UNE NORIA
Comme dans les oasis, les palmiers dominent la végétation tout entière et font écran contre les ardeurs du soleil.
Les arbres fruitiers : orangers, citronniers, grenadiers, abricotiers et mûriers, y prennent des proportions invraisemblables, et leur port est tout particulier. On n'en voit pas les troncs, les branches retombant jusque sur le sol. Si bien que presque tous les arbres se présentent sous la forme d'un massif hémisphérique. J'ai mesuré plusieurs de ces arbres à la base circulaire formée j)ar les branches qui balayent le sol, et j'en ai trouvé qui couvraient un espace dont la circonférence était de plus de soixante pas. On ne voit pas souvent des abricotiers, des citronniers ou des orangers de ce volume-là. Sur le chemin de Houmt-Souk à Hara, il y a des oliviers monstres, grands comme des chênes, qui datent sans doute des Romains.
Djerba voit peu de pluies et ne contient aucun cours d'eau, car on ne peut donner ce nom à un pli de terrain qui traverse le centre de l'île, dans lequel on n'aperçoit un peu d'eau qu'aux rares jours de grandes pluies, (/'est donc à ses nombreux puits que
Djerba doit sa fertilité. Ces piiits sont actionnés |)ar les procédés qne j'ai déjà décrits : nue bête de tniit,cluimeau, cheval, bœuf ou mulet, tire une corde qui, enroulée sur une poulie, remonte une énorme poche en cuir déversant l'eau dans un réservoir, d'où elle est distribuée dans une multitude de canaux d'irrigation. Plusieurs de ces puits sont doubles, eu ce sens qu'ils sont épuisés simultanément par deux plans inclinés, ^"''^f^que les deux chameaux descendent en se tournant le dos.
On peut parcourir toute l'île eu quatre jours. Des routes muletières permettent de visiter les localités les plus importantes. Celle du nord au sud-est conduit à Iloumt-Cédi'ien (11 kil.). Le chemin est ravissant : au milieu de jar-
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EXTUÉE d'une huilerie SOUTERRAINE. DJERBÂ. — LE CONSULAT DE FRANCE. — UNE MAISON OE TISSERAND.
dins superbes, avec mosquées miniatures tout le long de la route. Houmt-Cédoidkch est au sud de l'île, à 12 kilomètres de Cédrien, toujours par un chemin qui passe au milieu de champs bien cultivés et de beaux jardins. Les maisons de ce village, assez rapprochées, sont cachées au milieu des arbres. A l'est de Cédouïkch il y a des ruines de peu d'importance, que les indigènes nomment Dar-el-Roula, la maison de la magicienne.
A 6 kilomètres de Cédouïkch, sur le promontoire qui forme l'extrême sud de l'île, se trouve El-Kantara, un hameau de pêcheurs placé auprès d'un fortin. C'est là que se trouvait l'antique Meninx. Les Vandales, les Arabes, et sans doute aussi
quelques tremblements de terre, ont anéanti la vieille capitale. Il n'y a plus, à sa place, que des monticules désertiques, sous lesquels on trouve des monceaux de débris de poteries, de chapiteaux, de fûts de colonnes, de corniches et d'entablements. A un endroit où s'élevait sans doute un fort, un château ou un palais, il y a des blocs d'un mètre d'épaisseur et de quatre mètres de long.
La mer qui baigne cet emplacement roule des fragments d'amphores, des tuiles et toutes sortes de débris antiques. La mission Doumet, Bonnet et Mayet a mis à découvert, en 1884, les débris d'une maison qui a dû abriter un fabricant d'objets en os : car, outre les morceaux de la matière première, sciés et préparés, ces savants ont trouvé là des épingles à cheveux, une navette, un étui, un dé à jouer avec le cornet qui devait servir à le lancer.
Le chenal d'El-Kantara était défendu par cinq fortins, aujourd'hui bien délabrés. Bordj-Castil, Bordj-el-Kantara et Bordj-Tabella sont situés sur l'île même. Deux autres, Bordj-el-Bab et Bord)-el-Djemel , s'élèvent sur des récifs, presque sur l'ancienne chaussée. Cette chaussée antique, qui portait le nom de Pons-Zita, faisait communiquer l'île avec le continent. Elle avait environ 5,500 mètres de longueur. Quoiqu'en grande partie disparue sous l'eau, elle sert encore aux indigènes qui, à mer basse, la franchissent avec leurs chameaux : ce qui l'a fait appeler Trik-el-Djemel.
Le chenal d'El-Kantara mesure 1™,50 à sa moindre profondeur.
Au point d'atterrissement de la chaussée sur le continent, on se trouve sur le territoire dénudé, battu par la tribu indisciplinée des Ourghemas. A l'ouest, on voit les montagnes du pays des Ksours et des Troglodytes, peuplades à demi sauvages.
En retournant vers le nord, sur le côté occidental de l'île, on arrive à Houmt- Galala, connu dans toute la Tunisie à cause des poteries que l'on y fabrique. Ce quartier se compose de trois villages voisins de la mer intérieure de Bou-Grara.
Le nom de Galala vient de klal, pluriel de kolla (vase, jarre, amphore). Les potiers de Galala fabriquent des récipients de toutes sortes et de toutes formes, depuis la gargoulette minuscule jusqu'au grand vase destiné à conserver l'eau, le vin ou l'huile. Ils font des jouets d'enfant, et de ces petits vases ouverts aux deux bouts qui font l'office de briques creuses dans la construction des voûtes, des coupoles et des parties supérieures des constructions que l'on veut alléger. Comme dans les poteries de Nabeul, on retrouve dans les produits de la céramique djerbienne les lignes pures et gracieuses qui caractérisent les vases anciens. Il est vraiment remarquable que de si modestes artisans aient conservé la tradition des formes antiques, à ce point que le profil de certains vases sortis de leurs mains est à confondre avec celui de vases étrusques de la meilleure époque.
Les mœurs djerbiennes sont très douces. Les habitants de cette île sont industrieux, trafiquants et affables. Beaucoup de Djerbiens sont établis au loin, à Tunis, à Sousse et même dans les villes du Levant. Ce sont de très habiles commerçants.
Les vols ne sont pas fréquents à Djerba, et les attentats contre les personnes y sont extrêmement rares. Il est curieux de penser que de l'autre côté du chenal d'El-Kantara, c'est-à-dire à deux pas, l'on se trouve sur le territoire de ces fameux Ourghemas, quelque peu écumeurs de désert et « raseurs » incorrigibles, que le commandant Robillet tient en respect, mais qu'on ne peut quitter de l'œil.
II me reste, pour terminer la description de la Tunisie orientale, îi parler de Zarzi», le dernier poste occupé par nos troupes sur la côte, vers la frontière tripolitaine. Cotte petite localité, de 000 habitants, est entourée de quatre autres villages de moindre importance. Occupé d'abord par une simple escouade de télégraphistes, Zarzis a aujourd'hui une garnison, logée dans une petite forteresse située au milieu du village.
La région qui entoure Zarzis est couverte de jardins et de belles plantations d'oliviers. Elle offre une particularité curieuse: sa faune et sa flore n'ont rien de commun avec celle des pays désertiques qui l'entourent. Ou se dirait à Sfax et non au sud de Gabès. Zarzis doit sans doute ce retour k un climat plus tempéré, à sa situation sur une côte élevée. Les habitants de Zarzis, les Accara, sont une fraction des Ourghemas, qui s'est immédiatement soumise au protectorat français. Les femmes aecara tissent des étoffes en laine et en poil de chameau d'une grande solidité, dont les Arabes font leurs tentes et des sacs pour le chargement des bêtes de somme.
Zarzis a un bon mouillage pour les plus gros navires, qui y sont cependant exposés aux vents du nord à l'est. Les barques s'abritent derrière une chaussée submergée, d'origine indéterminée, qui s'avance à plusieurs centaines de mètres vers le sudest. Il y a là un lazaret. Zarzis se développera sans doute à la faveur de son mouillage et de la fertilité de ses environs. Les colons européens iront jusque-là.
Si l'on pénètre dans les terres, vers l'ouest on trouve, à 5 kilomètres, le premier Kassar : Kassar-Mouenzaj aussi appelé Souk-el-Kebir. Les maisons sont à deux étages, ou plutôt à voûtes superposées, et n'ont rien de sarrasin. C'est le procédé de construction des ksours (pluriel de kassar, fort, château).
Les deux principales localités des ksours sont Kassar-Metameur et Kassar-Mcdenine, situés à 7 kilomètres l'un de l'autre. Médenine est le chef-lieu d'un cercle militaire. Ce point stratégique est à 78 ou 80 kilomètres au sud de Gabès, à environ 50 kilomètres au sud-ouest de Marsa-el-Adjim, et à 60 kilomètres à l'ouest de Zarzis.
Mais je conseillerais de prendre le chemin le plus long, celui de Gabès, pour visiter les ksours. Il est beaucoup plus sûr que les deux autres, sur lesquels on a à redouter la rencontre de bandes d'Ourghemas, des fractions Touazines et Ourdenas, qui considèrent les attaques à main armée et les razzias comme un droit naturel.
Il y a, dans la région des ksours, du côté du Djebel- Matmata (à 30 kilomètres de Gabès), des populations primitives à demi sauvages, troglodytes, présentant aux yeux des ethnologues certains caractères de l'homme préhistorique : très curieux à étudier.
Les ksours proprement dits sont d'énormes agglomérations de bâtisses en béton ou pisé de plâtre d'une forme particulière. Yastes constructions, sortes de termitières concentriques de forme ovale, dont l'ensemble offre à l'extérieur une haute muraille nue sans aucune ouverture. A l'intérieur, on remarque jusqu'à six étages de caveaux à plein cintre superposés. Le rez-de-chaussée est pour les bêtes, on y voit aussi des métiers à tisser; au-dessus sont les gens, et au-dessus des gens les céréales emmagasinées. Les escaliers ne sont pas ce qu'il y a de moins singulier dans ces bizarres constructions. Des pierres ou des troncs de palmiers en saillie constituent les marches.
Les serrures des ksours sont originales. Faites en bois dur, très compliquées,
elles ne peuvent s'ouvrir qu'avec de grandes tiges en bois hérissées de chevilles qui doivent s'encastrer exactement dans les trous de la serrure. Ces clefs phénoménales, que l'on prendrait à première vue pour quelque instrument aratoire, sont promenées par les indigènes^ comme chose simple et naturelle.
Les indigènes du Nord cachent leurs céréales dans des silos. Ceux du sud les
emmagasinent dans les greniers des ksours, où elles sont mises sous la garde des habitants, au nombre de 2,000 environ à Kassar-Médenine. Après la moisson, à l'époque de la vente des grains, il y a à Médenine un grand marché où se réunissent parfois plus de 20,000 nomades. Les sédentaires des ksours sont d'origine berbère.
Les habitants de ces contrées ont des pratiques agricoles qui paraissent provenir, par tradition, d'une époque où la culture était dans un état de perfection très avancé. C'est ainsi qu'ils barrent, de distance en distance, les thalwegs des vallées et de petits oueds pour y arrêter les eaux, qui déposent des alluvions qu'ils transforment en jardins d'une étonnante fertilité. Cet ingénieux procédé n'est pas en rapport avec le surplus de leurs notions agricoles, plus que primitives.
J'ai parlé de cette partie du littoral méridional par pur acquit de conscience. Il faut avoir la passion de l'ethnologie pour visiter la chaîne des ksours. Si c'est pain bénit pour les savants, il faut convenir que c'est un peu dur pour le simple touriste.
Douiret, le poste militaire le plus méridional de l'intérieur du pays, est à environ 80 kilomètres au sud de Médenine. Ce poste est encore à près de 75 kilomètres de la frontière tripolitaine qui suit, de l'est à l'ouest, l'immense et très étroite sebkra de Mokta, fleuve gigantesque immobilisé par le seuil qui le sépare de la mer.
FEMME DES ACCARA.