‹ La TurquieChapitre 36 sur 86 · ianvier · texte numérisé non relu

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esprit d'opposition assez marqué et par ses satires contre Mahmoud. L'une de ces satires blessa au vif le souverain qui se vengea en exilant le poète, n paraît que la leçon lui profita, car, étant rentré en grâce au bout de quelques années, Izzet, de retour dans la capitale, prit d'autres allures, et chanta les louanges du sultan qu'il avait poursuivi de ses invectives.

Izzet moUa avait une sœur, Leïla khatoun , qui mourut quelque temps après lui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, et qui tient une place distinguée parmi le petit nombre des poétesses ottomanes. La jeunesse de Fuad dut à ces circonstances l'avantage d'une éducation plus soignée que celle de la plupart des jeunes gens qui se destinent aux emplois publics. Il entra dans les affaires, peu après la mort de Mahmoud , précédé d'une renommée littéraire que ses travaux ultérieurs n'ont point démentie. En 1844, nous le voyons à la tête du bureau de traduction*, emploi par lequel ont passé successivement tous les hommes qui ont joué un rôle dans la politique extérieure, Réchid, A'ali, Emin-Muklis cfendi , qui fut depuis grand interprète du Divan, le

1 . Terdjuman odaci : ce bureau , une des créations les plus utiles de la réforme, et placé dans la dépendance du ministère des affaires étrangères , fut établi dansr les premières années qui suivirent l'insurrection grecque de I82l , après que réloignemenl des Phanariotes des affaires eut nécessité la création d*un collège spécial pour les rapports internationaux de la Porte.

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grand interprète actuel, Noureddin bey, Ahmed- Véfik efeudi, etc.

Cette même année, la reine d'Espagne, fsabelle II , atteignait sa majorité. La Porte , de plus en plus empressée de constater son droit de bourgeoisie européenne, résolut d'envoyer à Madrid, conformément à l'étiquette des cours , un ambassadeur extraordinaire chargé de complimenter la nouvelle reine. Fuad efendi fut désigné pour cette mission qui allait à ses façons aimables, polies, insinuantes. Rien en lui ne sentait le vieux Turc, Il parlait le français h merveille , faisait des mots comme M. de Talleyrand et se montrait galant comme un Abencérage. Aussi n'eut-il pas moins de succès à Madrid que Réchid à Paris et à Londres. A Lisbonne , où il remplit une mission semblable près de la reine dona Maria, il reçut Iv grand cordon de la Tour et de l'Épée , de même qu'il avait reçu celui d'Isabelle la Catholique, et il revînt à Constantinople après une absence de sept ou huit mois.

L'année suivante, peu de temps avant l'arrivée du duc de Montpensier à Constantinople (août 1845), il fut nommé grand interprète de la Porte et sv trouva , par la nature môme de son emploi , en communication presque journalière avec le prince, qui lui fit envoyer, à son retour en France, la croix de commandeur de la Légion d'honneur.

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On ne comptait à cette époque, parmi les fonctionnaires ottomans, que deux membres de l'ordre: Réchid, qui avait reçu, en 1837, le grand cordon des mains du roi Louis-Philippe, et un officier de la marine ottomane, Ahmed efendi, qui avait été nommé chevaher pour sa belle conduite à Tatla- (|ue de Saint-Jean d'UUoa , où il servait à bord de l'escadre française.

Fuad efendi est le diplomate turc par excellence. On dirait presque qu'U est l'unique. S'il surgit une difficulté entre la Porte et un gouvernement voisin, si des troubles éclatent à l'intérieur et nécessitent ime intervention pacifique de la part du divan, vite on a recours à Fuad. Mais la flexibilité même de son esprit , la politesse toute française dont il se pique , ses habitudes de laisser-aller, sa tolérance excessive, ne laissent pas toujours à son action le degré d'autorité nécessaire pour obtenir un résultat sérieux. Nommé commissaire extraordinaire de la Porte dans les Principautés en 1848 et en 1849, il échoua dans sa mission. Après avoir compromis les Turcs aux yeux des Roumains en faisant son entrée à Bucarest côte à côte avec le général Duhamel, il se piqua de chevalerie vis-à-vis des Russes qui le jouèrent. Tandis qu'il dansait avec les dames valaques, dînait chez les boyards, faisait jouer aans son palais de Bucarest le proverbe d'Alfred de Musset : // faut qu'une porte soit ouverte ou fermée,

le fardeau de Toccupation moscovite s'appesantissait de plus en plus sur les malheureuses provinces, et la cour protectrice , regagnant peu à peu le terrain qu'elle avait perdu , amenait la Porte à signer la funeste convention de Balta-Liman.

Une dame française, devenue princesse valaque , qui a beaucoup connu Fuad efendi à cette époque, trace de lui (en 1849) le porlrait suivant:

«Fuad efendi, qui n'a pas plus de trente -cinq ans , est un homme politique d'une finesse extrême sous un dehors candide et bon; il parle le français du meilleur monde, et aucune des subtilités de l'esprit et de la langue ne le laissent en défaut. Poêle dans sa langue, il demeure poète dans la nôtre. Il recherche la société des dames ; mais sa galanterie n'est point l'expression banale d'un désir plus banal encore : c'est l'hommage spirituel rendu à un être dont son respect fait une idole. »

Je ne contredirai pas la princesse ; sans doute elh* est beaucoup mieux renseignée que moi sur ce dernier point. Pour ce qui est des autres, j'ignore si Fuad a fait des poèmes en français, mais je sais qu'il lui arrive de faire des mots. Un jour, en 1849, pendant que le choléra sévissait à Paris , quelqu'un fit de- \'ant lui la remarque qu'aucun des représentants de l'extrême gauche n'avait été atteint par le fléau, « Le choléra, dît le commissaire ottoman, ne va pas sur la montagne. »

Un autre jour Fuad, parlant de son amitié pour A'ali pacha et Emin efendi, Fun et Tautre en voyage , disait à un Français : « Nous formons une Irinité qui malheureusement n*est pas indivisible comme la vôtre. >•

Il y a toujours une légère pointe d'irréligion dans les plaisanteries de la jeune Turquie. De tous nos auteurs, celui qu'elle aime le plus à citer, c'est Voltaire.

Du reste , je ne pourrais dire au juste si le mot est de Fuad ou d' A'ali pacha.

Avec cela les choses allaient mal dans les Principautés. Le pays n'était pas administré ; l'influence russe gagnait de jour en jour. Fuad efendi fut rappelé et eut pour successeur à Bucarest Ahmed- Véfik efendi , que nous retrouverons tout à l'heure.

Après deux nouvelles missions, remplies avec plus ou moins de succès et d'éclat, l'une à Péteiv bourg, en 1850, l'autre, en 1852, en Egypte, Fuad fut nommé cette môme année (6 août) ministre des relations extérieures. On était alors en pleine question des lieux saints. Fuad, par l'attitude qu'il avait prise dans le débat, avait encouru le mécontentement du czar. Le prince Menschikoff fat chargé de le lui faire sentir à son arrivée à Constantinople. Le ministre ottoman, offensé du manque d'égards calculé de Tambassa-

(leur moscovite, envoya sur-le-champ sa démission au sultan.

Tout le monde connaît les motifs et les résultats du récent envoi de Fuad efendi en Thessalie et en Épire. Cette fois, les tentations ne se trouvant plus sur son chemin , le commissaire de la Porte s'est montré ce qu*il est en réalité , homme de cœur et homme d'action. Quelques-unes de ses proclamations, qui nous ont été apportées par les journaux, sont empreintes d'une véritable éloquence. Après avoir rétabli l'autorité du sultan dans les provinces insurgées, le diplomate se fit général, et ou le vit, en plusieurs rencontres, charger, à la tête des troupes ottomanes, les bandes hellènes. Les soldats qu'il conduisait, témoins de la bravoure et du sangfroid de ce nouveau chef, s'étonnaient de ne point voir sur son fez la plaque de cuivre qui distingue les militaires en Turquie. Un jour l'un d'eux, aprèà un engagement où Fuad avait bravement payé de sa personne, s'approcha de lui, et arrachant le ferahi^ de son fez, lui dit en le lui présentant* « Efendim , je viens te dire, au nom de mes camarades, que nous te reconnaissons pour un des meilleurs soldats de l'armée du padichah; cependant nous ne voyons pas de férahi sur ton fez : accepte le mien, tu lui feras honnem\ — Efendim,

1. c'est le nom donné à cette plaque de cuivre placée sur le fez, et que les militaires seuls ont le droit de porter.

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répondit Fuad , je l'accepte avec plaisir, et il sera conservé précieusement dans ma famille. «

Les soins de la politique n'ont point ravi entièrement Fuad efendi aux travaux littéraires. Nommé membre de l'académie impériale des sciences et belles-lettres lors de sa fondation (juin 186!), il publia l'année suivante une grammaire ottomane que les lettrés de Constantinople considèrent comme un modèle d'érudition et de critique.

Fuad a pour confrère à l'académie un homme plus jeune que lui de quelques années , et qui est plutôt un économiste qu'un littérateur: c'est Ahmed- Véfik. De tous les Turcs que je connais , c'est celui qui possède le plus à fond notre langue. Aussi a-t-il feit une partie de ses éludes en France, où son père fut pendant quelques années secrétaire d'ambassade. Enfant, il se faisait remarquer parmi ses condisciples par un mélange singulier de vivacité et de sérieux. Déjà l'idée de l'avenir de son pays le préoccupait. Un jour, comme il descendait le Danube en compagnie de son gouverneur pour retourner à Constantinople , on le vit arrêter un regard pensif sur la citadelle de Péterwardein, au haut de laquelle flottaient les couleurs autrichiennes. « Pourquoi vous attrister, jeune homme? dit un voyageur qui semblait deviner ses pensées et dont l'accent trahissait l'origine britannique. Ce qui a appairtenu à vos pères peut retourner encore à leurs descen-

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dants. — Hélaft ! répondit Ahmed d'un ton mélancolique , je ne songe pas comment nous recouvrerons ce que nous avons perdu ; je songe par quels moyens nous pourrons conserver ce qui nous reste. * Celui qui s'exprimait ainsi ét;iit un enfant de seize à dix-sept ans. Son interlocuteur était lord Palmerston.

A son arrivée à Constantinople, il fut nommé menribre, et plus tard chef du bureau de traduction de la Porte, et commença dès lors, en dehors des devoirs de sa place, cette série de travaux et de recherches statistiques dont malheureusement une grande partie est restée manuscrite. Une de ses publications les plus importantes est ceUe de Y Annuaire de Vempire ottoman^ qui a paru pour la première fois en 1263 (1847), et qui s'est continué depuis, sans interruption , d'année en année. ~ A la fin de 1849, quelques mois après la convention de Balta-Liman , Ahmed-Véfik fut nommé commissaire de la Porte dans les Principautés, en remplacement de Fuad. Les dix-huit mois qu'il passa dans ce poste révélèrent en lui un diplomate Consommé. Depuis longtemps la Porte n'avait pas parlé aussi haut et aussi ferme, en présence des armées duczar, qu'elle le fit parla bouche de ce jeune homme, étranger jusque-là à la politique. A Bucarest, il était l'épouvantaîl du prince et des boyards, qu'O forçait à se maintenir dans la ligne de leurs

devoirs; le commissaire et les généraux russes, dont il rompait toutes les intrigues, l'eussent voulu au fond de la Sibérie. En revanche, les Roumains lui savaient gré de l'énergie avec laquelle il défendait leurs droits et leurs intérêts. A son retour des Principautés, qu'il ne quitta qu'après que les deiiiiei^ bataillons russes eurent repassé le Pnith , la voix publique le désignait pour le poste de ministre des affaires étrangères. On l'envoya comme ambassadeur en Perse. Son intégrité , la trempe vigoureuse de son caractère, ses manières un peu roides, n'étalent pas de mise à Constantinople. Là où tout homme qui veut faire son chemin dans la politique doit se faire de toute nécessité le séide, non pas même d'un parti, mais d'un individu, il s'était maintenu indépendant de toutes les ambitions, de toutes les intrigues personnelles. Il n'était ni poui* Réchid, ni pour Félhi, ni pour Riza, vis-à-vis desquels il avait conservé son franc-parler ; il était pour la Turquie. Les ministres redoutaient sa causticité, Le fait est qu'il portait sur les hommes et sur les choses du gouvernement des jugementssévères. B en avait peut-être le droit : car la Turquie possède peu d'hommes aussi éclairés et aussi intègres. On l'accusait aussi d'orgueil et d'ambition. Pour moi, qui ai passé de longues heures en convei-sation avec lui dans son yali de Rouméli-Hiçar, sur le Bosphore, je n'ai jamais vu en lui autre chose

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((u'un attachement peut-être trop exclusif à son pays et un ardent désir de sa régénération*.

Les vivants ne doivent pas nous faire oublier les morts. La Turquie vient de perdre un de ses hummes d'État et de ses diplomates les plus distingués, Chékib efendi, qui, après avoir occupé successivement le poste d'ambassadeur à Londres, où il signa en cette qualité les traités de 1840 et de 1841 , à Vienne et à Rome, est mort à Constantinople, le 24 décembre dernier, président du conseil d'État.

Nous avons cité comme un fait digne de remarque la mission de Fuad efendi en Espagne. Ce qu'il y eut de plus remarquable encore que cette mission, ce fut l'envoi, trois années plus tard (février 1847), d'un ambassadeur ottoman pour féliciter le nouveau pape Pie IX de son avènement au trône pontifical. Cet ambassadeur était Chékib efendi , et voici le discours adressé au saint-père par l'envoyé du sultan :

« De même qu'anciennement la reine de Saba avait salué le roi Salomon, de même l'envoyé de la Sublime-Porte vient saluer le pape Pie IX,

1 . Depuis six semaines environ Ahmed-Véfîk est revenu de Téhéran à Constantinople , où il a été nommé successivement membre du conseil d'État » fonctionnaire du premier rang de la première classe , et membre du haut conseil de la guerre , sous la présidence d'A*ali pacha. (8 janvier 1855.)

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affii nom de son monarque. Le& merveilles et le^ sublimes actions de Sa Sainteté ayant non-sealement rempli l'Europe de ses louanges, mais s'étant répandues au loin dans toutes les contrées de l'uiiivers, mon puissant monarque m'a honoré de la mission de présenter à la sublime personne du pape ses plus cordiales félicitations pour son exaltation sur le siège de Pierre. Bien que depuis des siècles il n'ait existé entre Constantinople et Rome aucune relation amicale , mon puissant empereur désire vivre en amitié avec Votre Sainteté. 11 a pour votre personne vénérable la plus haute estime , et il saura protéger les chrétiens qui habitent ses vastes États. »

Quel changement, môme depuis le temps de Mahmoud, où le souverain pontife était désigné par Tépithète de « Porc »> dans les actes de la chancellerie ottomane !

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