LE RESTAURATEUR EN PLEIN VENT A KAIROUAN
qui apparaît sous les pins.
Je regagnai mon gîte à nuit close et, me trompant de porte, je pénétrai dans
un
petit clos, où je me trouvai face à face avec un cerf. Me voyez-vous, un chandelier à la main, un cerf apj)rocliant ses naseaux de la lumière et soufflant la bougie? Une vision à la Saint-HuLert ! L'animal, très doux, demandait une caresse. C'était un des spécimens de la foune de ces grandes forêts de pins, où l'on trouve aussi le lynx, le mouflou, les gazelles et, mais bien rarement, la panthère. Le lion, qui s'y rencontrait jadis, n'existe plus que dans les récits des Arabes.
La nuit fut glaciale : Bou-Chebka étant à l'altitude de 1,300 mètres, il n'y a rien d'étonnant à cela. Le lendemain matin, tout le paysage était filigrane de givre : un paysage septentrional en pleine Afrique.
Le coin le plus riche en belles ruines romaines est certainement la zone qui confine à la frontière de l'Algérie, au nord de la route de Kasserine à Tebessa, de Bou-Chebka au Kef. Faute d'espace, je me bornerai à citer Ilaïdra, Thala, Kalaâ-es-Senân et Mêdêina, qui sont les points les plus curieux.
Ilaidra portait le nom (ÏAmmedara dans l'antiquité. La ville ancienne était à cheval sur l'oued-Haïdra. On remarque beaucoup de constructions importantes et une petite porte triomphale sur la rive droite : sur la rive gauche s'étendait la ville. On y voit un grand arc de triomphe dédié à Septime-Sévère ; les traces d'un édifice circulaire, du tliéâtre probablement ; plusieurs basiliques chrétiennes ; de superbes mausolées, dont le mausolée tétrastyle reproduit en ces pages ; une voie pavée et enfin la grande citadelle de Justinien, qui a 200 mètres de côté. Une aquarelle en reproduit l'aspect actuel. C'est là une des plus grandes et des plus importantes ruines de la Tunisie.
L'oued-Haïdra regorge de barbeaux très faciles à prendre, et pas trop mauvais... avis aux amateurs de pêche à la ligne qui s'arrêteront là.
Au nord d'Haïdra, à une demi-journée de marche, s'élève un piton terminé par une table horizontale presque inaccessible, sur laquelle se trouve perché un village à 1,400 mètres d'altitude. C'est la Kalaâ-es-Senân,
On voit de loin cette singulière montagne. Au pied des falaises hautes de 50 mètres qui défendent l'accès du plateau, s'étend une i)laine inclinée recouverte de hautes herbes. Le cavalier doit s'arrêter sur le flanc nord-est et descendre de cheval, pour gravir un grossier escalier en pierres, sur lequel il est difficile de passer deux de front, et qui fait bientôt place à une sorte d'échelle faite avec des morceaux de bois fixés dans la pierre à droite et à gauche. Au sommet se trouve une porte en bois fermée la nuit.
Sur le plateau est situé un village malpropre et en ruines, à côté d'une petite plaine inculte. Ce fut là, sans doute, un poste de refuge ou de retraite depuis la plus haute antiquité. MM. Cagnat et Saladin y ont trouvé un stèle carthaginois et une inscription funéraire romaine.
Comme la terre manque sur ce plateau, il est difficile d'y enterrer convenablement les morts, dont les oiseaux de proie se disjmtent les chairs, déterrées sans doute par les chacals, et dont les ossements se voient sur le sol. Ce spectacle est repoussant.
Thala est à l'est d'Haïdra, à une altitude de 1,017 mètres. C'est un centre
important, dont le souk est très bien fourni. Thala est Mti sur remplacement d'une ville antique, au fond d'une vallée.
Mc'dc'inaj l'ancienne Alt/nburos, se trouve au nord de Thala, dans le contrôle du Kef. C'est vous dire que M. Roy y a fait de précieuses découvertes. Il y a à Médéina de belles ruines d'un théâtre de 60 mètres de diamètre, dont la scène mesure 35 mètres de large sur 10 de profondeur. La Pot^te triomphale de Médéina, d'assez bel aspect, est cependant d'architecture médiocre de la basse époque. Il y a encore à Médéina un petit édifice, mausolée selon les uns, chapelle selon les autres, kasr pour les Arabes. Il en faut pour tous les goûts.
Pour me rendre à Tebessa, oti je devais, après mon long voyage du sud, retrouver la voie ferrée de la compagnie de Bône-Guelma, je m'orientai vers les gorges resserrées entre le Djebel-boa-Rouman et le Djebel-Moukahad, qui forment sur ce point la frontière de l'Algérie et de la Tunisie. Devant l'entrée de ces gorges se trouvent les ruines d'un gros bourg romain et, tout à côté, à gauche, une source abondante dont les eaux s'écoulent dans les gorges, vers la grande vallée au fond de laquelle est Tebessa.
Ces gorges, très pittoresques, ont pris le nom d'un moulin et d'une maison forestière qui s'appellent Beccaria. De là, par des plaines magnifiques, j'arrivai après deux heures de marche à Tebessa, où s'est terminé mon voyage au pays des oasis.