CONCLUSION
J'avais conçu le projet de décrire l'état actuel de ce pays. Mais à quoi bon une description figée à un moment donné, au cours d'une marche en avant si rapide dans la voie de tous les progrès européens ! Autant vaudrait faire l'instantané d'un marcheur au moment où il a le pied en l'air. Le progrès futur fera vieillir le progrès d'aujourd'hui, et ce ne peut être le rôle d'un livre comme celui-ci de discuter les choses de demain.
L'on peut, à la rigueur, faire le tableau de l'état actuel d'un pays d'Europe, dont la marche en avant part d'un point initial à peu près normal pour tous les pays. Mais un pays comme la Tunisie, dont la civilisation n'a rien de commun avec la nôtre ; où il a fallu prendre l'état social et économique avec un recul de deux à trois siècles sur les nôtres ; où il s'agit de mettre beaucoup de choses de niveau en faisant des bonds invraisemblables, en tenant compte de mille et une difficultés, nationales et internationales, comment fixer l'image, comment la saisir au vol?
Tout ce que l'on peut dire, c'est que V expérience du Protectorat a prouvé que ce régime, presque inconnu en 1883, encore perfectible sans doute, fonctionne à merveille.
La France trouve dans ce pays de nombreuses situations et fonctions pour ses nationaux, en ces temps de difficile lutte pour la vie; elle y trouve un débouché considérable pour son commerce et son industrie, ses importations en Tunisie ayant quintuplé, et les exportations de la Tunisie vers elle ayant suivi une progression encore plus rapide ; des compagnies françaises y font de grandes opérations foncières et des industriels français ont pu y créer des usines valant des millions. Le crédit de la Tunisie est devenu tel, que non seulement il couvre la garantie de la Dette tunisienne que la France a assumée, mais encore l'épargne française si fort engagée dans cette dette et qu'une conversion (qui a supprimé la perpétuité) a pu être faite dans les meilleures
conditions. Et, finalement, tous ces résultats ne coûtent pas plus de 160,000 francs par an à la métropole.
A côté des avantages que le Protectorat, amélioré et rendu viable par la sage administration qui l'a mis en pratique depuis six ans, a pu donner à la France, il y a les progrès que la Tunisie s'est donnés à elle-même.
En aucun pays d'Europe la sécurité des personnes est aussi grande.
La justice française y fonctionne régulièrement.
Près de mille fonctionnaires et employés français émargent au budget tunisien.
Le système de l'immatriculation donne déjà la certitude et la sécurité dans la propriété foncière.
Des chambres de commerce, des syndicats agricoles et des conférences coloniales consultatives y fonctionnent régulièrement, et avec fruit.
Le commerce entre la Tunisie et la France était d'une quinzaine de millions dans les premiers temps de l'occupation. Il s'élèvera pour 1891 à environ 55 millions, importations et exportations comprises.
La Tunisie a pu prendre rang dans le roulement des concours régionaux d'Afrique, et cela avec honneur.
Elle a pu figurer brillamment à l'Exposition universelle de 1889.
En même temps que beaucoup d'impôts sont supprimés, les recettes s'élèvent considérablement, grâce à la meilleure perception des impôts.
Un réseau de routes magnifiques a été établi et se développe sans cesse.
Des chemins de fer vont se faire de Bizerte à Tunis, de Hammamet à Tunis, de Sousse à Moukenine et de Sousse à Kairouan.
Avec ses propres ressources, l'Etat tunisien peut faire face à la construction de ses grands ports, à Bizerte, h Tunis et à l'amélioration des ports de Sousse et à Sfax.
Il a éclairé et balisé toutes ses côtes.
Il a pris à sa charge l'administration des postes et télégraphes, dont les bureaux ont pris un développement extraordinaire en moins de trois ans sur tout le territoire.
L'instruction française est donnée à plus de dix mille petits indigènes.
Des cours publics d'arabe sont faits pour les Français, qui ont à leur disposition une bibliothèque déjà fort belle.
Un musée remarquable a été créé au Bardo, par le service des antiquités et des arts.
Le calendrier grégorien a été substitué administrativement au calendrier arabe, et l'heure de Paris a été oificiellement adoptée.
Des observatoires météorologiques ont été créés sur tous les points du pays.
Des abattoirs, des marchés, des halles et d'autres constructions productives ont été abandonnés aux villes, auxquelles elles ont créé le fonds d'un budget de recettes.
Chaque année une somme considérable est consacrée à la mise en valeur des forêts de chênes-liège de Khroumirie.
Tunis possède un lycée bien organisé. Il y a un petit séminaire à Carthage.
Les monopoles ont été supprimés.
Les douanes ont été réorganisées.
La monnaie a été reformée et mise en rapport avec notre franc.
Plus de 80 millions, aujourd'hui engagés dans les exi)loitation8 foncières, agricoles et viticoles, ont pu venir en Tunisie en toute sécurité.
Un laboratoire de chimie est mis à la disposition des agriculteurs et des industriels.
Une crèche fondée par M'"*' Massicault reçoit les bébés des ouvriers.
L'accroissement de la population française en Tunisie est remanjuable. A peine au nombre de quelques centaines en 1881, on comptait 2,C00 Français eu 1886 et 10,030 au recensement de 1891. En y ajoutant l'effectif de la brigade d'occupation, on a constaté la présence de 19,647 citoyens français en Tunisie le 12 avril 1891, plus 22,530 protégés français, pour la pluj^art Algériens. La population française, si l'on compte les omissions dans le recensement, s'approche donc sensiblement de 43,000 habitants en 1891.
Cinq fois par semaine, la colonie est en communication avec la métropole.
Brochant sur le tout, il faut ajouter la bienfaisante loi douanière de 1891, qui — grâce au concours de la grande presse française dans laquelle M. Paul Bourde avait pris un rang exceptionnel ; grâce à l'éloquente intervention de M. Ribot — a pu être conduite à éclosion par M. Massicault, après trois années d'assauts incessants, avec une opiniâtreté qui doit lui attirer la sympathie de tous les colons sans exception. J'ai, au courant de ce livre, dix fois indiqué la transformation économique, rapide, presque instantanée, opérée par cette loi. Je n'ai donc plus à en exalter les mérites.
Après une aussi brillante énumération, pourtant incomplète, je n'entreprendrai pas la discussion des desiderata qui sont encore formulés. Ce n'est pas mon aflaire. Je ne puis dire qu'une chose en terminant ce volume, c'est que, pour savoir ce que l'on peut attendre du gouvernement de Protectorat, il suffit de regarder en arrière et de constater ce qu'il a réalisé en six années.
Son passé répond de l'avenir.
Ma dédicace, écrite il y a plus de six mois, vient, au moment même où ce volimie s'achève, de recevoir une confirmation, je pourrais dire une consécration, dans un discours prononcé au déjeuner qui a suivi la visite des travaux du port de Tunis par les membres de la conférence consultative, le 22 novembre 1891.
M. Georges Picot, membre de l'Institut, président du Syndicat des colons français, a adressé les paroles suivantes à M. Massicault :
Messieurs,
Je cède à un besoin que vous comprenez et que vous partagez tous, en vous conviant à porter la santé de celui qui représente parmi nous le Protectorat de la France.
Et, par ce mot de protectorat, j'entends cette suite d'efforts qui, en dix ans, ont transformé ce pays.
Pciulant ces séances si variées de la conférence, une pensée me poursuivait. J'aurais voulu, non pas introduire le jniblic dans nos salles, mais permettre à quelques auditeurs d'écouter nos débats.
J'aurais placé au premier ranj^ de la tribune publique un de ces détracteurs de nos entreprises coloniales, un de ceux qui, en 1881 et 1882, souriaient dédaij^neusement de nos espérances. J'aurais voulu jouir de son étonnement et l'entendre dire que, dix ans après la conquête, il se serait cru au milieu d'un des conseils «ijénéraux les plus éclairés de nos vieux départements de France. ,
J'introduisais dans cette tribune le ministre des affaires étrangères de 1881, mon vénérable confrère M. Bartbélemy Saint-îlilaire, qui avait écrit, en mai 1881, une circulaire admirable contenant tout le programme de l'avenir et qui aujourd'hui reçoit cette récompense des sages, celle d'assister, avec un cœur jeune, malgré ses quatre-vingt-sept ans, à la pleine réalisation de ses espérances.
Je mettais auprès de lui l'ouvrier de la première heure, celui qui a commencé l'application du Protectorat, qui a jeté les bases du monument que vous élevez, monsieur le Ministre, M. Paul Cambou, dont je suis heureux de prononcer le nom à Tunis, comme un hommage envers un de ceux qui ont bien mérité de la France.
J'aurais évoqué à côté de lui la mémoire d'un ami dont le nom m'est cher, Gabriel Charmes, l'un des enthousiastes de 1882, un de ceux dont l'esprit profond distinguait à longue portée, à travei-s le temps, les promesses de 1891.
Laissez-moi le dire, j'y aurais appelé l'auteur de la loi douanière du 19 juillet 1890 ; je l'aurais caché dans un coin bien sombre de la tribune, pour que la presse ne fût pas tentée de mêler le lendemain son nom à nos débats. J'aurais voulu que celui que la conférence consultative invitait hier à se rendre en Tunisie par un vote unanime, qui lui ira certainement au cœur, assistât à vos laborieuses discussions.
Je les réunissais tous dans une pensée commune, sans songer à nos querelles politiques, dans ce pays qui réunit tous les Français en un plein accord de vues et de sentiments ; je rassemblais tous les auteurs de la pohtique tunisienne, M. Jules Ferry comme le cardinal Lavigerie, tous ceux qui ont appelé de leurs vœux et de leurs actes la France en ce pays.
En voyant passer devant eux le tableau de vos progrès, en entendant parler de 400,000 hectares de terre achetés par les Français, de 100,000 hectares qui seront immatriculés demain, de 7,000 hectares de vignes plantées, de vos lycées, de l'enseignement, des écoles primaires et de l'école normale, des travaux publics menés avec activité sur tant de points, des objets manipulés par la poste atteignant près de deux millions, du télégraphe, des téléphones, de cette grande œuvre du port de Tunis, qui prépare une voie triomphale de 150 mètres de large aux navires qui accosteront, dans quinze mois, aux quais de la Marine, et, au-dessus de tout cela, de ce qui nous tient le plus à cœur, des progrès réguliers de l'influence française, ils auraient éprouvé une de ces secousses patriotiques que les paroles n'expriment point et qui nous a si fort touchés quand, avanthier, monsieur le Ministre, un de vos collaborateurs, à l'aspect des transformations obtenues, se sentait envahi par une irrésistible émotion.
Voilà les faits.
Et, à côté de tous ces changements, auprès de cette ville nouvelle, riante et bien bâtie, aussi française que Nice et Cannes, quel respect de la vieille cité arabe, ayant gardé son caractère, ses mœurs, ses souks, ses costumes, ses maisons closes n'entrevoyant la lumière qu'au travers des grilles contournées de moucharabies !
Cet aspect doul)le, cette coexistence de deux sociétés diverses d'âge, de mœurs et de costume, ce contraste sans haine, n'est-ce pas l'image du Protectorat? n'est-ce pas le secret de ce régime de gouvernement inventé ailleurs, mais appli(jué ici avec une jjrogression intelligente, et surtout avec l'esprit do pereévérance et cette suite dans les desseins qui est la qualité maîtresse des grandes races r
Vous avez compris, monsieur le Ministre, ces conditions d'un gouvernement sans précédent et sans modèle, très attaché à nos lois françaises et très respectueux des coutumes indigènes, tri* résolu à apporter la civilisation, sans faire passer toutes les lois locales sous le niveau d'une loi unique, comprenant l'initiative individuelle, ne lui substituant pas cette ingérence qui la paralyse, conservant un budget florissant et fécond, mêlant en un accord rare ces mérites divers qui édifient la vraie politique sur la patience et la justice.
Pour réaliser ces merveilleuses transformations, vous avez eu, monsieur le Résident, une rare fortune : vous avez trouvé sur cette terre d'Afrique une race de colons vaillants et dévoués, actifs et probes, qui avaient à cœur de développer l'œuvre française ; vous avez rencontré des collaborateurs qui comprenaient votre œuvre et qui rivalisaient pour assurer son succès. J'ai dit ce qu'avaient fait vos anciens auxiliaires. Le dernier venu d'entre eux, à peine arrivé, a commencé par une action d'éclat : l'invasion des sauterelles, que ce pays n'avait pas vue depuis un quart de siècle, a été victorieusement repoussée par un effort gouvernemental sans précédent. L'armée, dont nous savons toujours apprécier la valeur, a montré ce jour-là le dévouement que nous attendons d'elle dans les crises de la vie nationale ; je suis heureux de lui rendre hommage ici et de saluer la présence au milieu de nous de celui qui est si digne de commander la brigade d'occupation ; M. le directeur des Contrôles a mené cette campagne ; il y a conquis du coup des droits à notre reconnaissance, et nous tous, viticulteurs, nous avons le devoir, en évoquant son nom, de proclamer que le vignoble tunisien n'a dû son salut qu'à une organisation de secours qui doit partout servir de modèle.
Ainsi, nous avons vu, en Tunisie, le gouvernement et les hommes à la hauteur de la mission que la France leur a donnée.
Vous êtes digne, monsieur le Ministre, de réaliser la pensée des Français qui, en 1881, prévoyaient cet avenir, digne de continuer leur œuvre, de faire triompher la mieux réussie de nos entreprises modernes, de réhabiliter devant l'Europe notre honneur colonial.
Cette conférence a prouvé ce qui avait été fait, ce qu'on se prépare à faire et ce qu'éprouve la recomiaissance publique. C'est pourquoi je lève mon verre en invitant nos collègues et nos hôtes à porter la santé de M. le Résident général de France.