‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 56 sur 76 · FIANCÉE NOMADE · texte numérisé non relu

FIANCÉE NOMADE

Une forte boîte de thon offerte par moi fat l'extra des habitants de la tente.

Le douar est une réunion de tentes, généralement disposées en rond afin de mettre les bêtes à l'abri au milieu. Tous les habitants d'nn douar vivent en communauté; eu })romiscuité serait trop dire. L'union y est presque toujours parfaite, et s'il y a des disputes, c'est le plus souvent de douar à douar, ou de tribu à tribu. Il est même rare de voir des tribus qui ne soient pas divisées en fractions plus ou moins ennemies, qui n'ont plus aucune cohésion entre elles. C'est à ce point, que telle tribu établie au sud de Kairouan a une de ses fractions définitivement fixée à plus de 1 50 kilomètres au nord, du côté de Béja. Cela était même un gros embarras 2)our la perception des impôts, la fraction détachée au loin étant restée attachée à la tribu d'origine pour le règlement de la medjba (capitation). On a tout récemment remédié à cet inconvénient en décrétant que désormais les fractions éparpillées seraient, pour la medjba, rattachées aux populations au milieu desquelles elles s'étaient fixées. Cette réforme excellente a été approuvée par les indigènes eux-mêmes.

Les drames passionnels sont connus de ce monde primitif; en voici un exemple qui frise la comédie :

Certain riche nomade, possesseur de trois épouses, était à chaque instant, la nuit venue, inquiété par des pierres qui tombaient sur sa tente. Aussitôt il sortait armé d'ur.o matraque pour corriger l'importun, et montait la garde autour du logis. Puis il rentrait sans avoir rien vu.

Comme il confia sa perplexité à un vieillard de ses amis, celui-ci lui dit :

— Si tu veux que cela cesse, annonce que chaque fois que des pierres tomberont sur la tente, tu administreras à tes trois femmes une bonne volée de coups de bâton.

Il annonça cela dans la tente et, de ce jour, les pierres cessèrent d'importuner ce mari de trois femmes. Voici l'explication :

Les trois femmes avaient trois jeunes adorateurs qui s'approchaient de la tente et jetaient des pierres. Pendant que le mari courroucé se précipitait dehors, les trois adorateurs se glissaient dessous, et le mari montait la garde autour des trois couples. Lorsque, fatigué par une longue faction, il rentrait, les trois adorateurs se glissaient dehors et s'enfuyaient. On n'a pas pu me dire ce qu'il advint plus tard; mais cette scène de la vie des nomades n'est-elle pas du Molière tout pur?

Les nomades vivent de galette d'orge, d'huile rance et de lait doux {/lalib) et de lait aigre (leben). Le couscous et le mouton sont les mets des grands jours. Les œufs et les poulets varient les menus.

Lorsque l'eau manque tout à fait au campement, les hommes et les animaux, les chevaux même, boivent du lait de chèvre ou de brebis. La traite des brebis est fort curieuse. On en met une vingtaine en cercle, les têtes tournées vers le centre, fortement attachées les unes aux autres par les cornes au moyen d'un fort filin en poil de chameau. Ainsi immobilisées, on les trait en passant de Tune à l'autre, sans qu'elles bougent. Le lait passe de la terrine de traite dans une peau de bouc dont le cou sert d'orifice, les quatre pieds étant noués.

En route, le lendemain, je revis avec plaisir le beau site des mausolées de Sidi-

Aïcii et la vallée dos oliviers. A Feriana, je visitai les ruines de ranti^ue Telcptc, située i\ un kilomètre au nord de Feriana.

Telepte, que les Arabes appellent Mcdinet-el-K/n'clla , était une importante cité à l'époque byzantine. Elle devait certainement avoir plus de vingt mille habitants, à en juger par l'étendue de ses ruines. Eh bien, il n'eu reste presque rien : des amas de ])ierres, traces d'un bouleversement général.

Près des sources de la rivière (Ras-el-Aîoiin) on remarque cependant un édifice. Ce furent des thermes importants dont les diverses parties sont reconnaissables : ici le frigidarium; là le tepidarium; puis le caldarium et le laconicum.

L'immense citadelle byzantine n'est plus qu'un amas de pierres d'une épouvantable confusion. Quelques morceaux de sculpture chrétienne apprennent qu'il y avait là une église : une niche en mosaïque blanche a permis de déterminer la place de son abside. Et c'est tout. Au delà de l'emplacement de la citadelle s'élèvent quatre colonnes porteuses dô consoles qui soulageaient les poutres d'un atrium. Comment sont-elles restées debout au milieu de ce chaos ? C'est inexpliqué.

Dans les carrières voisines, des blocs non emportés montrent des traces de l'exploitation antique.

Les hauteurs étaient couronnées de fortifications.

Notre poste de Feriana se compose d'iine série de bâtiments militaires très bien établis, très importants, situés au flanc d'une colline. Dans l'un des bâtiments sont installés les bureaux des postes et télégraphes. Un fossé profond, avec épaulements, entoure la colline, les bâtiments militaires et l'une des principales sources, et fait de ce poste un petit camp retranché très solide.

La source du camp alimente l'oasis de Feriana, village de six cents habitants situé au milieu de jardins plantureux, où les oliviers, les figuiers et les grenadiers prennent des proportions magnifiques. Certain c< guide » appelle Feriana une « oasis de palmiers ». Or, en fait de palmiers, on en voit un, un seul, qui balance mélancoliquement. son panache au-dessus de l'oasis. Feriana, étant à l'altitude de 801 mètres, ne saurait convenir à la culture normale du palmier.

De belles sources vives alimentent Feriana (qui veut dire: « les rigoles »).

Il y a deux routes pour aller de Feriana à Tebessa. L'une, du côté de la frontière algérienne, par Bir-Oum-AU, où le gouvernement tunisien bâtit sa douane ; c'est la plus longue, mais elle est carrossable. L'autre, en montagne, et passant par le poste forestier de Bou-Chehka, est plus directe; mais elle n'est que muletière, quoique des charrois légers, conduits avec une extrême prudence, puissent la parcourir.

Je choisis cette dernière, désireux de voir les points curieux qui semblent groupés à plaisir le long de la frontière de l'Algérie, à la hauteur de Tebessa.

Au sortir de Feriana, le chemin gravit un sentier rocailleux qui n'est pas sans présenter quelques obstacles sérieux. La montagne franchie, on a devant soi une vallée immense, qu'il s'agit de traverser. On y voit des ruines romaines de tous côtés. Celles de Tamesmida sont les plus importantes, vers l'ouest. Tamesmida est un curieux type de castellum, dont l'enceinte est presque intacte, défendue par quatre tours, dont

deux rectaDgulaires et deux octogonales. Ce fortin .renfermait nn moulin à huile

.r-±AMMm

fT-"^ i r -

SeunM ivM Au

{torcular) avec huit pressoirs encore debout. Les pierres du bel appareil de ses

murs sont décorées de bossages rustiques.

L'on voit encore à Henchir Tamesmida un grand réservoir circulaire défendu par une tour, ainsi que les ruines d'un bâtiment carré.

La vallée traversée, on s'engage dans des montagnes superbement couvertes de forêts de pins.

Comme je les gravissais, le soleil s'abaissait vers l'horizon, et ses rayons d'or fouil-

«NUIM

Page 1