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SOUSSE

Sousse a subi la fortune commune de toutes les villes de la côte. Colonie phénicienne d'abord, colonie romaine sous Trajan, qui l'a nommée Hadrumetum, détruite par les Vandales, relevée par Justinien, ruinée par les Arabes (le grand conducteur de l'invasion, Okba, en avait fait enlever les pierres pour bâtir Kairouan), relevée vers le x® siècle, Sousse finit par être, sous les Turcs, un repaire de pirates.

Comme toutes les villes de la Tunisie, Sousse est une mine inépuisable de trouvailles archéologiques, surtout sur l'emplacement de l'ancienne ville romaine, un peu au nord de la ville actuelle. C'est là que nos officiers ont découvert l'une des plus belles et des plus grandes mosaïques connues. Cette mosaïque fait aujourd'hui l'ornement du musée du Bardo, où elle occupe une salle entière.

Je recommande les minarets de Sousse aux architectes. Plusieurs d'entre eux sont d'un art très pur. Malheureusement, l'accès des mosquées est interdit aux chrétiens, comme à Tunis.

On entre à Sousse par trois portes. Dab-Djedid (porte neuve), que l'on voit de la mer au milieu des remparts, avec sa décoration polychrome à damiers rouges et jaunes. Dab-Bahar (porte de la mer) est à la droite des remparts. Cette porte est en quelque

sorte double. L'une des voûtes conduit du quai à une seconde porte percée sous le l)ordj de l'artillerie. Le grand cimetière, situé au nord de la ville, est dans l'axe de cette seconde porte. En dehors, un marabout curieux et un grand abreuvoir, où l'on voit toujours des groupes pittoresques.

Bah-er-R'arbi (porte du couchant) est à côté de la Kasbah, sur le sommet de la colline. C'est par là qu'arrivent les caravanes et presque tons les j)aysan8 qui apportent les denrées à la ville. A visiter le matin. On y voit beaucoup de nomades.

La ville forme un rectangle dont les grands côtés sont parallèles à la mer. Ce

hammâm et café dans une ancienne église btzantine.

rectangle est partagé, dans sa longueur, par quatre rues, coupées elles-mêmes par cinq autres voies qui montent directement de la mer au sommet de la colline. Ajoutez que ces rues sont coupées d'une multitude d'impasses et de ruelles, et vous aurez la physionomie générale du plan de Sousse.

A voir le café de la Coupole {Kaoua-el-Koubba), établi sous les voûtes d'une ancienne basilique byzantine. Ce café est des plus pittoresques.

Le Kaoua-el-Koubba n'est pas le seul vestige de l'époque chrétienne. Il y a aussi le Kassar-er-Ribat (château du faubourg). On l'appelle également Kassar-el-Mrabot (le château des moines). L'on croit que ce fut là un couvent fortifié : chrétien

d'abord, musnlman ensuite. C'est aujourd'hui une école franco-arabe. Le vestibule du monument, dont le niveau est en contre-bas du sol de la rue, est construit avec des fragments romains, entre autres avec des colonnes cannelées fort belles sans chapiteaux, mais couronnées de consoles feuillues d'une certaine allure. A l'intérieur, on voit des cellules autour d'une cour découverte, semblable aux cours des caravansérails persans. Une haute tour cylindrique a successivement dû servir de phare et de minaret.

Parmi les zaouïas, mon ami Saladin, un architecte doublé d'un savant archéologue, m'a signalé celle de Sidi-Bou-Fétata, où il a découvert, sous le seuil d'une porte, une inscription avec de nombreux titres de colonies : Flavia, Ulpia, Frugifera... celui-ci, sans doute, à cause des navets énormes que cette contrée produisait (et produit encore), et dont les habitants d'Hadrumète bombardèrent, dit-on, un César.

La Kasbah est curieuse. Il faut demander à visiter la salle d'honneur dû 4^ régiment de tirailleurs, dans laquelle les officiers ont réuni un grand nombre de pièces archéologiques très belles. Montez sur les remparts de la Kasbah, jusqu'à la gendarmerie, vous y jouirez d'un panorama magnifique. A l'est, la mer. Et, tout autour de la ville, à perte de vue, des forêts d'oliviers. Par les embrasures on voit des tableaux ravissants, tout encadrés.

Mais le présent et l'avenir de Sousse nous font quelque peu négliger son passé. Sousse vient de recevoir une impulsion importante par suite de la loi douanière de 1890. Le vote de cette loi est pour la Tunisie, et plus particulièrement pour Sousse, un bienfait inappréciable. Le commerce et l'industrie du Sahel ont pris un essor extraordinaire, et, si je puis dire, une assurance dont on ne se serait pas douté. Les agriculteurs de la contrée ont trouvé des débouchés tout à fait inattendus, surtout pour les céréales, qu'ils vendent à des prix très rémunérateurs, et nous avons vu jusqu'à six vapeurs réunis sur la rade de Sousse, venant charger des céréales.

Le prix des olives s'est, par suite, élevé sensiblement. Il avait presque doublé en ces six dernières années ; mais, depuis la loi douanière, il n'a fait qu'augmenter par suite de l'exportation extraordinaire des huiles.

Les indigènes apprécient aussi bien que les Européens les avantages si généreusement octroyés au pays protégé par la France. Ils traitent mieux leurs arbres et apportent tous leurs soins à la fabrication de l'huile. Ils cultivent maintenant avec ardeur des arbres naguère négligés.

Les nomades eux-mêmes ont ressenti les effets de la situation nouvelle. M. Tauchon, contrôleur civil à Sousse, très au courant de leurs mœurs et de leurs habitudes, les a engagés, par circulaire, à mieux cultiver. Il est allé jusque dans les tribus pour leur donner de vive voix les meilleurs conseils. Il leur a aussi fait comprendre qu'il fallait renoncer, pour leurs troupeaux, à cet affreux mouton à grosse queue, qui n'est vendable en France qu'en cas de pénurie, et le remplacer par des races supérieures, comme celles d'Algérie ou celles de Provence (de la Cran).

Mais l'effet le plus extraordinaire produit par la loi douanière est la tendance à la « sédentarisation » des tribus nomades. C'est ainsi que le caïd des Souassi, homme d'une grande intelligence, possédant de réelles capacités commerciales, vient

de fixer dans une habitation bâtie le siège de sa smala, abritée naguère sons la tente. Plusieurs notables de la tribu sont en train d'imiter cet excellent exemple. Les plantations d'oliviers et l'intérêt mettront de la fixité dans la cervelle des nomades.

Il est utile d'ajouter que tous les indigènes du Sahel tunisien, qu'ils soient sédentaires ou nomades, sont très intelligents, industrieux et commerçants dans l'âme. Dès que les Européens apportent quelque amélioration, ils les imitent.

« S'ils font ainsi, c'est que ce doit être bien... Faisons de même », se disent-ils.

Aussi, là plus qu'ailleurs, il faut prêcher d'exemple.

Ils n'hésitent pas à abandonner leurs vieux moulins à huile, pareils à ceux des Romains, pour un outillage perfectionné.

Mais parlons de l'huile tout à loisir.

Les impôts payés par l'olive et par l'huile sont un des plus gros revenus du gouvernement tunisien ; le nombre des oliviers recensés s'élève aujourd'hui à plus de dix millions (de plus, on peut évaluer à trois millions environ ceux non recensés), les huileries s'y chiffrent par milliers. Or il nous faut bien donner ici à l'olive la place qu'elle mérite, en raison du rôle qu'elle joue dans l'économie de la Régence.

Les anciens donnaient à l'olivier le nom à^arbre de Minerve. L'olive était le fruit de Minerve.

Minerve pour les Romains, Atkèna pour les Grecs, cette déesse était, dans l'origine, la personnification du principe humide, de la vapeur d'eau suspendue dans l'éther, des nuages fécondants. Suivant la légende, Jupiter ayant dévoré la nymphe Métis (la Sagesse), en éprouva une si violente migraine, qu'il pria Vulcain de l'en guérir en fendant la tête d'un coup de hache. Minerve naquit toute casquée de cet olympien trépan. Je préfère de beaucoup la tradition libyenne de l'époque pélasgique, qui fait naître l'Athèna Tritogénie non loin du lac Triton ^, d'une conversation intime entre Neptune et la nymphe de ce lac, dans le Sahel tunisien !

J'aime à placer la naissance de la déesse qui préside aux travaux domestiques, aux travaux de l'aiguille, du métier à tisser et du fuseau, au milieu d'une contrée aujourd'hui encore renommée pour ses tissus, ses tapis et ses couvertures, comme l'est celle qui comprend Akouda, Kairouan, Oudreff, Gafsa, Tozeur et Djerba.

Il me plaît aussi de fixer dans le Sahel tunisien les premiers ébats de la divinité à laquelle sont consacrés l'olivier et l'olive, et de penser que cette contrée bénie, couverte de près de cinq millions d'oliviers, fut le berceau légendaire de la déesse de

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