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3i2 LA TURQUIE ACTUELLE.

gnée de vœux pour sa conseryation. Après ce prélude en quelque sorte obligé, et qui rappelle le bismillah * placé en lête de tous les livres musulmans , il entame un de ces récits à la façon des Mille et une Nuits^ qui se déroule pendant une série interminable d'épisodes et d'aventures. Tantôt c'est une femme qui s'est éprise , à la promenade , d'mi jeune Osmanli et lui donne un rendez-vous chez elle, en l'absence de son mari. Mille difficultés surgissent et sont heureusement siumontées. Enfin l'amant pénètre dans le harem sans savoir û sa maîtresse est jeune ou vieille, belle ou laide. Dans quelques contes, elle est jeune et jolie ; dans d'autres, vieille et laide, ce qui donne heu à des plaisanteries d'un goût souvent équivoque. A peine les deux amants sont-ils réunis, que l'on entend le mari ouvrir la porte de la rue. De là, embarras, craintes, déguisements , cachettes , tout le train habituel de nos vieilles comédies. Après nombre de tribulations, l'amoureux s'échappe, jurant qu'on ne l'y rattrapera plus.

Tantôt le sujet du récit est une moralité, comme les dangers de l'inconduite , la nécessité du travail, etc.; tantôt c'est un conte satirique dont Je fonds est emprunté aux fourberies d'un derviche ou aux malversations d'un cadi; ou bien une de ces histo-

J . Au nom de Dieu (très-clémenf et très-miséricordieui).

riettes tour à tour naïves et grivoises où les Turcs se pâment de rire, comme les Plaisanteries de Nasreddin khoâja.

Nasreddin khodja est l'un des types les plus populaires en Turquie : enfants, vieillards, hommes faits , ne se lassent point' de répéter ses bons mots. L'original de ce personnage était , à ce qu'il paraît, un pauvre homme d*Ak-Cheher que ses concitoyens députèrent à Timour, après la prise de leur ville. Avant de partir pour son ambassade, il consulta sa femme sur ce qu'il devait offrir au vainqueur, des figues ou des coings. Sa femme lui conseilla des coings, comme étant plus beaux à la vue. « Je prendrai donc des figues , » dit Nasreddin. Lorsqu'il fut arrivé en présence de Timour, celui-ci lui fit jeter à la tête ses figues l'une après l'autre. « Dieu soit loué ! » s'écriait le khodja à chaque coup qu'il recevait. Timour, frappé de cette exclamation, lui en demanda la raison. « Dieu soit loué de ce que je n'ai pas suivi le conseil de ma femme, qui voulait que j'apportasse des coings! «ar depuis longtemps j'aurais la tête fracassée. » Une autre fois, Nasreddin, ayant obtenu de Timour dix ducats pour élever un monument à sa guise , construisit «n plein champ une porte sans maison, mais garnie de verrous. Timour et ses courtisans riaient de cette foUe : « Le souvenir de cette porte, dit le khodja au monarque, ir$i à la postérité avec celui

de VOS victoires ; on versera des larmes de deuil sur la « sublime porte » du Conquérant et des larmes de rire sur la porte de Nasreddin. »

On a publié un recueil des facéties de Nasreddin; c'est, après le Coran, le livre le plus répandu chez les Turcs. La plupart le savent par cœur. Mais ici le personnage historique a disparu, et l'ancien khodja est devenu une* sorte de type imaginaire personnifiant la verve populaire et l'esprit de la nation.

Je citerai quelques-unes de ces saillies, qu'un savant orientaliste de Smyrne, M. Nassif Mallouf, s'est appliqué à faire passer dans notre langue. Malhem-eusement je suis obligé d'omettre les meilleures, et pour cause.

Un jour le khodja Nasreddin efendi monta en chaire pour prêcher et dit : « 0 fidèles! savez-vous ce que je dois vous dire? — Non, khodja efendi, répondit l'auditoire, nous ne le savons pas. — Eh bien, puisque vous ne le savez pas, que vous dirais-je donc? » Un autre jour, étant de nouveau monté en chaire : « Musulmans, dit-il, ne savezvous pas ce que je dois vous dire? — Nous le savons, répondirent-ils tous. — Puisque vous le savez, répondit le khodja, pourquoi vous le diraisje? » 11 descend en môme temps de la chaire et s'en va. L'assemblée étonnée décida que, si le khodja

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se montrait de nouveau, les uns répondraient : « Nous savons, » et les autres : « Nous ne savons pas. » Comme auparavant , le khodja monta dans la chaire et s'écria : « 0 mes frères ! savezvous ce que je dois vous dire? » Les uns répondirent : « Nous savons , » et les autres : « Nous ne savons pas. — C'est charmant, repartit le khodja. Eh bien ! que ceux d'entre vous qui le savent l'apprennent à^ceux qui ne savent pas. »

Un jour le khodja emprunte un chaudron à un fie ses voisins, et, après avoir bien combiné son nflfaire, il y place une petite casserole et la rapporte îui propriétaire. Celui-ci, surpris à la vue de la casserole, dit aukhodjji : « Qu'est-ce que cela? » Le khodja répond : * Ne voyez-vous pas que le chaudron L»st accouché? »» Sur cette explication, la casserole est icceptée. Un autre jour le khodja, ayant encore besoin du chaudron, va le prendre, le porte chez lui et le 3^arde. Un jour, cinq jours se passent, et le prêteur lie voit pas revenir son chaudron. 11 va chez le ihodja, frappe à la porte ; le khodja accourt et lui denande ce qu'il veut, ce Mon chaudron, dit l'autre. — Jonservez-vous en bonne santé ; votre chaudron est nort. — Est-ce que jamais un chaudron meurt ? — Vous avez bien cru qu'il était accouché, et vous le croyez pas qu'il soit mort? »

3i<} LA TURQUIE ACTUELLE.

Un jour, un homme, arrivant de la campagne, apporta un lièvre au khodja. Celui-ci fit toute sorte d'honneurs à cet individu et lui offrit à manger. Une semaine après , l'autre revint. Le khodja , ne reconnaissant pas son ancien muçafir, lui demande qui il est. « Je suis, répondit-il, celui qui vous a apporté le lièvre. » Le maître l'accueille. Quelques jours après, certains voyageurs étant venus réclamer l'hospitalité, le khodja leur dit : «Qui ètes-vous? » Us répondirent : « Nous sommes les voisins de celui qui vous a apporté le lièvre. » Peu de temps après, il vit encore arriver de nouveaux convives : « Qui êtes- vous, demanda le khodja ? — Nous sommes les voisins des voisins de celui qui vous a apporté le hèvre. — Ah! réponditil , soyez donc les bienvenus ; » et il leur présenta un simple verre d'eau. Comme ils se récriaient avec étonnement : h C'est, leur dit-il, le bouillon du bouillon du Uèvre. »

Revenons à notre meddah. Rien n'est plus amusant que de le voir imiter les gestes, la démarche, le langage et jusqu'au son de voix habituel de ses personnages, turcs, persans, grecs, arméniens, juifs. C'est frappant de vérité.

La séance se prolonge quelquefois assez avant dans la soirée. Pendant les intermèdes, un serviteur du meddah, à la fois disciple et domestique, circule

parmi les assistants, une écuelle à la main, et recueille les offrandes, dont le total s'élève rarement au delà de vingt à vingt-cinq piastres. Mais vingt* cinq piastres pour le khodja et son élève représentent la dépense d'une semaine. Du reste, si maigre que soit la recelte, il se montre toujours satis&it. ' Le cahvèdji, de son côté, trouve son bénéfice dans l'accroissement de la consommation.

Je ne dirai qu'un mot de Karagveuz. Ce nom signifie proprement « œil noir. » C'est à la fois Pasqttin et Polichinelle, mais avec des accessoires dont le cynisme révolterait tout autre auditoire qu'un auditoire turc. Ici les propos et les actes grossiers du personnage ne font que soulever chez les spectateurs, un rire inextinguible, accru plutôt que tempéré par la présence du kavass, qui, debout devant l'échoppe de Karagueuz, et armé d'une longue gaule dont l'extrémité atteint jusqu'aux bancs les plus éloignés, frappe à grands coups sur les rieurs obstinés. Quand on prend son parti du personnage (qui, après tout, n*est pas pire que certains personnages d'Aristophane), et qu'on possède bien le turc, on peut s'amuser à Karagueuz. Le drôle a de la verve et rencontre parfois des traits d'un véritable comique. Sa satire n'épargne personne : pachas, ulémas, derviches, banquiers, négociants; toutes les castes, toutes les professions sont passées en revue et* marquées chacune du Irait qui lui est propre;

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Les gouvernants eux-mêmes ne sont pas à Fabri de sa censure, et le yizir, qui assiste quelquefois in- . cofjnito à ces représentations ^ s'expose à entendre * plus d'une dure vérité. Mais tout passe à Fabri du ramazan; ce sont les saturnales de l'islamisme.

Karagueiiz ne se montre pas seulement sur les places publiques et dans les cafés ; il pénètre dans les maisons des riches particuliers et jusque dans le palais du sultan. Une cloison grillée sépare les femmes du reste de Fassistance, composée du maître de la maison, de ses enfants, de ses parents e( des autres muçafirs , et leur permet de voir sans être vues.

Chose étrange ! les Turcs paraissent ne pas se douter de ce que leurs karagueusluk, comme ils les appellent, ont de révoltant pour les yeux et pour les oreilles, et ils se montrent scandalises au dernier point de nos spectacles, où Fon voit des femmes figurer sur la scène avec les acteurs. « Comment, me disait Fun d'eux, pouvez-vous supporter la vue de pareilles indécences, et encore plus les exposer aux yeux de vos femmes et de vos filles? — Mais, lui dis-je, que trouvez-vous là de choquant? Ce que fait voir votre Karagueuz est bien plus indécent, et ces mariages accomplis coram populo..,. — Oui, mais ce sont des mariages de poupées. —Comment! s'écria un autre Turc présent à l'entretien , et qui avait sans doute cru qu'il s'agis-

sait de spectacles de marionnettes comme à Constantinopie, ce sont des hommes vivants qui jouent loutes ces bouffonneries? — Sans doute, répliquaije, et aussi des femmes. — Des femmes! quelle abomination! »

Isaac bey lui-même, après un séjour de près d(* y'mgi années hors de son pays, ne pouvait prendre son parti de notre tliéâtre. Néanmoins il lui causait encore moins de scandale que d'ennui. « Ma pauvre? cervelle turque, disaît-il, avait peine à concevoir l'engouement des Français pour ce qu'ils appellent des tragédies, où l'on ne cherche qu'à arracher force larmes des yeux des spectateurs : ne voilà-t-il pas un beau passe-temps, chez un peuple qui passe pour le plus gai de la terre? Malgré mes efforts pour pleurer, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire en voyant une princesse se donner un grand coup d'un poignard de bois dont la lame rentrait dans le manche , pour l'amour d'un prince sans barbe dont les joues étaient peintes comme les siennes. Mon mauvais goût n'excita que la pitié ! » Un jour que la marquise de Mirion le mena voir Mahomet , il faillit faire scandale. Tout alla bien jusqu'au deuxième acte, et même le vertueux Zopire et l'aimable Palmyre parurent l'amuser assez. Mais lorsque l'acteur qui représentait Mahomet parut sur la scène avec un bonnet de nuit surmonté d'une plume, en gnise de turban, notre Turc fut

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transporté d'indignation, et l'on eat tontes les panes du monde à Fempècher de sauter sur le théâtre pour briser les os au prétendu prophète. L'Opéra fui plaisait davantage. Encore avouait-il qu'excepté la danse, tout ce qui se passait sur le théâtre tai paraissait ennuyeux. « Mais, ajoutait41 en riant, je pensais qu'il pouvait se passer des scènes ptos amusantes derrière le rideau. »

Isquisses de mœurs. ^ Noblesse et bourgeoisie turques. —Vie d'un aga , oti grand propriétaire , dans ses terres. — Idée da négociant chez les Orientaux. — Halte d'une caravane. — Sujet de tableau. — Petite bourgeoisie. — Physionomie morale des bazars. — Les petits métiers à Constantinople. —Écrivains publics et bateliers.

Eu Turquie , comme en beaucoup d'autres contrées, la corruption est venue des hautes classes. « Le poisson, disent les Osmanlis, commence à sentii* mauvais par la tête. » Entendons-nous bien, cependant. Ce qu'on appelle ici les hautes classes, c'est tout ce qui occupe un rang , tout ce qui remplit une foncliion (|uelconque dans FÉlat , depuis le vizir jusqu'au »lernier employé de la douane. Quant à une arislocralie comme nous l'entendons , il n'y en a pas en Turquie , par la raison qu'il n'y a jamais eu ni privilèges ni droits héréditaires. Là tout commence

ÉTUDES DE Là VIE PRIVÉE. 321

et finit à l'individu, même le nom. Aussi est-il seul responsable , vis-à-vis de Fopinion comme devant la loi.

Les ministres, les grands officiel^ de la couronne, ceux que l'on désigne sous le nom de ridjal (les hommes par excellence), ne forment point une caste à part dans la nation : cette distinclion , purement hiérarchique, ne rompt point l'égalité qui subsiste entre eux et le peuple dont ils font partie. Il y a plus : elle leur assigne un rang inférieur dans l'opinion. Placés au-dessus des autres citoyens^ en raison du pouvoir dont ils disposent, l'estime publique les met au-dessous d'eux. Lo bacal (épicier) ou le portefaix de la rue se prise dans son for intérieur plus que le vizir, auquel il s'empresse de céder le milieu de la chaussée ; et, en réalité, il vaut davantage. Nous avons vu comment, en Turquie, les fonctions publiques poussent nécessairement à la corruption. Voulonsnous donc trouver le type pur de l'Osmanli, (îe type à la veille peut-être de disparaître , regardons en dehors de la sphère officielle, là où la réforme n'a point encore pénétré ; quittons les abords de la Sublime-Porte ; dirigeons-nous vers la demeure de mon ami Osman aga ou vers celle de son voisin , le marchand de fourrures. Ou mieux encore , si nous sommes avides de contrastes, sortons de Constantinople et allons demander l'hospitalité au

tchifflick de ce vieil aga que M. Layard rencontra dans ses excursions , et qui vivait sur ses terres comme une espèce de chef féodal :

« On est habitué à regarder les seigneurs turcs

comme d'inexorables tyrans, des chefs de bandits,

qui vivaient du pillage prélevé sur les voyageurs et

leurs vassaux. Sans doute , il y en eut d'ainsi faits;

mais ils étaient l'exception plutôt que la règle.

Parmi eux plusieurs se distinguaient par les plus

généreuses qualités, les plus nobles sentiments.

Pai rencontré plus d'un type de cette race presque

éteinte dans quelque coin reculé de l'Asie-Siiaeure

ou de l'Albanie. Je fus reçu cordialement, un soir,

par un vénérable bey ou aga dans sa résidence

spacieuse qui semble aujourd'hui en ruine, mais

riche encore des précieux restes de sa décoration

orientale. Sa longue barbe , blanche comme la

neige, tombait sur sa poitrine; son turban aux plis

nombreux coiffait, unje tête bienveillante, mais

mâle, et il portait un de ces costumes que rejette

. kl nouvelle génération. Sa demeure restait toujours

ouverte à tous venants; les hôtes n'avaient point

à dire d'où ils venaient ni où ils allaient, après

avoir lavé leurs mains avec lui dans le vase de ses

ablutions. Ses serateurs , qui l'entouraient avec

respect , semblaient être plutôt ses enCmts que ses

domestiques. Il dépensait son revenu à construire

des fontaines sur la route pour les voyageurs fati-

gués , OU des caravansérails au' milieu de la plaine déserte. Pratiquant ainsi tous les devoirs et toutes les vertus prescrites par le Coran , vertus et devoirs qui sont aussi ceux de FÉvangile, ce Turc, par ses mœurs , son hospitalité^ sa majesté simple , eût pu servir de modèle à un vrai gentilhomme chrétien. Cette race va se perdant , sans doute ; mais je suis heureux de pouvoir constater qu'elle survit encore pour protester contre le préjugé, Tintolérance et ime prétendue réforme. »

Ne dirait-on pas d'une peinture empruntée aux temps des patriarches? Et quel contraste avec le portrait que j'ai tracé ailleurs du fonctionnaire et de remployé turcs ! Ici le luxe , Tambition , la bassesse, l'intrigue, l'absence de principes; là, la simplicité, la modération dans les désirs, la dignité, la droiture, l'attachement à la religion et au devoir.

Un des types les plus intéressants à obsc^rver après celui-là est celui du traficant dans les contrées musulmanes. Chez nous , où le mot seul de commerçant éveille l'idée d'un homme debout derlière un comptoir ou assis devant un bureau, à l'abri d'un grillage, dans l'angle d'un magasin, étranger la plupart du temps à tout ce qui n'a pas un rapport direct avec son négoce , nous ne nous faisons pas une idée bien nette des instincts élevés et t)oétiques que développent, chez les hommes voués

à la môme profession dans l'Orient, l'habitude des longs voyages, la fréquentation du désert, une vie passée presque tout entière la nuit sous la tente, le jour eu plein air, sub dio. Avez-vous assisté jamais à l'arrivée de la grande caravane d'Ispahan ou de la Mecque dans quelque village de l'intérieur de l'Asie ? C'est là qu'on doit aller pour juger de la valeur sociale du cbmmerçant en Orient et de l'imporlance de son rôle.

« Quelques jours avant le passage de la caravane, dont l'époque invariable a été calculée à l'avance comme celle des migrations périodiques d'oiseaux, toute la population du village ou des villages environnants est sur pied. Au jour prévu, la caravane se montre et défile lentement avec ses dix-huit cents ou deux mille chameaux, et cette nmltitude de marchands et de voyageurs rémiis de toules les parties de r()rient, et parlant tous les idiomes usités depuis les bords du Gange jusqu'à la chaîne de l'Atlas , et depuis le Caucase jusqu'à l'extrémité de la péninsule arabique. Bientôt Ton fait halte ; les chameaux s'agenouillent d'eux-mêmes pour qu'on les débarrasse de leurs fardeaux ; les ballots sont ouverts et étalés en plein air ; la localité s'approvisionne de toutes les denrées et marchandises nécessaires à sa consommation ou à. son usage d'une année, châles et tabac de Perse, cafés et tissus manufiiclurés d'Europe, et livre en échange les

rares produits de son industrie ou quelques groups de numéraire amassés à grand*peine. Cependant' le jour baisse, les opérations commerciales sont terminées ou suspendues; la caravane dresse son campement pour la nuit aux bords de la source entourée de platanes, ou dans le khan que la bienfaisance publique ou la dévotion particulière do quelque Osmanli a élevé pour la commodité des marchands et des voyageurs. Les tapis et les selles destinés à servir d'oreillers sont étendus par terre; les pipes turques ou persanes sont allumées, et, tandis que les serviteurs, môles à quelques habitants du village, préparent le pilau et rôtissent les quartiers de mouton, les autres se pressent autour des marchands accroupis sur leurs manteaux, et écoutent, suspendus à leurs lèvres, les récits qu'ils leur font des endroits qu'ils ont quittés en dernier lieu, des villes où ils ont recueilli les nouvelles les plus récentes et les plus extraordinaires. « Jamais pèlerin au moyen âge, revenant de visiter les saints Ueux , ne réunit autour de lui un groupe d'auditeurs plus attentifs et plus charmés. Quand la curiosité, toujours discrète d'ailleurs , de ces hommes voués pendant le rôste de l'année à un isolement absolu , a été satisfaite, tout à coup l'un des marchands, qui joint h sa profession celle de conteur, élève la voix et entame un de ces récits merveilleux où se complaît l'imagination des Orien-

taux ; et le silence religieux qui a régné autour de lui tant qull a parlé se prol(»ige encore au delà de son récit K »

J'ai rarement vu une scène plus pittoresque , et je regrettais de ne pas être peintre pour ponroir la reproduire.

Devançons maintenant la caravane, et retoumeois à Stamboul dans le bazar ou le bézestein^. L'aspect de ces vastes galeries , offrant la réunion de toutes les nations et de toutes les industries de la Turquie, nous permettra d'ajouter quelques traits à la physionomie de notre Osmanli. Voyez-le accroupi grt vement sur le devant de son échoppe, à côté de son confrère arménien ou grec. Tandis que ce dernier épie de Fœil la pratique et la sollicite de h VOIX : « Holà! hé! CaptanI Tchélébi! signor Captan! » il continue à fumer tranquillement son tchibouk ou à tourner les grains de son chapelet &ï\jk ses doigts. Que si vous vous arrêtez devant sa boutique ' et lui demandez le prix de tel ou tel objet,

2. II faut distinguer entre les bazars (tchartchi ) et Les béxesteins. Les premiers consistent en de longues rues voûtées qoi se coupent à angles droits et qui sont garnies de boutiques de chaque côté Le bézestein est un bâtiment carré, en pierre, également composé de galeries, qui sert de lieu de dépôt et de vente pour les marchandises précieuses , telles que les fourrures , les armes de prix, les antiquités , les montres, etc.

ii. Presque toutes les boutiques* sont construites de manière

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il VOUS répondra poliment, mais laconiquement : « Cinquante, cent piastres ! » Peu au fait des.mœurs et des coutumes du bazar, vous croirez bien faire de marchander : « Comment , cent piastres ! y penses-tu? Dn objet qui en vaut à peine cinquante I Je t'en offre moitié , si tu veux. » Pour toute réponse , il soulèvera légèrement son menton et se remettra à fumer. Vous insisterez en vain , il ne vous rabattra pas un para.

n en est autrement avec les marchands, ouchrétiens ou juifs du bazar. De cent piastres , ils descendent successivement à quatre-vingts , à soixante, à quarante et même au-dessous. Règle générale : offrez à l'Arménien la moitié du prix demandé, le tiers au Grec, le quart au Juif. Mais pour le musulman , si vous avez envie de sa marchandise, résignez-vous à la payer le prix qu'il vous l'aura faite d'abord,

Comme on ne saurait déterminer un Osmanli à donner sa parole à faux , il ajoute une foi implicite à celle des autres. Faites serment devant lui que telle chose est vraie , il vous croira , fût-ce la chose la plus extraordinaire et qui répugne le plus à sa raison ou à son intérêt. Dernièrement un officier français se rend au bazar pour acheter du drap pa-

que Tacheteur, au lieu d'entrer, se tient dehors ou sur le trottoir, tandis que le vendeur est dedans.

32g LA TURQUIE ACTUELLE.

reil à celui qu*un de ses camarades avait acheté la veille; jnais le marchand n'en avait plus. 11 va chez un autre, qui lui en demande un prix un peu plus élevé. L'oflicier se récrie en montrant Téchanlillon qu'il a apporté. Le marchand considère TéchanlîUon , s'assure que la qualité de réloffe est la même» et propose à l'acheteur d'affirmer par serment qu'il dit la vérité quant au prix. Celui-ci, curieux de voir la fin de cette contestation , consent à faire le serment exigé ; alors le marchand lui abandonne le drap au même prix que son confrère.

Cette confiance dans la parole donnée , cette dignité, cette réserve, me plaisent, je l'avoue. Je ne sais pourquoi chez nous celui qui vend affecte de se placer au-dessous de celui qui achète. En Turquie, le vendeur marche de pair avec l'acheteur. Il y a plus , on dirait qu'il fait son métier autant pour obliger que pour s'enrichir.

De fait , il ne s'inquiète pas beaucoup de sa vente, et regarde sans jalousie celle de son voisin plus favorisé. « Mon tour viendra demain , » pense-t-il. Lorsque la voix du muezzin se fait entendre , si le temps est mauvais, il fait ses prières et ses prosternations dans sa boutique S au milieu des allants et des venants , avec le même recueillement que s*il

1. La prière mahométane, ou natmzjr, se compose de génuflexions, r'k'a, et d'adorations, souddoud, qui consistent à se prosterner la face contre terre.

ÉTUDES DE LA VIE PRiVËE. 329

était dans le désert; ou bien il se rend à la mosquée voisine, laissant sa marchandise sous la seule garde de la foi publique.

Au retour, il trouve tout intact. Dans cette immense capitale , où le patron s'absente de sa boutique à des heures fixes et connues d'avance , où la porte des maisons, la nuit, n'est fermée que par un simple loquet , il ne se commet pas quatre vols par année. A Péra et à Galala , habités exclusivement par les chrétiens , il ne se passe pas de jour que l'on n'entende parler de vols et de meurtres.

La probité est la môme dans les campagnes. Écoutez le récit d'un voyageur anglais, dans une lettre adressée dernièrement au Daily-News :

« J'avais loué aujourd'hui un paysan bulgare avec son chariot à bœufs , pour transporter mon bagage et celui de mon compagnon , ancien militaire et Hongrois. Malles, portemanteaux, sacs de nuit, manteaux, fourrures et châles, tout était exposé au grand air. Voulant acheter du foin pour nous étendre dessus pendant la nuit (les lits sont ici un mythe), un Turc, poli s'il en fut, offrit de m'accompagner. Le paysan détela ses bœufs et les laissa avec tout notre équipage dans la rue. •» n faut que quelqu'un reste là, »» dis-je en le voyant s'éloigner.

« — Pourquoi? demanda le Turc surpris.

^ — Pour garder nos effets.

330 UL mOTlE JUCTCELLE.

* — Oh! nêplîqu le masaliiiui, ce ii*est fias né^ « cessaiiv; Os poonaiciit demeurer là toote une • semaine, ooit et jour, personne n> loocbenit »

« Je me rendis à cette laîscm, et, quand je revins, je trouvai que tout avait été respecté. Notez 1h£B que tous les soldats de Fklam passent et repassent sans cesse.... Que ce fiait soit proclamé aux durétieus dans toutes les chaires de Londres, qudquesuns croiront rêrer; qu*ils se réveillent ! »

Rien de pittoresque, d*ailleurs, comme ces ba* zars, avec leurs mille mes voûtées, assez larges pour que des arabas remplis de femmes turques et arméniennes y cheminent à Taise, et où sont réunies toutes les industries similaires : ici les pelleteries et les foiunu-es; ià, Forfévrerie et la bijouterie; plus loin, les tissus de soie et de coton, la conflserie, les essences, les livres, la gravure siu- métaux, elc. Toutes ces industries, à Texception de l'orfèvrerie et des tissus , sont entre les mains des Turcs. Les Grecs sont marchands de draps, tailleurs, cor* donniers; les Arméniens, bijoutiers, horiogers, brodeurs, passementiers, fabricants de babouches; les Juifs, coiuliers, ferblantiers, fripiers, marchands de bric-à-brac, etc.

Ces diverses industries forment des corporations ou esnafs , sous Ja surveillance d'un chef choisi par elles et reconnu par la Porte.

Mais toutes les industries , comme tous les genres

de commerce, ne sont point concentrés dans les bazars ; il y a encore les in^ilustries nomades , exercées par une classe spéciale d*individus , dont la physionomie et le genre de vie ofirent certaines particularités curieuses à observer.

Ces individus sont désignés sous le nom de bekiars (célibataires). Ce sont les Savoyards et les Auvergnats de la Turquie ; la plupart viennent des provinces de l'intérieur , et principalement de TÂnatolie, à Constantinople et dans les Échelles , où ils amassent, à force de labeurs, de patience et d'économie , un petit pécule qui leur sert à retourner plus tard dans leur pays natal et à s'y établir.

Leur nombre à Constantinople n'est pas évalué à moins de soixante-quinze ou soixante-seize mille , dont deux cinquièmes sont des Turcs , et le reste des Grecs et des Arméniens.

La plupart quittent leurs villages sans avoir ni profession ni but déterminés, et s'en remettant au hasard du soin de les pousser dans la voie jqui doit être la meilleure pour eux. Le voyageur Fontanier parle de deux békiars arméniens qui s'étaient joints à sa caravane en quittant Erzeroum, et dont l'un était orfèvre , l'autre palefrenier. Il les retrouva au bout de quelque temps à Stamboul, le premier pâtissier , le second vendeur de tabac.

Néanmoins les békiars s'adonnent de préférence aux petites industries qui exigent un attirail et une

mise de fonds peu considérables, telles que celles de hammal (portefaix), «ayga (porteur d'eau), khalvadji (vendeur de khalva), chekerdji (vendeur de sucreries), djiguerdji (vendeur de foies de mouton) , etc.

Les hammals sont ordinairement des Turcs ou des Arméniens de TAnatolie. Cette classe de békiars est fort nombreuse et ne comprend pas moins de quatre ou cinq mille individus, divisés par chambrées (odas) et placés sous la surveillance d'un chef (hammal'bachi). En effet, les rues de Constantinople , à l'exception d'un petit nombre et pour de courtes distances , ne permettant pas la circulation de charrettes chargées de matériaux pesants ou volumineux, ces transports se font à dos d'homme ou à l'aide de chevaux et d'ânes. Les hammals se tiennent aux abords de toutes les échelles de Topkhané et de Galata , ou à l'entrée des khans où sont établis les comptoirs des négociants. C'est de là qu'ils partent, tantôt isolément, pliant sous un poids de cinq ou six quintaux, tantôt par troupes de huit, douze ou seize hommes, transportant en commun, à l'aide de longues perches posées sur leurs épaules, et en marchant au pas de course, des barriques d'une dimension colossale. Il est quelquefois dangereux de se trouver sur le passage de ces trains, surtout quand ils évoluent pour entrer dans une rue transversale, et, malgré le cri de guarda!

^uardal poussé par les hammals, le passant n'a pas toujours le temps ou Fadresse nécessaires pour éviter leur contact.

La probité des hammals est plus sûre encore que celle de nos Auvergnats. Ce sont eux qui transportent les groups d'espèces des comptoirs de Galata aux navires en partance , et vice versa , et il est, je crois, sans exemple qu'un colis ait jamais manqué à l'appel. Il est vrai qu'ils sont aidés en cela par l'honnêteté proverbiale de la nation. Un négociant de Galata revenait de Stamboul avec un sac de deux mille piastres en bechliqsK En débarquant à l'échelle de Topkhanè, le sac crève, les pièces tombent et s'éparpillent sur le quai ; quelques-unes même roulent jusque dans la mer. La foule se précipite; les kaïkjis plongent dans l'eau. Le propriétaire, inquiet, suit tous ces mouvements; puis il se rassure en voyant que de toutes parts les piastres, au fur et à mesure qu'elles sont retrouvées , sont réintégrées dans le sac. Un bammal prend alors le sac , le charge sur son épaule , et accompagne le négociant jusqu'à sa demeure. Celui-ci, après avoir payé au hàmmal le prix de sa coui-se, s'empresse de compter les bechliqs : il n'en manquait pas un seul.

Les saqqas sont les porteurs d'eau de Constanti-

1. Pièces de cinq piastres en argent d*un titre très-inférieur.

334 LA TURQUIE ACTUELU.

nople. Munis d*uiie outre de cuir, qo*ils portent sospendae en érharpe, ils Tont puiser Tean am fontaines publiques alimentées par les beitds (réserroirs;, et en approvisionnent les maisons des fiartîculiers qui ne sont point pourvues de fontnÎDes ou de citernes. La meilleure eau est celle de Belgrade, viUage au nord de Constantinople, dans ane fraiehe vallée, au milieu de magnifiques forêts. L*avant-demier ambassadeur à Ylenne (c'était, je crois, Chékib efendi, qui vient de mourir), ne poovait point en boire d'autre; et il faisait venir, à grands firais, sa provision de Constantinople parle Danube.

[>es ehekerdjis et les kkalvadjis parcourent ks rues et les lieux de réunion en portant devant em de petites tablettes couvertes de sucreries et de confitures de toute espèce. Le khalva est une pâte particulière faite d'amandes, de miel et de parfums, dont les Turcs sont très-friands.

Le bagage des djiguerdjis consiste en une longue perche qu'ils portent sur l'épaule , et d'où pendrat des lambeaux de foie ou de mou qui attirent autour d*eux une multitude de chiens et de chats aflamés. De bonnes âmes leur achètent leur marchandise et la distribuent à ces pauvres bêtes , dont la cliarité musulmane se reprocherait l'abandon comme une offense envers Dieu.

Hais aucune de ces professions ambulantes* ne

saurait se comparer, comme importance ou comme nombre, à celle des kiatib»^ ou écrivains publics,, et des cailgis.

Les kiatibs (on donne également ce nom aux copistes des diverses administrations) se recrutent exclusivement parmi les Turcs ; aussi ne doivent-ils pas être compsis au nombre des békiars. De plus, cette profession suppose certaines études préalables, qui en font presque une profession libé- Fale. £In kiatib est un lettré; il a droit au titre d'efendi.

Les écrivains ont, en général, leur boutique aux abords des bazars et des mosquées. Accroupis sur leurs talons, ayant devant eux une petite table carrée de six pouces de haut, sur laquelle ils appuient? leur papier, à moins qu'ils ne préfèrent écrire sur leur genou , la ceinture garnie d*un enerier de laiton muni d'un long étui aplati , où sont renfermés \&s,kalem (plumes de roseau) et le canif,, ils attendent, les besicles sur le nez, que la pratique vienne ; et ils ne chôment pas, vu le petit nombre de gens en Turquie qui savent écrire. En effet , on ne compte pas moins de sept espèces différentes df écritures, correspondant chacune à un usage par* ticulier, tels que le nessik, qui s'emploie uniquement pour la transcription du Coran et des livres sacrés; le divam , usité dans les firmans et les actes officiels; le ri'kâ ou écriture cursive, etc. Tanlfft c'est

un békiar qui veut faire donner de ses nouvelles à sa famille ; tantôt un artisan qui désire présenter un placet au grand vizir; d'autres fois, une mère qui demande au kiatib de lui tracer un verset du Coran sur un petit morceau de papier qu'elle suspendra, en guise de n^^Aa (amulette), au cou de son enfant malade. Ordonnance , placet , lettre , autant d'écritures diverses. Quelquefois, mais plus rarement, les fleurs jouant un plus grand rôle que le papier dans ces sortes d'affaires, la missive cacbe un rendez-vous ou quelque intrigue d'amour. Un matin, de très-bonne beure, une femme, la figure entièrement cacbée par son yacbmak, s'arrêta devant l'écboppe d'un kiatib , sur la place qui entoure la mosquée de Yéni-Djami. « Efendum, ditelle, je voudrais écrire à mon frère, qui demeure à tel endroit.

— Dicte toi-même, répondit le vieillard; je remplirai fidèlement tes intentions , avec l'aide de Dieu. »

Cependant, au bout de quelques instants, il posa son kalem sur la tablette qui lui servait de pupitre, et s'adressant à sa cliente : « Hanem , dit-ii d'une voix grave et sans lever les yeux , à qui écris-tu ainsi?

— Ne te l'ai-je pas dit? répondit la jeune femme saisie d'un tremblement subit; à mon frère.

— A qui appartiens-tu?

ËTUBfiS DK LA VIE PRIVÉE. 337

— Je suis fet femme de tel efendi.

— SalWl que lu es dehors 4 cette heure?

— n est en voyage.

-=- Où demeures^tu ?

— Dans tel quartier.

— Eh bien , pourquoi ne t'es-tu pas adressée à tei kiatib , ton voisin? c'est un homme habile.

— Oui, babam (mon père), mais sa boutique n'était pas ouverte , et je suis pressée. »

Le YÎeil écrivain prit la feuille de papier à moitié écrite et la déchira en plusieurs morceaux.

« Eh bien ! que fais-tu ? s'écria la jeune femme de plus en plus troublée. Crains4u que je ne veuille pas te bien payer? »

Et , en disant ces mots , elle tire avec empressement son moudioir de son sein, et cherche d'une main tremblante le coin où, suivant Tusage, elle a lié les pièces de monnaie pour la dépense du jour.

« Gela n'est pas nécessaire. Crois-moi , hanem , retourne dans ta maison ; cela vaut mieux que d'écrire ainsi à ton frère, è[uand ton mari est absent.

— Oui, babam. »

Et la pauvre fenune, se levant de la natte où elle s'était accroupie , reprit lentement le chemin de son logis ; le vieil écrivain la suivit des yeux jusqu'au bout de la rue, et reprît tranquillement son tcHbouk.

Les caïkjis ou conducteurs de calques (c'est le nom donné à ces milliers de bateaux qui sillonnent à toute heure du jour le canal et le port, et qui sont comme les fiacres de Constantinople) forment la corporation la plus considérable , bien ((ue leur nombre ait beaucoup diminué depuis rétablissement de la compagnie des bateaux à vapeur du Bosphore , il y a quatre ou cinq ans. Rien (le plus gracieux que ces espèces de pirogiies élancées, faites en forme de navettes, longues de quinze à vingt pieds sur trois et demi au plus dans leur plus grande largeur, terminées par deux becs à l'arrière et à l'avant (ce dernier trèsaflilé et armé d'un petit éperon), sculptées intérieurement et couvertes de dorures à l'extérieur. Rien de plus pittoresque aussi que l'attitude et le costume des rameurs, avec leurs larges pantalons, leur tête rasée, leur poitrine recouverte seulement d'une chemise en soie de Brousse, assis sur le milieu du bateau, faisant face à la poupe, et armés chacun de deux avirons qu'ils plongent de concerl dans l'eau en les ramenant de l'avant à Tarrière avec une vigueur et une dextérité merveilleuses. En remontant le Bosphore, le calque suit aisément un cheval au trot, et, à la descente, il lui laissei'ait prendre peu d'avance sur lui , fût-il mis à l'allurr la plus allongée.

Un jour (c'était quelques années avant la révo-

lution française), on vantait, en présence d'un baïle (ambassadeur) de Venise , l'habileté des bateliers turcs et la rapidité qu'ils savaient imprimer à leurs caïques; on n'hésitait pas à les proclamer supérieurs à ceux de toutes les autres nations. Le représentant de la* sérénissime république prit feu à ces mots et revendiqua la supériorité en faveur des gondoliers de Venise, offrant de parier ce que l'on voudrait pour ses nationaux. Le chevalier d'Amshey, ambassadeur d'Angleterre , releva le gant et paria pour les Turcs. Les enjeux étaient considérables. On prit jour au printemps suivant, pour donner au baïle le temps de faire venir des gondoliers de choix. Les Turcs furent vainqueurs.

Outre les caïques publics qui stationnent aux diverses échelles et qui sont conduits par un , deux ou trois rameurs, il y a les caïques des parlicuUers, montés par des caikjis attitrés qui font partie de leur maison , et munis de deux à cinq paires de rames, suivant le rang des propriétaires. Ce dernier nombre est le maximum fixé par les règlements pour les ministres d'Etat et les ambassadeurs. Le caïque du sultan est conduit par quatorze rameurs et surmonté d'un tendelet rouge.

Il y a aussi le pazar-caïk, qui est au caïque ordinaire ce que l'omnibus est au fiacre ou à la voiture de remise, et qui, moyennant quelques paras, transporte les passagers de Stamboul aux divers villages

qui bordent la Corae-d'Or et le Bosphore. Ici les sexes, les âges, les religions même sont confondus. « Musulmans, Grecs, Arméniens, faife, Francs mêmes, tous sont les bienvenus. Les feinnies, voilées de leur yachmak, se tiennent à la poupe aTec leurs petits enfants dans leurs bras ou à leurs côtés ; les hommes occupent le milieu du bateau. Pas de conversation bruyante , d'éclats de rire indécents , de contes grivois pour passer le temps. On parle à voix basse , et. souvent pendant tout le trajel il a régné le plus profond silence. A la proue sont quatre, six ou- huit rameurs choisis, vigoureux, athlétiques. Chacun d'eux fait mouvoir une rame longue et pesante. Tous vont en mesure ; la mer écume sous leurs coups redoublés. En voyant cette grosse barque et la population nombreuse qu'elle contient, on à peine à crohre que leurs efforts puissent lui imprimer un mouvement si rapide , surtout quand les vents sont contraires. Alors la fatigue est extrême ; la sueur ruisselle de leun fronts basanés , de leurs larges poitrines. D'autres fois, car tout est compensation dans ce monde, les vents sont favorables et les courants peu rapides , les voiles suffisent et les rameurs restent les bras croisés*. »

Le genre de vie des caikjis , leurs mceurs , leurs

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