‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 55 sur 76 · FEMMES ET FILLES NOMADES · texte numérisé non relu

FEMMES ET FILLES NOMADES

nous arrivàiues ù la l)erge du grand oued, dans lequel nous descendîmes pour suivre la rive droite, la rive gauclie étant en falaise entre nous et Bordj-Gourbata.

Mais nous ne tardâmes pas à nous fourrer an milieu des broussailles de tamaris dans un marais impraticable. Impossible d'avancer. Il fallait ne pas s'entêter, et rétrograder au risque de ne pouvoir se tirer de ce pétrin. Que les obstacles paraissent durs dans l'obscurité ! Je donnai l'ordre de me suivre et nous remontâmes sur la berge. Je cherchai un endroit favorable pour faire lialte, entre de hautes broussailles, et je iîs faire un grand feu. Nous mangeâmes un j)eu, car nous avions marché depuis midi sans boire ni manger. Nous n'y avions même pas pensé.

Je savais l'heure du lever de la lune : à onze heures et demie environ. Il était près de dix heures lorsque, enveloppé dans mes couvertures, je m'assoupis, couché à côté du feu. Sur ma recommandation mon spahi m'éveilla dès que la lune, qui était à son déclin, eut montré une de ses cornes à l'horizon. Je fis aussitôt recharger la mule et, tenant toujours nos chevaux par la figure, nous nous mîmes de nouveau en marche.

— Vois-tu, dis-je au spahi, vois-tu le piquet (nom arabe de l'étoile polaire)?

— Oui, commandant (il me donnait du grade pour me flatter, le pauvre garçon).

— Nous allons toujours marcher dans sa direction. Prends la tète de la colonne.

En marchant vers le nord, nous devions rencontrer la ligne des poteaux télégraphiques qui va du nord-est au sud-ouest, comme le grand oued. Il était minuit. A une heure moins un quart, je reconnus dans le lit de l'oued une flaque d'eau dont j'avais remarqué la forme singulière lors de la descente vers le sud. Je la savais à cinq cents mètres de la berge sur laquelle se trouve le Bordj-Gourbata. Ce fut un grand soulagement. Pensez donc, à cheval de huit heures du matin à midi et d'une heure à cinq heures, marchant en tenant nos bêtes par la bride de cinq heures à dix heures, et de minuit à une heure du matin, il y avait de quoi fatiguer le moral aussi bien que le corps !

A Bordj-Gourbata, le lieutenant Keck m'avait fait dresser une tente par les nomades d'un douar des Oulad-Maâ^miir, qui m'attendaient depuis sept heures. Je trouvai sous cette tente un petit lit de camp et quelques provisions. Je mangeai peu et je bus une demi-bouteille de vin ; puis je me couchai.

A sept heures et demie du matin, je fis plier bagage; nous étions en selle à huit heures. A onze heures et demie — le 1" janvier 1891 — je faisais mon entrée dans la salle de la popote du commandant supérieur de Gafsa, souhaitant la bonne année aux ofliciers qui venaient de faire sauter le bouchon d'une bouteille de Champagne. Ce fut un joyeux revoir. Après le déjeuner, par exemple, je me sentis exténué et dus me coucher pendant quelques heures. La nuit suivante, je fis le tour du cadran sans me réveiller. Telle fut ma nuit du 31 décembre au V janvier : un réveillon qui peut compter dans les annales d'un citoyen français qui ne pose pas pour l'explorateur.

Je i)assai encore une bonne journée à Gafsa, puis je repris le chemin de Sidi-Aïch. Je retrouvai, non loin du mausolée d'Urbanilla, le douar des braves nomades qui m'avaient si bien reçu quinze jours auparavant.

Toutes les tentes des nomades se ressemblent, à la dimension près : qui en a

visité une les a tontes vues. Elles sont aujonrd'hni ce (jn'elles étaient il y a denx mille, il y il trois mille ans. Tant il est vrai (jn'il n'y a de durable que ce qui est fra«^ile. Les monuments en pierre disparaissent; d'autres, d'une forme différente, les remplacent. Seul le fragile abri en laine de chameau reste ce qu'il a toujours été : une toile rayée de brun et de noir, soutenue sur des bâtons et fortement tendue sur des amarres fixées à des piquets. Le mobilier, plus ou moins riche selon l'habitant, est toujours composé de même. C'est d'abord le harnachement du cheval, généralement jdacé à gauclie de l'entrée; puis un grand coifre \ serrure énorme et tout peinturluré, qui renferme les objets précieux et les habits de fête des femmes. Quelquefois on y voit un second coffre pour les provisions. Ce sont ensuite des sacs en alfa pour cliarger les chameaux (tcllis) et d'autres sacs pour l'orge, des pierres à moudre le grain, des vases, des terrines, des plats à couscous en bois, des plats à pied vernissés et divers autres ustensiles de ménage. La moukhala (long fusil) et les pistolets sont pendus à l'un des bâtons de la tente. Sur le sol sont étendues des nattes en alfa ou en feuilles de palmiers et des tapis de Djerba ou de Gafsa. Quelques coussins touaregs, rembourrés avec du lifa de palmier ou avec de l'alfa très fin, complètent l'ameublement. Tous ces objets sont rangés autour de la tente, de façon à boucher les ouvertures qui se trouvent près des piquets.

Puisque j'en suis à la description de l'intérieur d'une tente de nomades, je puis bien ajouter celle du dîner qui m'a été offert à mon second passage sous la tente d'Ali. La jeune femme du père d'Ali me montra un beau poulet qu'elle tenait par les pattes et qui criait comme un damné.

— C'est pour toi, ce hajaj.

Je fus médiocrement édifié eu voyant ce poulet tout vivant, qui devait faire partie de mon dîner. Comme le « guillotiné par persuasion », je n'avais pas confiance. Le poulet fut emporté hors de ma vue et égorgé incontinent.

La jeune femme le rapporta aussitôt et le plongea, tout en plumes, dans une marmite placée sur le feu, au fond de laquelle un peu d'eau était en ébullition. Elle couvrit la marmite. Au bout d'un certain temps elle sortit le poulet de cette étuve, le passa dans un linge en tirant fort, et il se trouva plumé instantanément; il fut ensuite flambé. Puis on le passa au père de famille qui lui coupa la tête qui fut jetée aux chiens par-dessus la haie sèche ; les pattes et les intestins prirent le même chemin.

Après cette amputation générale, le poulet fut coupé en petits morceaux, qui furent jetés au fond de la marmite que l'on venait de laver. Une vieille femme y ajouta de la graisse et des épices ; puis la jeune se mit à tourner et à retourner le tout avec le manche d'une grosse cuiller à pot. Au bout d'une demi-heure la jolie cuisinière retira un morceau et l'essaya entre les doigts pour voir s'il était assez cuit ; puis, retournant la cuiller à pot, elle sortit le fricot de la marmite et le dressa sur un plat à pied vernissé, que le chef du douar me présenta avec force salamalecs.

Eh bien, faut-il le dire? je trouvai ce poulet sauté excellent et je lui fis honneur. Nul ne me regardait manger, la courtoisie arabe voulant que l'on serve à manger à l'hôte, et que l'on détourne de lui les regards pendant qu'il prend son repas.

Lorsque j'eus fini, le chef de la famille mangea ce qui lui plut; après lui, les fils se régalèrent, puis lés femmes et les domestiques, ceux-ci ne laissant que les os, qu'ils

jetèrent aux chiens qui, par l'odeur alléchés, faisaient cercle autour de la tente.

Le couscous, le poulet sauté, un peu de fromage, le tout arrosé de vin étendu d'eau de Saint- Galmier, voilà un dîner à faire pâlir les plus fins menus du Café Anglais ou de la Maison Dorée...

lorsqu'on descend de cheval après huit heures de marche.

LE MÉCHOUI : le sacrifice. — le rôti.

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