‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 39 sur 76 · RUINES DES THERMES ROMAINS DE BULLA-UEGIA · texte numérisé non relu

RUINES DES THERMES ROMAINS DE BULLA-UEGIA

Toutes les autres parties de la Tunisie pourront, par similitude, rentrer dans la description des contrées parcourues entre Souk-el-Arba et Nefta.

Laissant pour la fin de ce volume ce que j'ai à dire de la Tunisie septentrionale, je vais parcourir avec mes lecteurs le centre du pays, de Souk-el-Arba aux grands chotts qui le barrent en quelque sorte vers le sud.

Souk-el-Arba est une petite ville née d'hier, et déjà en voie de prospérité. C'est la localité qui, toutes proportions gardées, a pris le pkis d'habitants européens — français surtout — depuis quelques années.

Souk-el-Arba doit sa prospérité à la fertilité du sol de la vallée de la Medjerdah, à l'adduction d'eau de source excellente et abondante, et aussi à sa situation exceptionnelle au carrefour des routes principales qui conduisent à l'ouest au Kef et en Algérie, au nord en Khroumirie, à l'est à Tunis, et au sud vers la région des hauts plateaux. Cette localité est, de plus, une station importante du chemin de fer de Bône-Guelma. C'est enfin le chef-lieu d'un contrôle civil qui a la main sur la région montagneuse et sur la partie de la vallée de la Medjerdah qui confinent à l'Algérie.

Les admirables forêts de chênes-lièges, dont les démasclages annuels arriveront à production dans peu d'années et dont les revenus se chiffreront alors par millions, sont comprises dans cette circonscription de contrôle.

M. Chenel est depuis plusieurs années le titulaire de ce contrôle, avec le titre de vice-consul de France. Ce fonctionnaire, très aimé dans le pays, s'est appliqué à sauvegarder les forêts contre les incendies et à combattre les sauterelles qui, assez souvent, passent la frontière algérienne pour envahir son territoire. M. Chenel est un arabisant émérite, et il ajoute à ses précieuses qualités administratives de profondes connaissances archéologiques et numismatiques. Sa collection de médailles et de monnaies est remarquable et fort bien classée.

M. Chenel a su mettre l'ordre et faire régner la paix dans les tribus des Mracen et des Ouchtetas, naguère si turbulentes.

J'ai visité avec lui les curieuses ruines de l'enchir el Hammam, l'antique Bulla- Regia, au milieu desquelles se trouvent les sources captées par le génie militaire, dont l'eau est conduite jusqu'à Souk-el-Arba.

Comme la plupart des villes romaines de la vallée de la Medjerdah, Bulla-Regia est adossée à la montagne et hors de portée des crues fantastiques de la terrible rivière.

La ville antique, d'origine numide, a été motivée par une magnifique source tiède qui forme un vrai ruisseau dès sa sortie de terre. Les bassins anciens ont fait place à des constructions nouvelles. Quant à l'arc de triomphe qui s'élevait encore il y a quatre ou cinq ans au-dessus de la source, il a disparu, mis en miettes par un entrepreneur qui en a fait des cailloux pour empierrer la chaussée. Ainsi faisaient les Vandales !

Les ruines de Bulla-Regia laissent penser que ce fut une ville florissante. Les thermes que reproduit une de mes aquarelles ont dû être très importants. Les citernes existent encore et sont habitées par des indigènes.

Les constructions qui entouraient la source étaient une sorte de nymjihée. Deux bassins recevaient les eaux. On a trouvé les traces de salles voûtées, d'un pont ; l'arc de triomphe était encore visible en 1887. L'eau tombait du bassin supérieur dans le bassin inférieur par vingt-six ouvertures. On peut voir par là quelle était l'importance de Bulla-Regia du temps des Romains.

Le.s plaines qui entourent Souk-el-Arba sont très fertiles. Au printemps, lorsqu'elles sont couvertes de récoltes, elles sont d'aspect réjouissant ; mais aussitôt après les moissons, quand le soleil de juin et de juillet a tout brûlé, ce n'est plus qu'un immense paillasson sur lequel, de loin eu loin, quelques caroubiers verts font des taches sombres. La route de Souk-el-Arba au Kef traverse pendant quelques kilomètres ce paysage monotone, jusqu'à V Oued-Mellàjue, que l'on rencontre au bout de trois quarts d'heure. L'autorité militaire y a établi un service de bac, car l'Oued-Mellègue est une rivière d'une extrême turbulence, qui se permettait trop souvent d'interrompre pendant plusieurs jours les communications avec le Kef.

La route vient d'être achevée jusqu'au Kef. Elle est très belle, mais elle ne rencontre rien d'intéressant. Comme elle finit par atteindre au Kef l'altitude de 814 mètres, il a fallu franchir un col important.

Il y a cependant, à moitié de la route, un village assez pittoresque, Nebbeur, avec des jardins d'oliviers arrosés par un joli ruisseau. Le village est construit avec les matériaux d'un bourg antique, qui était situé sur l'autre côté du ruisseau. Les gens de Nebbeur, montagnards un peu rudes et moins civilisés que les habitants de la plaine, sont aujourd'hui très soumis. L'appui que l'administration française leur a donné lors de la terrible invasion des criquets de 1891 a produit sur eux le meilleur effet.

Voici le Kef î quelque chose comme un Lesbos dans l'antique province Africa. Le nom de Sicca- Veneria lui venait de ce que le culte de Vénus y était pratiqué tout particulièrement. La blonde déesse y avait des apôtres et des fervents des deux sexes, dont les dévergondages ne sauraient être retracés dans ces lignes. Les jeunes filles se rendaient en un temple fameux où Vénus était honorée, pour y chercher leur dot de l'étrange façon dont les filles des Ouled-Naîls d'Algérie recueillent la leur. Le ciUte de Vénus, auquel Sicca- Veneria était vouée, était un culte d'origine punique.

La ville punique fut des premières à faire sa soumission aux Romains. Sa position sur le flanc d'un rocher la faisait comparer à Cirta (Constantiue). Elle est même appelée Cirta Nova dans plusieurs inscriptions. Ce fut une colonie romaine.

Dans les premiers temps de la conquête arabe, on l'appela aussi Chikka-Benaria et Chakkabenaria, noms qui dérivent visiblement de Sicca- Veneria.

Finalement, les Arabes lui donnèrent le nom à'El-Kef, le rocher, à cause de sa situation. Perché sur un rocher, entouré de hautes murailles, le Kef avait, parmi les Arabes, la réputation d'une forteresse inexpugnable.

Avant l'occupation, la plupart de nos officiers généraux d'Afrique la tenaient pour plus solide qu'elle ne l'était en réalité. Imprenable peut-être pour des Arabes dépourvus d'artillerie, elle n'eût pas tenu cinq minutes sous le feu des batteries du colonel Brugère* qui commandait l'artillerie du corps du général Logerot en 1881, étant dominée à quelques centaines de mètres par un plateau planté d'oliviers.

Il y eut néanmoins un peu d'agitation lorsque la colonne de dix mille hommes du général Logerot s'approcha du Kef. Trompés par une halte normale de cette colonne à

1 . Aujourd'hui général de division et secrétaire général de la Présidence de la République.

10 kilomètres de la place, et la prenant, sur les déclamations des fanatiques, pour un mouvement de retraite devant quelque auxiliaire imaginaire envoyé par Allah, les esprits s'échauffèrent ; et M. Roy, alors directeur des postes et télégraphes français au Kef, fut fort en peine lorsque, de retour du camp français où il avait été parlementer, il se heurta contre l'inertie et l'indécision des chefs indigènes. Le gouverneur prétendait ne pas rendre la place sans l'assentiment du chef d'artillerie, qui la commandait. Celui-ci voulait que le gouverneur, général tunisien, prît la responsabilité de l'ouverture des portes. Si bien que le colonel français envoyé ])our en demander cette ouverture,

LE KEF. — VUE PRISE DE LA ZAOTJlA DE SIDI-KADDOUR.

arrivant devant les murs avec l'interprète Tauchon ^, ne put obtenir aucune réponse. Il dut s'en retourner au camp sans résultat.

Les affaires allaient se gâter, et les artilleurs du colonel Brugère allaient prendre la parole ; lorsque, finalement, après de longues discussions pendant lesquelles des fanatiques nomades avaient le doigt sur la gâchette de la moukala, menaçant M. Roy, on trouva une solution.

Le gouverneur et le colonel d'artillerie — sans ordres du bey, du reste — ne rendraient pas la place et se dégageraient en en remettant les clefs à M. Roy.

— Tiens, lui dirent-ils, voici les clefs. Nous ne pouvons, nous, rendre la place. Fais-en ce qui conviendra. Nous nous mettons sous ta protection.

Peu après cette solution toute byzantine et d'esprit arabe, M. Roy faisait ouvrir le Kef, et nos tirailleurs algériens y faisaient leur entrée tambours en tête, drapeau flottant. Un régiment d'infanterie les suivit de près. Le général Logerot occupa la

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