I. Né à Constantinople en
1829. — Secrétaire privé du grand vizir Sélim pacha.
1830. — Amedji (rapporteur) du divan.
iU LA TURQUIE ACTUELLE.
Réchid, qu'un revirement ministériel vient de porter pour la quatrième fois au grand vizirat, n'a commencé à jouer un rôle important dans la politique de son pays qu'à partir de 1834.
On se rappelle qu'à cette époque le sultan Mahmoud , renonçant à la politique d'isolement suivie par ses prédécesseurs , résolut d'accréditer un aiubassadeur à résidence fixe à la cour du roi des Français. Plus tard, la même mesure, si elle pro-
1833. — Adjoint, en cette qualité, à la mission de Khalil pacha en Egypte.
1834. — Envoyé extraordinaire, puis ambassadeur à Paris.
1835. — Ambassadeur à Londres.
— Sous- secrétaire d'État des affaires étrangères. 1837. — Ministre des affaires étrangères avec le rang de rauchir.
Octobre 1838. — Envoyé extraordinaire à Londres.
3 septembre 1839-29 mars 1841. — De nouveau ministre des affaires étrangères.
Septembre, même année. — De nouveau ambassadeur à Paris, en remplacement de Nouri efendi.
Janvier 1844.-— Ambassadeur à Paris pour la troisième fois, en remplacement de Nafi efendi.
23 octobre 1845.— De nouveau ministre des affaires étrangères, en remplacement de Chékib efendi.
28 septembre 1846. — Promu au grand vizirat.
27 avril 1848. — Remplacé par Sarim pacha.
12 août, même année. — De nouveau grand vizir.
26 janvier 1852. — Remplacé par Raouf pacha.
4 mars, même année. — De nouveau grand vizir.
5 août, même année. — Remplacé par A'ali pacha.
14 mai 1853.— Ministre des affaires étrangères pour la troisième fois.
23 novembre 1854. De nouveau grand vizir.
LA SUBLIME PORTE. J5;i
(luisait les résultats espérés, devait être étendue aux autres grandes cours de l'Europe. Le succès de cette tentative devait dépendre en grande partie de l'ambassadeur. Aussi la Porte hésita-t-elle longtemps dans son choix.
Il y avait alors à Constantinople , pour référendaire du Divan, un jeune homme de trente à trentedeux ans, qui commençait à attirer sur lui l'attention. On le nommait Moustafa-Réchid , et il était fils d'un administrateur de la mosquée de Soliman. Une de ses sœurs avait épousé Ali, gouverneur de Morée, qui, en 1821, devint grand vizir. Confié par sa mère mourante à la protection de son beau-frère, il l'avait suivi en qualité de kiatib (secrétaire) dans son gouvernement et dans ses expéditions, et avait appris sous lui l'administration et la guerre. Plus tard, le ton facile et net de sa correspondance frappa le vizir Izzet pacha , qui , à la mort d'Ali , attacha son kiatib aux bureaux de la Porte. Les affaires étrangères étaient alors dirigées par Pertew efendi, un des plus grands hommes d'État et un des poètes les plus renommés de la Turquie. Le jeune employé s'occupait lui-même de vers à ses heures de loisir. Quelques-uns de ses essais furent montrés à Pertew, qui devint son maître en politique et en poésie. Il le chargea d'accompagner les plénipotentiaires ottomans aux négociations d'Andrinople, en 1829, et le fit nomnier, au retour, rapporteur du Divan.
Adjoint, en cette qualité, à la mission de Khalil pacha en Egypte (janvier 1833), il avait été choisi, au retour de cette mission , pour aller , conjointem^t avec le baron de Varennes , chargé d'affaires de France, à Kutahiè, débattre les conditions de Farmistice entre le sultan et Ibrahim pacha, vainqueur à Koniè.
Personne ne parut plus propre que ce jeune homme au rôle d'ambassadeur. Désigné par le Divan au choix de Mahmoud , il fut élevé par ce dernier à la dignité de pacha, et partit ausâtôt après pour se rendre à son poste.
Son arrivée à Paris fit sensation. C'était le premier ambassadeur turc que l'on eût vu en France depuis la mission de Mohammed-Saïd-Ghalib efendi en 1802. L'air dégagé du jeune diplomate, sa vivacité, la finesse de ses reparties, le laisser-aller de ses manières , si éloigné de l'idée qu'on se faisait d'un envoyé du Grand-Turc , produisirent une sorte d'engouement. Il fut, pendant deux hivers, le lion de la saison. Il était de toutes les réunions ; il donna des fêtes qui furent citées. En même temps qu'il se montrait assidu au château, chez les ministres, aux soirées des diplomates, il ne dédaignait pas les réunions plus famihères. Il fréquentait les foyers des théâtres; il se liait avec les littérateurs, les journalistes, les critiques en renom. Il demanda un maître de français à Jules Janin. « Prenez plu-
tôt une maîtresse, » lui répondit Janin, et il le renvoya à Mlle N.... de l'Opéra.
Un séjour d'une année à Londres , toujours en qualité d'ambassadeur, compléta l'éducation européenne de Réchid. Il fut nommé en même temps sous-^ecrétaire d'État des affaires étrangères, in partibus infidelium. La^ fortune lui souriait de toutes les façons, lorsqu'un matin, en ouvrant son paquet de dépèches, il y trouva , à ce qu'on rapporte, une lettre datée de Constantinople et ainsi conçue :
La fleur de ton amitié s'épanouira à la nouvelle que je lui envoie.
ÂUah m*a donné la force ( que sa volonté soit faite en toute chose ) d'arracher une branche remplie d'épines au rosier du padischah.
Khosrew fume son narghilé dans son palais solitaire de Stamboul , et je m'asseois sur les coussins où il dormait la veille.
Je suis sadr'azam , et mon fils Réchid est ministre des affaires étrangères. Qu'il se hâte donc de quitter le pays des infidèles et de venir me rejoindre.
Que les roses et les jasmins de notre amitié soient toujours fleurissants.
Pertew.
Réchid hâta ses préparatifs , et le lendemain de son audience de congé il se mettait en route pour Constantinople. Mais , à son arrivée , il ne trouva plus son protecteur; Pertew, renversé par les intrigues de Akif et de Khalil pachas , avait reçu à
Andrinople le fatal cordon et était mort comme un homme de la Turquie antique (septembre 1837).
Réchid fut confirmé dans son poste par Mahmoud; mais rinflueiice d'Akif et de Khalil continuait à dominer dans le conseil ; il quitta de nouveau Constantinople pour aller remplir une mission extraordinaire à Londres , sans, toutefois abandonner son portefeuille.
11 prit sa route par Vienne, Berlin, Munich, Stuttgart : il voulait profiter de la circonstance pour achever son tour d'Europe. L'hiver suivant le trouva à Rome , où il se fit présenter au pape, qui le combla de prévenances. Le lendemain de cette visite, Pasquin adressa cette demande à Marforio :
« Le Turc s'est donc fait chrétien ?
— Non , répondit le camarade de Marforio, c'est le pape qui s'est fait Tiu-c. »
C'est à Paris que Réchid reçut la nouvelle de la bataille de Nézib et de la mort de Mahmoud. Il revint aussitôt à Constantinople (3 septembre), où il se ligua avec Khosrew contre Khalil et son parti, et se fit confirmer dans son poste de ministre des affaires étrangères.
C'est alors que fut promulgué le khatti-chérif de Gulkhanè. Cet acte , dont on ne parla presque pas en Turquie , mais qui eut un grand retentissement en Europe, fit de Réchid, aux yeux des cabinets, le véritable promoteur de la réforme.
Six années s'écoulèrent pendant lesquelles la renommée de Réchid acheva de grandir au dehors par le succès de deux nouvelles ambassades et par le retentissement que donna la presse aux réformes partielles qui marquèrent les premières années du règne d'Abdul-Medjid. Aussi la nouvelle de son élévation au gi-and vizirat (août 1846) fut-elle accueillie avec une faveur marquée partout où Ton prenait intérêt à la cause turque. On sut gré au jeune sullan d'avoir fait choix du seul homme capable de continuer, sous une autre forme, l'œuvre régénératrice de son père. On rappelait, ])Our les lui attribuer exclusivement, toutes les améliorations introduites depuis 1838 dans le système politique et administratif de la Turquie , l'établissement des quarantaines, les postes, la réorganisation de l'armée , la suppression des monopoles , la fondation de l'université. Comme il était le seul homme d'État ottoman dont on connût le visage en Europe , il était naturel qu'on reportât sur lui l'honneur de toutes ces réformes, souvent plus apparentes que réelles. Ce préjugé s'est si bien implanté , à la longue , dans les esprits , on s'est habitué tellement à faire de la cause de Réchid la cause même du progrès , que depuis , chaque fois qu'il a quitté le pouvoir , son éloignement des affaires a été considéré comme un temps d'arrêt pour la Turquie.
Si Réchid n*est point un homme supérieur, il a eu le talent de faire croire à sa supériorité.
On ne saurait, d'ailleurs, lui contester certaines qualités éminentes, le tact, la finesse cachée sous une apparente bonhomie, Fhabitude des» affaires, une connaissance suffisante des vues et des intérêts des cabinets , une faculté d'assimilation remarquable , un talent d'exposition plus remarquable encore. Bien que l'élève en politique de M. Guizot, il tenait davantage de M. Thiers , auquel il aimait qu'on le comparât. Quelques-unes des notes qui portent sa signature, depuis sa dernière rentrée aux affaires , peuvent être citées comme des modèles d'éloquence et de raison. Son attitude pendant le cours des démêlés qui ont amené la guerre actueUe a été, comme son langage, ferme et digne.
Mais il manque à Réchid , pour remplir le rôle de réformateur dans son pays , une qualité essentielle : la popularité.
Je m'explique.
Désormais , quelle que soit la main qui tienne le pouvoir à Constantinople, aucune influence rétrograde ne saurait, à mon avis, prévaloir. La réforme en elle-même me paraît hors de cause : toute la question est dans le choix des moyens. Or, sur ce point, deux factions, ou, si l'on veut, deux écoles , sont en présence. Il y a la jeune Turquie de Mahmoud et la jeune Turquie d'AbduI-Medjid.
Les hommes qui composent la première tendent lussi à se rapprocher de l'Europe , mais sans vouloir rompre entièrement le fil de la tradition. Ils sont à la fois conservateurs et novateurs. Ils estiment que le tanzimat, pour s'implanter dans les mœurs et dans les habitudes du pays , ne doit pas être une importation étrangère, mais une réforme selon le vrai sens du mot, c'est-à-dire un retour à lu forme primitive > que deux siècles d'anarchie et de désordres avaient altérée. 11 s'agit moins, suivant eux^ de créer de nouvelles institutions que de corriger et de modifier les institutions existantes dans le sens des relations et des aspirations nouvelles de la Turquie. Vouloir retrancher l'élément turc de la réforme, c'est la rendre impraticable. Qu'est-ce, encore aujourd'hui, pour la plupart des Turcs, que ces mots progrès, civilisation, patrie même, que Ton fait résonner à leurs oreilles? Pour eux, la patrie c'est la religion, de même que le drapeau c'est l'étendard du Prophète, le devoir, l'obéissance au Coran. De là, obligation de gouverner avec le Coran , contre le Coran même.
Leurs antagonistes, au contraire, veulent ou plutôt rêvent une Turquie européenne. Ils ne tiennent compte ni des instincts religieux de la nation, ni de la différence des mœurs, des habitudes , du climat. Ils prendraient leurs considérants dans l'Ëvangite aussi bien que dans le Coran, IGO k
i6« LA TURQUIE ACTUELLE.
s'ils croyaient plus à l'un qu'à l'autre. Ils oublient qu'on ne change pas l'état social d'un peuple comme on change une décoration d*Opéra. Ils oublient surtout qu'il est imprudent de démolir avant d^avoîr réuni les matériaux propres à réédifier, et qu'innover bnisquement et au hasard dans un État, c'est créer le vide au lieu du progrès.
Ahmed-Féthi pacha, Riza, l'ex-grand-vizir Méhéniet-Kibrisli , Ahmed-Véfik efendi, bien qu'il (îompte à peine trente-six ans (je ne parle que des hommes à idées , laissant de côté les hommes à intrigues ), appartiennent à la première école. Ad contraire, Réchid, qui est leur contemporain par l'âge et qui a commencé sa carrière en nriéme temps qu'eux , peut être considéré comme le chef de la seconde.
Il a pour adhérents Fuad efendi et les jeunes diplomates qui sont venus aux affaires après la mort de Mahmoud , et dont la plupart ont fait leur éducation politique à Paris, à Londres, à Vienne. En effet, si Mahmoud a donné le premier l'exemple en accréditant des ministres ottomans auprès des cours européennes, c'est surtout depuis Tavénement d'Abdul-Medjid que les relations diplomatiques de la Turquie ont pris de l'extension : sept agents , ambassadeurs , ministres plénipotentiaires et chargés d'affaires, sans compter un grand nombre de consuls, la représentent aujourd'hui à
Paris, à Londres, à Berlin, à Vienne, à La Haye, à Bruxelles et à Athènes. Le personnel de ces légations est composé de jeunes gens dont une observation superficielle, le désir et la facilité du succès, peut-être aussi le spectacle de Tindifférence et de la légèreté françaises, faussent le plus souvent les idées , quand ils ne corrompent pas leur cœur. A Paris, ces jeunes gens portent le chapeau, ils s'habillent à la française, ils font des calembours; ils rougiraient, dans un salon, de passer pour Tores. Revenus en Turquie pour y occuper les emplois les plus importants du gouvernement et de l'administration, on dirait qu'ils recherchent moins ce qui convient à leur pays que ce qui peut accroître leur renommée à l'étranger. Peu leur importe s'ils froissent ou non le sentiment religieux et national à Constantinople , pourvu que leurs noms soient cités avec éloge dans les journaux de Paris et de Londres. Ils croient pouvoir combattre le fanatisme par l'impiété. Us ne s'aperçoivent pas qu'en choquant les idées reçues par le mépris évident des dogmes et des pratiques de la religion; l'inobservance de la loi , l'usage public du vin, l'adoption du costume européen, l'affectation des manières françaises , dont s'indigne la gravité musulmane, ils s'ôtent tout crédit dans la nation, et rendent impossible à l'avance tout le bien qu'ils pourraient faire.
C'est par là que Réchid s'est rendu impopulaire en Turquie. Le sentiment du danger commun , la nécessité de tirer, avant tout> TÉtat de la crise qu'il traverse, l'influence européenne, toute-puissante aujourd'hui à Constantinople , conspirent pour le maintenir au pouvoir. Mais que la tourmente cesse , l'opinion , qui marche en ce moment d'accord avec Réchid , se retournera soudain contre lui, et il se retrouvera aussi seul, aussi inipuissant que par le passé.
Un des griefs que j'ai le plus fréquemment entendu objecter contre Réchid, c'est son penchant pour les Grecs. La dernière année de son grand vizirat, en 1852, la Turquie était représentée à Berlin , à Londres et à Paris par trois Grecs. Deux autres Grecs, bien connus par leurs intrigues, partageaient, sinon sa confiance, du moins ses faveurs. L'un était le grand logothète A..., l'autre le vieux prince de S....
Toutes les dignités, toutes les marques d'honneur auxquelles un raia peut prétendre, ils les ])ossédaient. Ils avaient la main dans toutes les affaires. Tous les bureaux de la Porte étaient pleins de leurs créatures. Us avaient leurs petites et leurs grandes entrées au Sérail, à la Sublime-Porte, chez tous les pachas. Les affaires les plus secrètes se traitaient eu leur présence, comme s'ils n'eussent pas été connus l'un et l'autre de toute la société de
Péra, et des minisires turcs eux-mêmes, comme les agents ou les partisans secrets de la Russie.
En voici une preuve.
Vers la fin de Tété de 1848, je me rendis un matin chez Récbid. J'avais à lui communiquer des nouvelles assez graves de la Valachie , d'où j'étais arrivé la veille : il était encore de bonne heure ; le vizir n'était pas sorti de son harem , et je dus l'attendre environ une demi-heure dans le petit salon occupé par son secrétaire, M. Agop. J'avais à peine humé les deux ou trois premières bouffées démon tchibouk, qu'un vieillard, à figure fine, avec le fez et la redingote de la réforme, entra dans l'appartement, échangea un salut familier avec M. Agop, et, après avoir pris place à côté de nous sur le sofa , se mit en tiers dans la conversation. Son langage, ses manières, la finesse de ses aperçus me surprirent ; il s'exprimait dans le meilleur français, paraissait beaucoup mieux que moi au courant des affaires de l'Europe , et aflfectait des opinions plus que républicaines. Le pacha lit demander M. Agop ; mon inconnu sortit presque au même instant, sans que j'eusse pu devinera qnel personnage j'avais eu affaire, lorsque, au bout de cinq minutes, un officier vint me chercher de la part de Son Altesse.
En entrant dans le sélamlik, j'aperçus confusément de chaque côté de la salle une demi-douzaine de
personnages assis sur une rangée de chaises ou de friuteuils adossés à la muraille. Le côté qui faisait face à la porte d'entrée était garni d'un sofa occupant toute la largeur de la pièce ; à l'un des angles -se tenait, suivant l'usage, le grand vizir. Après que la portière soulevée par mon introducteur ftit retombée derrière moi, je marchai droit à lui, en me conformant à l'étiquette qui me prescrivait de ne point tourner le regard à gauche ou à droite. Réchid se leva à mon approche, et, m'ayant tendu la main alla franca, me fit asseoir à ses côtés sur le sofa ; puis il commença une série de questions oiseuses qui eurent d'autant plus lieu de ui'étonner qu'il connaissait d'avance le motif de ma visite. J'attendais donc, un peu impatienté, je l'avoue, qu'il me mît sur la voie, lorsqu'il me dit de l'air le plus indifférent : « Quel temps fait-il eu Valachie? — Toujours brumeux, répondis-je. — C'est l'effet ordinaire des vents d'est, reprit le vizir; le vent du sud dissipera les brouillards. — Inch' Allah, répliquai-je ; mais Votre Altesse , qui fait la pluie et le beau temps, devrait bien leur dire de se hâter. »
Or, pour saisir le sens de cette conversation allégorique, il faut savoir que, à cette époque, une vive anxiété régnait dans les Principautés par suite de la proclamation récente de l'empereur Nicolas et de la marche rapide d'un corps d'année
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russe vers le Danube , tandis que la Porte, sur Tas- . sistauce de laquelle on se croyait en droit de compter, ne donnait aucun signe d'existence. Biea qu'encore nouveau à cette époque dans le Levant, les circonstances m'avaient assez familiarisé avec le langage et les allures de la diplomatie turque pour que je £asse en état de continuer sans encombre cet entretien à bâtons rompus et à double entente ; mais il paraît que je ne réussissais pas aussi bien à maintenir ma voix au ton voulu par la prudence plus encore que par l'étiquette, car mon interlocuteur m'interrompit à une certaine phrase , et me dit en m'indiquant du regard la rangée de sièges placés à notre droite : « Croyez-vous ? Ce n'est pas ce que me disait tout à l'heure M. le prince de S.... » fetournai légèrement la tête dans la direction indiquée par le vizir, et j'aperçus sur un fauteuil, h trois pas de nous, le même vieillard que j'avais eu pour interlocuteur une demi-heure auparavant dans le cabinet de M. Âgop. Je compris alors le motif de l'interruption du vizir; cai* le nom du prince et le rôle qu'on lui attribuait à Constantinople m'étaient connus bien longtemps avant son visage. Je continuai l'entretien sur un ton moins élevé.
C'est à propos de ce même prince de S... qu'un ministre turc s'écria un jour en plein conseil : « Est-il concevable que cet audacieux niïa trouble
Fempire depuis vingt ans par ses intrigues , que tout le monde le voie, s'en plaigne, et qu'il n'en soit pas fait justice ?» On rapporta le propos au prince ; qui ne fit que sourire en disant : « C'est une boutade du séraskier pacha; ne le connaissezvous pas bien ? »
- Cette anecdote , si elle est vraie (et pourquoi ne le serait-elle pas?), fait souvenir de ce procureur au Chàtelet à qui le président disait en pleine audience : « Maître un tel, vous m'avez l'air d'un fripon fieffé ; je ne sais si je m'explique clairement. » A quoi le praticien répondit en souriant : « Monseigneur a toujours le petit mot pour rire. " Il est impossible de séparer de Réchid son aller ego, celui qui l'a remplacé nouvellement comme ministre des affaires étrangères , après l'avoir sui^i dans toutes ses vicissitudes, jusqu'au jour où il fut nommé grand vizir à sa place*. A'ali pacha est un homme malingre, chétif, très-instruit d'ailleurs, que son expérience des affaires et sa douceur naturelle rendent très-propre à l'emploi qu'il occupe aujourd'hui et qu'il a occupé pendant toute la durée de l'administration de Réchid , de 1846 à 1852. C'est dans cet intervalle qu'après l'heureuse terminaison du différend turco-grec , au mois de janvier 1848, il fut promu au rang de muchir, et