‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 26 sur 76 · FILLETTE DE DJARA-GABÈS · texte numérisé non relu

FILLETTE DE DJARA-GABÈS

algérien, Gabès compte des négociants, en épicerie surtout, dont les affaires se chiffrent l)ar centaines de mille francs.

Si demain l'oued, si malsain à cause de son faible courant et des boues qu'il découvre à marée basse, était rectifié, et si le terrain compris dans la boucle qu'il fait était ajouté à Gabès-Port, on verrait cette ville naissante prendre des proportions extraordinaires. Gabès n'a pas, en effet, que l'importation à son actif. Ses exportations d'alfas, de laines et de céréales sont non moins considérables.

Au sud-ouest de Gabès-Port s'étend le camp, composé de baraquements bien établis, pouvant loger plusieurs milliers d'hommes. Il renferme un hôpital militaire important. Le Cercle militaire est à l'entrée de la ville nouvelle, tout près du palais du gouverneur.

Deux des villages dont l'ensemble s'appelait Gabès occupent l'emplacement d'une grande ville romaine, à près de deux kilomètres de la mer sur le bord de l'oued. Djara est le plus rapproché de Gabès-Port au nord-ouest. Il se compose de Djara proprement dit, situé sur la rive droite de l'oued, et du vieux Djara, placé sur la rive gauche, à la lisière de l'oasis, peuplé surtout d'Israélites.

Ces deux villages sont entièrement construits avec des matériaux de l'antique Tacape ou Tacapœ des Romains, dont il ne reste de traces que du côté de la colline où se trouvent la zaouïa et le village de Sidi-Boul-Baba (l'un des barbiers du Prophète).

Les maisons des deux Djara et de Menzel ne tiennent que par miracle. On se demande comment elles peuvent résister à la plus petite brise. Les aquarelles qui accompagnent ces lignes montrent à quelles lois d'équilibre instable ces constructions invraisemblables doivent de se maintenir debout. Sans souci de leurs bases, sans préoccupation des plans de contact, les pierres romaines, rouges ou blanches, sont posées les unes sur les autres pour former des piliers. Aussi l'instabilité d'équilibre s'affirmet-elle de temps à autre par des écroulements subits, comme celui de la synagogue de Menzel, qui écrasa l'année dernière cinq ou six petits enfants. J'avoue qu'en passant sous les ruines du Dar-el-Bey, à Djara, je n'étais pas sans quelque inquiétude.

Les auteurs anciens parlent peu de Tacape. Par contre, El Bekri et Edrisi, aux xi" et xii° siècles, et Léon l'Africain au xvi'' siècle, citent Cabès comme une grande ville, entourée de fortes murailles et de fossés que l'on pouvait inonder, avec citadelle et faubourgs. De tout cela, comme de la ville romaine, il ne reste que les matériaux enfouis dans le sol, perdus dans le blocage des murs, ou formant les piliers fantaisistes et fantastiques... que maintiennent les plafonds des maisons.

Djara et Menzel, ayant chacun une population de 4,000 à 5,000 habitants, étaient avant l'occupation deux villages rivaux, situés à moins d'un kilomètre l'un de l'autre. Le sang coulait souvent. On se battait pour savoir lequel des deux aurait le souk, le marché.

Depuis qu'un camp important est à deux pas, les villages ennemis vivent en paix, et Menzel n'ose pas mettre les armes à la main pour disjHiter le souk à Djara. Ces luttes entre proches voisins étaient fréquentes dans le Sud. Nous en retrouverons un curieux exemple à Tozeur.

Si l'oasis de Galxîs n'est pas la jJus étonnante parmi les oasis tunisiennes, elle est

certainement la pins graciense. Cela provient de sa destinée môme. Ijoh i)almior8 de l'oasis de Gabès n'ont qu'une bien petite valeur comme producteurs de fruits, les dattes qu'ils produisent étant de qualité inférieure. Mais le palmier, comme je l'ai indiqué déjà et comme je le décrirai une fois pour toutes en abordant le Djerid, ne cesse pas pour cela d'être un arbre très précieux. Ici, aux mille usages du palmier s'ajoute son utilisation ordinaire comme abri. Si, à Tozeur, à El-Oudiane, oh ils sont particulièrement cultivés pour leurs fruits, les dattiers sont venus au hasard les uns à côté des autres et très serrés, ceux de Gabès sont disposés régulièrement en lignes, pour encadrer des champs rectangulaires qu'ils abritent contre les rayons d'un soleil torride. De l'un à l'autre courent de gigantesques vignes, qui tracent de superbes guirlandes autour de ces champs délicieux. Aussi l'oasis de Gabès est-elle la plus gracieuse et la plus décorative de toutes.

Une promenade dans cette oasis est un perpétuel enchantement : c'est une succe+rsion de paysages féeriques au milieu desquels coulent mille ruisseaux limpides, La végétation, d'une puissance prodigieuse, est protégée contre les ardeurs du soleil par d'énormes dattiers, hauts de 20 à 30 mètres, dont les palmes dessinent des dentelles vertes dans le beau ciel bleu. Les palmiers servent d'écran aux arbres fruitiers, qui, h leur tour, protègent la menue végétation, les céréales, les lentilles, le henné, la coriandre, la luzerne, le fenouil, le cumin, la fève, le sorgho, le maïs et vingt autres plantes utiles.

<( Au milieu des sables de l'Afrique, quand on se rend aux Syrtes et à Leptis la Grande, on rencontre une cité nommée Tacape; la richesse de son sol bien arrosé est plus que merveilleuse ; son étendue est de 3,000 pas en tous sens. Une source abondante s'y trouve, mais les eaux n'en sont distribuées qu'à certaines heures. Là, sous un palmier très élevé, croît un olivier, sous celui-ci un figuier, sous le figuier un grenadier % sous ce dernier la vigne; sous la vigne on sème du froment, puis des légumes et des herbages; et tout cela dans la même année et croissant à l'ombre les uns des autres, d

Cette description de l'oasis de Gabès, faite il y a dix-huit cents ans par le grand encyclopédiste romain, Pline*, encore exacte aujourd'hui, ne renferme-t-elle pas, en sa description de la vie végétale dans l'oasis, une indication d'organisation sociale?

Rien n'empêchera jamais qu'il y ait entre les hommes des différences natives, comme celles qui distinguent le jmlmier, l'olivier, le figuier, 1« grenadier, la vigne et le blé. Au lieu de se combattre, ces plantes croissent ici à l'ombre les unes des autres. L'oasis est un modèle de protections successives, qui permettent aux plus petits de s'épanouir et de vivre. La bonne ordonnance de ces protections successives d'une classe par l'autre, à l'image de ce qui se passe pour les plantes de l'oasis, ne serait-elle pas la vraie formule de l'organisation sociale tant cherchée... et pas encore trouvée?

Mais revenons à l'oasis. Les vignes, en pampres prodigieux, s'élancent d'un palmier à l'autre à vingt et trente mètres, formant des guirlandes fantastiques, qui plient sous le poids de grappes énormes, aux grains ambrés.

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