qui ont la charrue à la main pendant que le mari, le fils ou le frère naviguent ou pèchent. Elles sont curieusement enveloppées de grandes pièces d'étoffe rouge.

Les Kcrkenah sont séparées du continent par un chenal dont il faut que je dise un mot.

Depuis la plus haute antiquité, la navigation a été considérée comme dangereuse dans les Syrtes. C'est que, dans ces parages, où les hauts fonds, s'étendanl parfois à plus de 20 kilomètres au large, donnent à la sonde des fonds presque invariables sur d'immenses étendues, la navigation a été de tout temps périlleuse. Trop souvent la sonde tombe subitement dans des fosses ou des oueds sous-marins et fournit des appréciations trompeuses; la côte y est presque invisible à la distance où il faut passer, dépourvue du reste de tous points de repère; enfin, il y règne des courants impétueux.

Le gouvernement tunisien, et en cela il a droit à la reconnaissance de tous les marins d'Europe, le gouvernement tunisien n'a reculé devant aucun sacrifice pour éclairer les côtes de la Régence au moyen de feux puissants. Pour limiter la zone dangereuse qui entoure l'archipel des Kerkenah, il a établi un cercle de bouées lumineuses, au large desquelles doivent passer les navires d'un tirant d'eau de plus de 3 mètres.

Ce résultat est déjà considérable ; mais le tour des Kerkenah, en dehors des bouées lumineuses, augmente la route considérablement. De la hauteur du cap Kaj)0udiah à Sfax, la distance est allongée au minimum de 57 milles marins, soit d'environ 100 kilomètres. Les navires y perdent donc du temps et de l'argent, et les communications sont rendues difficiles.

Le malheur, sur ce point spécial, a été dans l'incessante augmentation du volume des bateaux. Si bien que, finalement, ceux qui font aujourd'hui le service de la côte sont dans l'obligation de faire le grand tour des bouées lumineuses pour chercher les fonds de 7 mètres.

Cependant, il existe entre la côte et rarchi2)el kerkénien un chenal balisé qui permet à des navires d'un tirant d'eau de 3 mètres d'aller directement de Kapoudiali à Sfax, en quelques heures, parcourant 35 milles au lieu de 125 milles, naviguant en mer constamment belle, tranquille par les plus gros temps, sans roulis ni tangage.

J'ai donc eu raison de dire que c'est là le vrai prolongement du petit chemin de fer du Sahel, pour desservir Sfax au plus vite et au mieux. On y viendra.

Je crois qu'aucune côte au monde n'est plus couverte de pêcheries que celle qui s'étend du cap Kai)Oudiah à Zarzis, en contournant l'archipel kerkénien et la grande île de Djerba.

LA TUNISIK.

Comme je l'ai dit précédemment, les bancs que la marée découvre au jusant s'étendent parfois à plus de 20 kilomètres de la côte. Ces esi)aces immenses sont couverts de pêcheries qui fout de vrais dessins géométriques sur les sables découverts.

Il y a trois sortes de pêches dans cette région. La i)éclie du p^nsson, celle des éponges et celle des poulpes. Le poisson est d'une extrême abondance dans le golfe de Gabès, et il constitue la principale alimentation des indigènes des îles et de hi côte. A la fête qui suit le Uhamadan, le plat de poisson est de rigueur.

La marée exceptionnelle qui se produit dans ces parages entraîne le poisson vers le rivage ; mais, lorsqu'il se laisse ramener par le jusant, il trouve la route barrée et n'a d'autre issue que la gueule des nasses placées dans les angles d'un barrage artificiel. Ce barrage est composé de cloisons en côtes de palmier disposées en zigzag. Les panneaux qui composent les cloisons s'appellent hasor (pluriel de hassira). Le verveux s'appelle drina {clreyn au pluriel). Ce mode de pêche ne donne que la peine de relever les dreyns. Malheureusement, des maraudeurs siciliens et grecs viennent souvent voler le poisson des pêcheurs tunisiens, et ceux-ci ont trop souvent appris à leurs dépens que ces misérables ont le couteau et le revolver faciles.

Si, au lieu d'être munis de dreyns, les angles saillants se terminent par une chambrette dans laquelle le poisson vient s'emprisonner, l'engin prend le nom de cherjiat. On ne peut établir les cherfiats que par des fonds de plus de deux mètres,

non découverts h marée basse, de façon que le poisson confiné dans la chambrette {dar-morto, eu sabir) ne cesse pas d'être dans l'eau.

Lorsque les hasors sont disposés eu un demi-cercle latéralement ouvert du côté de terre, sans angles saillants, cela s'appelle zrouh. Ce mode de pêche s'applique sur de petits fonds, qui se découvrent vite à marée basse.

Les bateaux qui servent à la j)ose des hasors ont un type invariable. Ils sont pontés aux deux extrémités et à fond plat, de façon à pouvoir circuler facilement audessus des bancs. Ce petit bateau arabe s'appelle loiide ; son unique mât, très incliné vers l'arrière, porte une grande voile rectangulaire en forte toile de coton. Un petit foc,

OUDJAK, 00 3PAHI-GEXDARME INDIGÈNE DES CAÏDATS.

envergué snr une branche flexible, placée dans une emplanture à l'avant, complète la voilure des loudes.

La djemâa est l'emploi des hasors sur une vaste échelle.

Un grand nombre de loudes se réunissent en flottille pour se rendre, pendant les fortes marées, à l'endroit choisi. Elles obéissent à un chef on amine. Le mot djemâa, qui veut dire « assemblée », dénomme bien ce genre d'expédition.

Arrivées sur place, les loudes se disposent silencieusement en rond, embrassant un très grand espace. A la haute mer, les hasors sont simultanément déployés et mis à l'eau, de manière à former une barrière circulaire infranchissable. Des nasses (dreyn) sont disposées tout autour; et les pêcheurs se mettent à l'eau, faisant grand bruit pour chasser le poisson vers les nasses qui émaillent la circonférence. L'aminé fait le tour extérieur du cercle des hasors, afin de relever les nasses pleines et de les remplacer.

Les gens du littoral tunisien emploient aussi de longues lignes garnies d'une multitude d'hameçons, qu'ils appellent bringali ; nos pêcheurs les connaissent sous le nom de palangres.

Ni langoustes, ni homards, ni grandes crevettes dans les eaux du golfe de Gabès. Seuls, le crabe et la petite crevette y représentent les crustacés comestibles. Les coquillages univalves y sont de très petite taille. Les bivalves, les clovisses surtout, sont nombreux et excellents. On y pourrait cultiver l'huître. C'est, dit-on, démontré.

Les indigènes dédaignent les coquillages, et leur mépris les enveloppe tous dans un substantif unique ; ils les appellent babouches.

Un coquillage énorme, très beau, très inutile aussi, est celui auquel sa forme et sa couleur rosée ont fait donner le nom de jambonneau {Pinna nobilis de Linné).

La pêche a donné lieu à bien des désordres et à bien des abus. Mais comme elle va être réglementée avec soin sur les côtes de la Régence, je crois inutile d'enregistrer ici des griefs et des lamentations qui, demain, n'auront probablement plus de raison d'être. Il est, du reste, grand temps qu'une sérieuse police de j^êche assure aux marins du golfe de Gabès l'exercice de leurs droits et la sécurité de leurs personnes.

Les fonds du golfe de Gabès sont couverts d'épongés. Vous ne vous attendez certes pas à trouver dans ces pages une histoire naturelle de ces colonies ou agrégats d'êtres inférieurs, qui inhalent individuellement au moyen de leurs ostioles et qui évacuent ou exhalent collectivement par une large ouverture que les savants ont baptisée du nom d'oscule.

Les éponges recueillies dans le golfe de Gabès s'appellent djerbi, dans le commerce tunisien. En France, l'éponge brune de Barbarie, dite de Marseille, est très estimée pour les lessivages à l'eau seconde, pour les usages domestiques et pour l'écurie.

Au sortir de l'eau, l'éponge est recouverte d'une pellicule noirâtre qui se corrompt rapidement et sent très mauvais. On l'en débarrasse par le lavage. Après un entassement de deux jours, qui provoque une sorte de fermentation de la pellicule, on les

plonge en chapelets dans l'eau de mer, oh elles restent encore un jour ou deux. La pellicule désagrégée est enlevée en piétinant les éponges sur un plancher à claire-voie. Séchées ensuite, elles sont livrées au commerce. Arrivées en Europe, elles sont lavées de nouveau, et celles qui sont destinées à la toilette sont soumises à une préparation chimique qui les adoucit et les blanchit.

La pêche des éponges se fait de différentes façons. L'engin le plus usité est le trident ou foëne. Mais, pour diriger le trident, il faut pouvoir voir distinctement au fond de l'eau : ce qui n'est pas facile lorsque la surface de la mer est ridée par le vent. On pare à cet inconvénient par l'emploi d'un instrument bizarre importé de Grèce en 1876 et qui porte le nom italien de specchio (miroir). Imaginez-vous un cylindre en ferblanc de 35 à 40 centimètres de diamètre, haut d'environ 40 centimètres, hermétiquement fermé à sa base par un verre à vitre. Deux anses à sa partie supérieure servent à le manier. Posée sur la surface de l'eau et enfoncée de quelques centimètres, la vitre fait cesser les rides et le clapotis ; et le pêcheur qui regarde dans le cylindre aperçoit distinctement tous les objets qui se trouvent au fond. Dès qu'il voit une éponge, il la harponne avec son trident. La pêche des éponges au trident ne peut se faire en été, lorsque les fonds sont couverts d'algues ; elle n'est possible que de novembre à mars, lorsque les algues ont disparu.

La gangava, analogue à nos dragues et à nos chaluts, se compose d'une forte barre de fer recourbée à angle droit à ses extrémités et solidement reliée t\ une pièce de bois. Un filet est engagé sur ce cadre. La gangava est traînée par le bateau et ramasse tout ce qui se trouve sur son passage : éponges, crustacés, poissons, pierres et algues. C'est tout un triage à faire lorsqu'on la relève.

On a essayé de se servir de scaphandres; mais on a dû y renoncer parce que cet engin exige un trop nombreux personnel, et surtout parce qu'il est très difficile de le réparer sur la côte tunisienne.

Les plongeurs à nu sont rares dans ces parages, et ceux qu'on y voit ne descendent pas à une profondeur de plus de cinq mètres. Leurs exploits ne sont pas pour empêcher de dormir les fameux plongeurs de Syrie et de l'océan Indien : ceux dont le Marseillais légendaire raconte qu'ils sont capables de lire le Sémaphore au fond de la mer.

L'on pêche chaque année environ 1 00,000 kilogrammes d'épongés de toutes qualités dans les eaux du golfe de Gabès.

S'il fallait en croire l'étonnante et émouvante description de la pieuvre par Victor Hugo, ce céphalopode ne serait qu'une peau vide que l'on peut retourner comme un gant. Sans tenir compte de l'admirable œuvre d'imagination du maître, les pêcheurs de Sfax trouvent que la pieuvre, ou mieux le poulpe, vaut la peine que l'on se donne pour le prendre et le préparer pour les Grecs, qui en font une grande consommation.

Le poulpe est une masse gélatineuse, armée de huit tentacules garnis de ventouses, disposées autour d'une tête dans laquelle paraissent de grands yeux glauques et qui se termine par un bec de perroquet. Des légendes fabuleuses courent sur ces animaux extravagants, que certains ont trouvés si volumineux qu'on les pouvait prendre pour

(les îles. Le seul lUit positif, c'est la lutte engagée pendant trois heures, le 30 novembre 1861, i)ar l'équipage de V Action, non loin de ïéuériffe, avec un poulpe monstre dont le poids a été estimé à denx tonnes.

De sei)tembre à avril, les ponlpes abondent dans le golfe de Gabès. On les prend généralement en i)longeant et en les harponnant. Mais les pécheurs tunisiens ont ima- «nné un moyen de capture fort ingénieux, basé sur l'habitude qu'ont ces vilaines bêtes de s'embus(iuer dans la première cavité venue, pour guetter la proie qu'elles enlacent de leurs horribles tentacules.

Par les petits fonds, on leur prépare des abris artificiels avec des pierres, des

UN CHANTIER D ' A L F A SUR li A COTE ORIENTALE.

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