GABÈS. — NÉGRESSES TRESSANT DES COUVRE-PLATS EN FEUILLES DE PALMIER
sonniers qui se trouvaient déjà dans la geôle. On les fit tons asseoir par terre en demicercle, en dissimulant sous les burnous les fers que Ton u'avait pas encore enlevés aux nouveaux arrivés.
Le lieutenant donna l'ordre d'introduire le premier témoin. J'observai alors un jeu de physionomie des plus curieux. Les visages, animés, excités pendant l'arran-
gement de cette petite mise en scène, passèrent tous, également et simultanément, à une impassibilité absolue. On eût dit l'effet de fils électriques dissimulés. Tous les yeux étaient fixes, vagues, sans regards, échappant au regard du témoin introduit.
— Reconnais-tu tes agresseurs ? demanda le lieutenant.
Après une assez longue hésitation, le témoin désigna un prisonnier. Ce n'était pas l'un des accusés. Aussitôt, avec non moins de simultanéité, tous les visages s'éclairèrent. Un rire général éclata. Le témoin s'était trompé ! Et, chose curieuse, ce témoin eût été aussi embarrassé devant cette joie générale qu'il l'était, un instant auparavant, par l'impassibilité. Il y avait une entente tacite et spontanée entre tous les prisonnierF.
Le témoin en désigna un second, qui, celui-là, " était bien l'un des accusés de l'agression. Pas une physionomie ne bougea. Si bien que le témoin se retira assez penaud.
Un second témoin fut introduit. Il s'arrêta net et examina attentivement toutes les figures. Il s'approcha ensuite de l'un des prisonniers, un vieux au front tout plissé. H lui prit la tête et, tendant la peau du front avec les deux pouces, de façon à faire momentanément disparaître les rides, il reconnut le dessin du tatouage. Sur cette constatation, il déclara que c( c'en était un »... Ce qui s'est trouvé exact. Pas une figure ne bougea, celle de l'accusé ainsi reconnu pas plus que les autres.
Le troisième témoin s 'étant trompé comme le premier, j'assistai une seconde fois à l'explosion d'une joie générale et d'une solidarité absolue entre prisonniers qui se voyaient pour la première fois. La solidarité de l'infortune !
Un autre sujet d'observation m'a été fourni dans le salon même du général Allégro, où l'on fit venir une fille de la tribu des Acaras, venue à pied des environs de Zarzis pour implorer la mise en liberté de son frère, détenu pour quelqu'un de ces méfaits dont les nomades sont coutumiers. Je pus en faire l'aquarelle, qui est reproduite dans ce volume.
Comme je remarquai que cette belle fille ne portait ni boucles d'oreilles, ni bracelets, ni bijoux d'aucune sorte :
— C'est bien simple, me dit le gouverneur. Toutes les fois que l'Arabe se fait solliciteur, il joue la comédie de la plus profonde misère. C'est ainsi que la fille que vous dessinez se présente ici sans bijoux et couverte de haillons. Mais tranquillisezvous, elle retrouvera dans sa tribu de beaux habits pour les jours de fantasia et les bijoux dont se couvrent les femmes arabes les plus pauvres. La comédie jouée par cette fille, à laquelle je vais, du reste, accorder la liberté de son frère, peu compromis, est tellement dans l'esprit et dans les mœurs des nomades, qu'elle a dû la jouer bon gré mal gré. Les gens de sa tribu ne l'auraient pas laissée s'éloigner si elle ne s'était pas déguisée en mendiante.
Puisque j'en suis aux impressions, je vous dirai que, chez le docteur Laifitte où j'ai reçu l'hospitalité, le ménage était'fait par une négresse, sujet vivant de la traite des noirs. Elle fut enlevée du Bornou avec son petit négrillon, qui périt dès les premières étapes.
— Et tu as beaucoup souffert ?
— Non... pas trop... pas comme les autres, dont la moitié sont morts en route.
— Et comment cela ?
— J'étais la plus jolie et la plus jeune ; alors le a chef » m'a fait sa femme, et on m'a soignée.
— Et tu voudrais retourner au Soudan ?
— Jamais I Je suis mieux ici. Je suis libre, mariée à un négro de mon pays ; nous travaillons et nous vivons bien.
Ce court dialogue en dit plus que de longues pages.
Les pauvres captifs périssaient comme des mouches, et la négresse que j'interrogeais n'a dû son salut qu'à une cause plus odieuse encore que sa capture.
L'Europe entière doit tendre à la suppression des sacrifices humains et de la traite des noirs dans les pays de l'Afrique centrale. Mais est-on dans la note vraie, lorsqu'on fait couler des flots d'encre au sujet de l'esclavage proprement dit ?
Dussé-je m'attirer les foudres des philanthropes en chambre qui, pour une idée mal venue, bouleverseraient un état social produit par une longue succession de siècles et mettraient toute une nation en ébullition, je dirai là-dessus mon sentiment.
D'abord, entendons-nous ! Quelle est la condition de l'esclave en pays musulman? Il est de la famille. Il a même, souvent, voix au chapitre. Musulman, il est l'égal de son maître devant Allah.
L'horrible, l'épouvantable épreuve de la traite et de la longue marche à travers les pays désertiques passés, l'esclave entré dans la famille musulmane a un sort que lui envieraient les quatre cinquièmes des prolétaires de notre Europe. C'est la vie sans souci, et la certitude de mourir dans la maison du maître, c'est-à-dire la retraite assurée. H en est même, parmi ces esclaves, qui deviennent « immeubles par destination p. Ils appartiennent à la maison, et l'acquéreur doit en prendre la charge.
La chose n'est-elle pas arrivée à l'un des plus estimables colons tunisiens, à M. Terras, qui trouva une très vieille négresse dans le palais maure d'Ahmed-Saïd qu'il venait d'acheter ?
A ses questions, elle répondit : « J'appartiens à la maison. »
M. Terras y laissa la pauvre vieille. Elle fut nourrie par le nouveau propriétaire, et, quelque temps après, elle y finit ses jours dans une parfaite quiétude.
Ainsi, M. Terras avait pris la « suite » de l'esclave, en la traitant comme l'eussent fait ses maîtres musulmans, paternellement.
Je sais bien qu'il y a des exceptions ; mais où n'y en a-t-il pas ? En sommes-nous exempts en Europe ? Et n'y voyons-nous pas, comme en Orient, de mauvais maîtres, de mauvais riches, des méchants de tout acabit ?
Croisez-vous contre la traite, empêchez la vente des esclaves en tous lieux. C'est parfait. Mais ne vous inquiétez donc pas du sort de ceux qui vivent depuis longtemps chez les musulmans, et qui font partie de la famille. Laissons donc les indigènes tranquilles, et ne nous emballons pas sur quelques cas isolés, toujours fortement exploités par des gens d'afiaires en quête de scandales retentissants. Au lieu de troubler la famille musulmane, même dans les coutumes qui froissent le plus nos sentiments d'Européens, prêchons d'exemple. Montrons-lui l'excellence de notre morale. Cet exemple fera plus que toutes les violences et toutes les immixtions. L'état familial et social des musulmans est le résultat de douze siècles de pratique, que des philanthropes
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féroces voudraient, du fond de leur cabinet, bouleverser d'un coup en imposant des mœurs, une religion et des lois qui sont en opposition formelle avec le Coran, qui est la Loi de cent millions de musulmans !
Nous devons à ces humanitaires en chambre tout le mal que nous avons éprouvé en Algérie. Pour ne pas avoir suivi leur avis en Tunisie, nous avons sous les yeux un pays (pii a marché plus vite en dix ans, dans la voix du progrès, que l'Algérie en soixante ans.
Si vous croyez que, dans ce qui i)récôde, j'ai l'intention de plaider les circonstances atténuantes en faveur des Tunisiens jiossesseurs d'esclaves, détrompez-vous. L'opinion