‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 60 sur 76 · DE TUNIS A KAIROUAN · texte numérisé non relu

DE TUNIS A KAIROUAN

J'ai décrit le littoral oriental de la Tunisie du cap Bon à Zarzis et la grande ligne de pénétration qui, partant de la Medjerdah, à Souk-el-Arba, traverse les hauts plateaux du centre et aboutit au pays des Oasis, sur les rives des grands chotts.

J'ai à montrer maintenant à mes lecteurs une ligne de. pénétration intermédiaire qui complétera la description de ce beau pays de Tunisie, au sud de la Medjerdah. C'est la ligne de Tunis à Zaghouan, à l'Enfida, à Kairouan et à El-Djem. J'aurais pu les conduire de Zaghouan à Kairouan, en passant par les fertiles plaines du Faz ; mais j'ai préféré la partie montagneuse de l'Enfida, qui est après tout le chemin actuellement suivi et qui est infiniment plus pittoresque.

En quittant Tunis par la route de la Moliammedia, on arrive à la grande vallée de l'oued Méliane et aux magnifiques aqueducs romains décrits et aquarelles dans Tunis ET SES Environs. De l'autre côté, les montagnes dessinent de riches vallées, au milieu desquelles se trouve tout un groupe de domaines européens, parmi lesquels se distingue

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VUE DE ZAGHOUAN. — LE DOMAINE DE BeaUCUStel.

PUITS ROMAIN ATT PIED DV MONT TAKROUNA. LE VILLAGE BERBÈRE DE TAKROUNA.

celui de Beau-Castel, appartenant à M. Machuel, directeur de l'Instruction publique. En appuyant vers la gauche, on atteint la grande vallée qui s'étend au pied du mont Zaghouan. Là encore, se trouve un groupe de vignobles européens.

La ville de Zaghouan est adossée au flanc de l'énorme montagne. On traverse pour y arriver de vraies forêts d'oliviers, qui seront des merveilles de production lorsque des mains françaises en auront entrepris la culture. Je ne connais pas de plus ravissant paysage que celui au milieu duquel cette petite ville est assise. Cela rappelle les sites les plus verdoyants des Alpes ou des Pyrénées, avec la colossale montagne rocheuse surjjlombant le nid de verdure. Les chemins ombreux qui environnent Zaghouan sont remplis d'oiseaux et les rossignols y chantent nuit et jour jusqu'en juillet.

Avant d'entrer dans Zaghouan, on passe sous une belle porte triomphale, seul vestige sérieux de la cité antique. La ville arabe, construite en grande partie avec des matériaux anciens, est traversée par une longue rue assez pittoresque, visible sur l'aquarelle qui en représente l'ensemble.

C'est une promenade ravissante que celle qui, par la fontaine des teinturiers de chéchias et par les réservoirs de la ville, mène à une nymphée romaine que l'on aiqielle aujourd'hui le « Temple des eaux », auquel les gens du pays donnent le nom à'IIenchir- Aïn-Kasbah. Cette ruine magnifique se compose d'un hémicycle construit dans le roc même, dont les galeries, de vingt-quatre arcades chacune, rappellent la disposition générale des galeries du Trocadéro. Dans le sanctuaire qui se trouve au centre, on remarque encore la place de l'autel surmonté de la niche dans laquelle était placée la divinité sous l'invocation de laquelle le temple avait été construit. Du temple , on descend par deux escaliers latéraux de douze marches vers un bassin bicirculaire, c'est-à-dire en forme de 8, dans lequel les baigneurs entraient par des gradins encore visibles ^

Zaghouan a une garnison de zouaves fort bien établie dans un camp situé sur un mamelon voisin, et un télégraphe optique.

La plus haute cime du mont Zaghouan atteint l'altitude de 1,350 mètres, à l'est de la ville. L'ascension, de sept kilomètres, en partie par un chemin muletier, peut se faire en trois heures. Le panorama dont on jouit au sommet est incomparable; c'est un des plus étendus que l'on puisse voir. Il s'étend à l'ouest et au nord, jusqu'au Kef et jusqu'à la Medjerdah. Carthage et Sidi-ben-Saïd (à 130 kilomètres), les montagnes du cap Bon, le golfe de Hammamet, Takrouna, Hergla, Sousse et les monts Ousselets sont visibles de ce point élevé.

En quittant Zaghouan pour se rendre à Enfidaville et à Kairouan, on arrive en trois heures à la très curieuse station thermale indigène de Hammam-Zériha, située à l'est, dans les contreforts du Zaghouan. J'ai visité cet endroit charmant avec M. Mangiavacchi, alors directeur de VEnfida, et avec plusieurs touristes. M. Mangiavacchi y avait fait porter de la literie, et nous avons occupé tout le hammam. Les dames avaient

1. Une partie des abondantes sources de Zaghouan, jointes à celles qui ont été captées plus loin, alimentent Tunis. On trouve dans le volume Tunis et ses Environs les détails sur le service si bien établi par la Compagnie des eaux pour l'alimentation de Tunis, de la Goulettc et de la Marsa.

été installées dans nne grande pièce sur la face sud du bâtiment. Les messieurs occupaient les petites chambres ménagées aux quatre coins de la piscine, an fond de laquelle l'eau sourd à la tem})érature de 45 degrés.

Le hammam ressemble à un marabout. Tout autour sont de nombreuses ruines romaines dont les pans de mur s'élèvent au milieu de broussailles. Sur le rocher qui est devant l'entrée, on voit sonveut des Arabes faisant leur prière, et qui font tableau.

Le rocher et le hammam dominent l'oued, les sources étant assez importantes pour alimenter un cours d'eau au sortant du hammam. Beaucoup de poissons dans cet oued qui, longtemps encore, en coulant au milieu des lauriers-roses, des tamarins et des lentisques, conserve une chaleur de 25 à 30 degrés.

Les indigènes, qui ont une grande foi dans les vertus curatives de ces eaux, viennent en foule au printemps planter leurs tentes tout autour du hammam, alors transformé en une petite ville d'eaux composée d'abris en étoffe de laine de chameau.

Hammara-Zériba est déjà sur le territoire montagneux de l'immense domaine de l'Enfida. A l'est, sont les ruines à^ Aphrodisium et le village berbère de Djéradou. Vers le sud, à cinq kilomètres du hammam, l'on arrive au village berbère de Zêi-iba, juché au haut d'une montagne, entre deux pitons, comme s'il était sur une selle arabe.

Zériba est un village très pittoresque. Nous y avons été reçus par un des ougafs (intendants indigènes de l'Enfida), homme d'une rare prévenance.

En descendant de Zériba vers le sud, on arrive à Battaria, qui fut un poste militaire et une colonie du temps des Romains. Il y a là des ruines très importantes et des sources d'une grande abondance. J'ai, tout récemment, fait l'excursion de Battaria en nombreuse compagnie, avec la famille de M. Tauchon, contrôleur civil de Sousse, celle de M. Coyteaux, directeur de l'Enfida, et celle de M. A. Gaillard. M. Coyteaux et M. Robert, vice-président de la municipalité de Sousse, avaient pris la direction de la caravane, et ils nous ont fait déguster un méchoui de premier ordre.

Ou appelle méchouï le mouton rôti tout entier, qui est un grand régal pour les Arabes, du Maroc à Tunis. Mais il y a méchouï et méchouï. Il y a d'abord des différences dans la manière de rôtir. Les uns fout une sorte de four en terre glaise dans lequel ils font brûler force bois et dans lequel ils enfournent le mouton, dès que les parois sont arrivés à la chaleur voulue; d'autres se contentent de creuser une faible rigole de quelques centimètres dans la direction du vent, de brûler un monceau de fagots et de tourner au-dessus du brasier qui en résulte le mouton dûment embroché et fixé sur une perche de deux à trois mètres, appuyée sur deux grosses pierres.

Il y a aussi la façon de cuire. En Algérie, le méchouï est arrosé et constamment badigeonné avec de la graisse fondue et salée, tandis que l'on se contente de le badigeonner avec de l'eau salée en Tunisie. Je trouve ce dernier moyen meilleur, le croustillant de la peau rôtie prenant meilleur goût sous l'action de l'eau salée.

Le méchouï, n'en déplaise, se mange avec les doigts; les dames elles-mêmes arrachent avec leurs petites mains, du dos du méchouï, les plus délicats morceaux. Et, vous me croirez si vous voulez, j'ose affirmer, sûr de n'être pas démenti par ceux qui en ont fait l'expérience, que le méchouï découpé sur une assiette et mangé avec une fourchette est de beaucoup inférieur à celui dont les morceaux sont pris avec les doigts.

M. Coyteaux a fait faire devant nous d'intéressantes fouilles, qui ont mis an jour des poteries enfouies sans doute depuis une quinzaine de siècles.

Le retour s'est fait charmant, les voitures ayant des fleurs jusqu'aux portières!

On ne peut se faire une idée de la flore merveilleuse de cette belle contrée. C'est ainsi que nous sommes arrivés jusqu'à Aïn-M'Deker, où de superbes ruines couvrent tout un côté de la plantureuse vallée, où les traces des jardins d'oliviers romains sont encore visibles. C'est là que se trouve un curieux tombeau représenté dans Tunis et ses Environs.

Les vallées que l'on suit de Hammam-Zériba à Takrouna sont à peine occupées par une trentaine de tentes, alors qu'elles étaient très peuplées du temps des Romains, ainsi que le prouvent les nombreuses et importantes ruines dont elles sont parsemées.

C'est dans cette région que j'ai assisté à l'enterrement d'un nomade. Peu après le décès, et pendant les cris et les lamentations des femmes, après qu'on eut mis des tampons imbibés d'huile dans les oreilles et dans les narines, le corps a été enveloppé dans une toile neuve et ficelé comme une momie. Les parents et les amis ont confectionné une civière avec deux perches de thuya de 2'",50, sur lesquelles ils ont attaché une demidouzaine de branches courtes avec des cordes en alfa. Cela formait une sorte d'échelle. Le défunt a été placé sur cette civière improvisée et le cortège s'est mis en route pour le cimetière, chantant et psalmodiant tout le long du chemin.

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