‹ La TurquieChapitre 58 sur 86 · Brayer, J^eufann^d Cêfutonlmofle · texte numérisé non relu

Brayer, J^eufann^d Cêfutonlmofle

ÉTUDES DE LA Tlfi PBIYËE. 341

usages fournissent à Tobservateur une foule de détails curieux et intéressants. Un voyageur anglais, M. Slade, aujourd'hui contre-amiral au service de la Porte, sons le nom de Musbaver pacha, a recueilli sur Tnn d'eux, dont il s'était amusé à suivre la carrière, des indications qui paraissent devoir convenir à la généralité, et gui se trouvent confirmées. par le témoignage du docteur Brayer.

« Nombre d'entre eux, dit-il, sont devenus, au moyen de leurs économies, propriétaires d'un ou plusieurs caïques. Ceux qui n'ont pas les mêmes moyens se mettent à deux pour en avoir un, et ceux qui n'en ont pas en louent un de ceux qui en ont plusieurs. Ils se choisissent des apprentis parmi leui-s jeunes frères d'armes. Vousta (patron) instruit avec bienveillance et reprend d'un air sérieux, mais sans aigreur ; le tchirak (novice) écoute attentivement et ne se permet jamais de répondre. 11 existe entre eux une espèce de parenté. Je voyais quelquefois mon premier batelier saluer avec une respectueuse affection un de ses confrères. Lui ayant demandé qui c'était : m C'est mon père, » me dit-il, « c'est-à-dire celui qui m'a enseigné ma pro- « fession. » Chacun d'eux a, sur le bord de la mer, une remise où le soir il rentre sa nacelle, et, au moyen d'un plan incliné, la tiré au bord de l'eau, pour qu'elle ne soit pas exposée aux injures de l'air et au choc des vagues. Ils sont généralement beaux.

bien faits et de la plus grande propreté. Leur nourriture est peu abondante, mais saine; l'eau est leur seide boisson. »

Quant à leur instiniction , elle est, en général, peu étendue ; mais ils possèdent les connaissances nécessaires à leur métier, et, par-dessus tout, ce tact, cette dignité polie particulière aux musulmans et si éloignée des façons grossières et du laisser-aller familier des artisans de nos grandes villes. Point de mots indécents, de jurements surtout. Sobres de paroles, ils se contentent de répondre aux demandes du voyageur, sans jamais Tinterpeller.

Le soir, quand ils ont achevé leur journée, ce qui a lieu ordinairement après le coucher du soleil, les règlements de police défendant de naviguer dans le Bosphore passé ce terme , ils rentrent leurs bateaux et regagnent leur logis. Un très-petit nombre d'entre eux sont mariés; la majorité appartient à la classe des békiars. Comme leur but est d'économiser le plus possible, ils se mettent, en général, cinq ou six ensemble; et louent, pour une somme de quinze à vingt piastres par mois, une grande chambre dans laquelle chaque associé a son tapis et ses coussins pour la nuit. Us donnent à peu près pareille somme à quelque vieillard (le plus souvent un parent de l'un des membres de la société) pour prendre soin de l'appartement com-

inun et préparer le souper. Ce vétéran fait de plus l'office de conseiller et d'arbitre, et, comme la vieillesse n'est nulle part aussi respectée qu'en Orient, il passe ses jours fort doucement. Toutes ses dépenses sont payées, et les jeunes gens qui l'emploient lui prêtent l'assistance qu'il pourrait attendre de parents ou de domestiques. Au bout de cinq ou six ans de ce train de vie, chacun a amassé assez pour retourner dans son pays avec un petit pécule, à moins, qui sait ? qu'il n'ait quitté avant cela sa profession de batelier pour devenir (îapitan-pacha, séraskier, grand vizir. Pourquoi non, si Dieu le veut ?

Un jour, à Stamboul, me trouvant en compagnie d'un Arménien, nous nous approchâmes d'une fontaine pour y boire. Un hammal nous présenta son gobelet en étain. L'Arménien, après avoir bu, le remercia en lui disant : « Dieu te fasse sadr'azam. — Allah kériml >» répliqua le hammal, sans paraître surpris ni offensé d'un souhait passé en usage , et qui chez nous serait pris comme une mauvaise plaisanterie.

344 LA TUaQUIfi ACTUELLE.

Qualités propres aux Osmanlîs. — Attachement à la religion. — Dispute entrfrun Grec et un Latin. — Traits de tolérance. - Les lazaristes d'Orient. — Anecdotes.— Influence des idéeartligieuses. — Beau trait d'un Arabe. — Hospitalité turque. — Dignité et distinction naturelles des Osmanlis. — Osman aga et la vieille Turquie.

VOsmaDli est le peu^ religieux par excellence: sa foi est imperturbable. Aucun argument ne prévaut contre elle ; les plus grandes catastrophes ne sauraient l'ébranler. Qu'y a-t-il dans te monde qui se puisse comparer à un vrai croyant? Un Grec et un Latin disputaient avec vivacité sur la prééminence de leur religion. « A quoi bon tant de paroles? dit un vieil Osinanli pris à témoin: beïaz donouz , siah donouz , epsi donous durUw (cochon blanc ou .cochon noir, c'est toujours cochon). » Un musulman, au contraire, est « une statue d'or. » On doit cependant faire la part de la faiblesse humaine. « Si vous feites fondre la statue, vous y trouverez une parcelle de plomb. » Autrefois ralliage n'existait point, mais tout di'génère.

Ce mépris hautain pour les autres croyance? est encouragé par notre exemple. Notre négligence à observer les préceptes de noti'c religion,

le respect humain qui en gêne les pratiques les plus essentielles, notre facilité à. l'abandonner pour les motifs souvent les plus misérables S sont pris par rOsmanli comme autant de preuves de Finfèriorité de cette même religion. C'est pour cela qu'il aippelle l'Europe « la terre des infidèles , >» et qu'il joint en parlant de nous l'épithète de 7Huihid (impie) à celle de ghiaour^ (infidèle).

Toutefois ce mépris n'engendre point la persécution. J'ai montré ailleurs, en m'autorisant de nombreux exemples % comment Tesprlt de prosélytisme et l'inlolérance , si souvent reprochés aux ' Turcs, sont conti*aires non-seulement au principe, mais à la pratique constante de l'islamisme. Comme rien au monde ne pourrait engager l'Osmanli à renoncer à sa religion , il ne cherche point à vous attirer hors de la vôtre. Si vous lui plaisez, si vous vous êtes , d'une manière quelconque , attiré ses sympathies, il arrivera qu'il vous dise en manière d'adieu : « Dieu l'accorde une heureuse fin ! » ce qui voudra dire : « Dieu te fasse la grâce de deve-

1. On citerait difficilement dans le Levant l'exemple d'un Turc qui ait renoncé à sa religion pour en embrasser une autre, tandis que journellement des chrétiens et des juifs se convertissent à Tfslamisme.

2. Ghiaour^ corruption du mot kiafir, est le terme par lequel on désigne tous les individus qui sont hors de la religion musulmane ; on appelle mulMd ceux qui n'ont point de religion.

- 3. Lettres swr la Turquie, t. II, p. 9.

jiir musulman ! * Hais il bornera là son intervention : aller plus loin, ce serait empiéter sur le . domaine divin. « La conversion des âmes, disent les docteurs musulmans» appartient à Dieu. » Voici une autre belle maxime de ces mômes docteurs : « Fais du bien à tout le monde et ne dispute point avec les ignorants. » La Turquie n*a jamais connu ni les persécutions religieuses, ni le Saint-Office, ni les autO'da-fé. Au contraire elle ouvre un asile sur son territoire aux malheureuses victimes du fanatisme chrétien. Consultez Thistoire. Au quinzième siècle, des milliers d'Israélites, chassés de l'Espagne et du Portugal, trouvent un refuge dans (îette même Turquie où leurs descendants , depuis près de trois siècles , mènent une existence paisible, hormis (faut-il le dire ?) là où ils ont à se défendre contre les persécutions des chrétiens, et surtout des orthodoxes. Encore aujourd'hui à Athènes , tant que durent les fêtes de Pâques , pas un Juif n'oserait se montrer dans la rue. En Turquie du moins, si la race d'Israël demeure exposée aux insultes de la populace grecque et arménienne, l'autorité locale intervient pour la protéger. Toutes les rehgîons , comme toutes les nationalités, subsistent côte à côte sur les vastes et pacifiques domaines du sultan. La mosquée, il est vrai, «lomine l'ÉgUse et la synagogue , mais elle ne les exclut point. Le cathoUcisme est plus Ubre à Con-

stanlinople et à Smynie qu*à Paris et à Lyon. Aucune loi ne gêne ses manifestiitions extérieures et n'emprisonne Dieu dans le sanctuaire. Le mort que Ton porte à sa dernière demeure est suivi d'une longue file de moines armés de cierges et psalmodiant des cantiques. Le jour de la Fête-Dieu, toutes les églises de Péra et de Galata sortent proccssionnellement , précédées de la croix et de la bannière, et escortées par un piquet de soldats qui forcent les Osraanlis eux-mêmes à se ranger sur le passage du cortège.

Mais, va-t-on me dire, les catholiques d'Orieut sont protégés par la France et par TAutriche, comme la Russie protège les Grecs, l'Angleterre les protestants. Soit; mais les pauvres Israélites, qui les protège * ?

n y a quatre ou cinq ans , on amena devant le pacha de Mossoul un muletier Israélite, accusé d'avoir blasphémé le Prophète , ce qui avait mis toute la population en émoi. En entendant répéter les paroles sacrilèges imputées au prévenu, le pacha recula d'horreur: « Il est impossible, s'é-

1. Il y a. d'ailleurs, un autre argument plus décisif en feveur de la tolérance musulil^ane :. c'est qu&^}es capitulations à*pii^ découlent les privilèges des Ëgli96s chrèfîiklnes étt Orient ont été concédées à une épc^gue où la*lharm^i?*à l'apogée de sa puissance, ne subissait Tîntervention d^bu^f^IÊtat étranger dans sa politique.

cria-t-îl, qu'un homme ait parlé ainsi sans attirer immédiatement sur sa tète le châtiment d'Allah. Je ne puis donc croire que ee muletier soit coupable , et il serait présomptueux à moi de punir ce que Dieu a dédaigné. »

Voilà un bel exemple de tolérance ! Et cependant que de gens encore en France, sur la foi de la Gazette d'Augsbaurg ou de YObservateur tfitàènes^ croient qu'en Turquie l'on torture et l'on empale journellement les « chiens de chrétiens, » comme ils croient, sur la foi des faiseurs de drames et d'opéras comiques , au mouchoir offert par le sultan à l'odalisque qu'il honore de ses faveurs, aux femmes cousues vivantes dans un sac et jetées dans le Bosphore, à ces murs dégouttants' du Sérail ,

Où Ton voit, tant ces Turcs ont des façons accorles! Force gens empaillés accrochés à des portes.

Le gouvernement turc n'a dérogé dans la pratique à ses maximes de tolérance que lorsqu'il a vu la propagande chrétienne, à l'abri de cette tolérance même , faire irruption dans son domaine et porter le trouble à la fois dans les consciences et daiisJÉtat. Les lazaristes «euls,, dont l'apparition en Turquie remoBte à Faimée 1781 , ont sagement compris leur rôle.; ftossi leurs missions, qui embrassent aujourd'hui tout le Levant , sont-elles les

ÉTimeS DE LA TIE PMVÉE. 349

seules jusqu'à présent qui aient porté de véritables fruits.

Les autorités locales, bien loin de leur faire obstacle, encouragent les premières un zèle dont la bienfaisance paraît être Tunique mobile. N'est-ce pas un Turc, et Tun des principaux fonctionnaires (le la Porte, Hassib efendi qui, en 1844, au sortir d'une visite qu'il avait faite au pensionnat des sœurs de la Charité, s'empressa d'envoyer à la sœur supérieure, en témoignage de sa satisfaction, une belle robe de première communion pour l'élève pauvre qui serait jugée digne de cette faveur? Vers la même époque , un autre personnage (c'était , si je ne me trompe Kémal efendi , qui représente aujourd'hui la SubKme-Porte à Berlin) plaça son fils au collège de Bébek , dirigé par les lazaristes *. Tout Stamboid s'en émut; les vieux ulémas surtout jetèrent les hauts cris, si bien que le père, effrayé, retira, quoique à regret, son fils des mains auxquelles il l'avait confié. L'affaire parvint aux oreilles du sultan, qui manda le père et le ffls ensemble au palais. Il s'adressa d'abord à Tcnfant: « E^-ce que les adorateurs de la statue, lui demanda-t-il, auraient travaillé à te détourner de te foi d'Osman et d'Abou-Békir?

1 . Bébek est un joli petit village, sur le Bosphore , à moitié de ehemin de Constantinople ^t de . Tbérapia.

3ii0 LA TURQUIE ACTUELLE.

— Non.

— Est-ce qu'ils auraient pratiqué à ton égard quelques moyens indirects pour te disposer à embrasser leur doctrine ?

— Non.

— Ils ne t'ont donc jamais rien dit qu'un bon musulman ne puisse entendre?

— : Non.

— En ce cas, reprit le sultan en se retournant vers le père, remets ton fils où il était, et ne t'inquiète de rien, h

L'éducation n'est que la moindre partie de l'œuvre des lazaristes, qu'assistent dignement les frères de la doctrine chrétienne et les filles de Sainl- Vincent-de-Paul. A côté de ses écoles qui, en 1849, instruisaient gratuitement près de seize cents enfants des deux sexes, la seule mission de Constantin nople entretenait un hôpital, des crèches, des salles d'asiles et des dispensaires qui secouraient annuellement cent treize mille indigents ou infirmes, distribuaient des remèdes gratuitement à quatrevingt mille malades, et habillaient de deux à trois cents petites filles indigentes. Aussi pourraiton difficilement se faire une idée de la vénération dont ces pieux missionnaires, et principalement les sœurs de charité , sont l'objet à Constantinoplc et dans toutes les Échelles.* Pas un pauvre qui ne les connaisse et ne les salue en passant de

ÉTUDES DE LA VIE PRlYfiE. 'Soi

ses bénédictions; pas un matelot anglais, nissc ou autrichien, qui ne se découvre à leur aspect, dans les rues de Galata : car il sait que , en cas de maladie, si l'hôpital de sa nation est trop encombré pour le recevoir, il y aura toujours place pour lui à l'hôpital français, dût une des sœurs quitter son lit pour le lui donner. Les Turcs eux-mêmes s'inclinent sur le passage de ces filles de Marie, qui pansent elles-mêmes leurs blessures et ne craignent pas de se montrera eux le visage découvert, comme leurs mères ou leurs sœurs. J'en ai vu qui se précipitaient au-devant d'elles, dans la rue, pour baiser le bas de leurs robes. Voici à cette occasion une anecdote touchante qui me fut racontée à Smyrne.

Un Turc, d'un village situé à quelque distance dans l'intérieur, s'était blessé assez grièvement par suite d'une chute ; des passants le recueillirent et le portèrent à l'hôpital français, qui était voisin. Il fut admis, soigné, et, au bout de quelques semaines, sa fracture ayant été remise, il quitta la maison hospitalière pour retourner à son village.

Deux années s'écoulèrent; les sœurs ne pensaient plus à lui , quand un beau jour on le vit revenir, portant sur ses épaules un autre Osmanli blessé à la jambe : «» Louange à Dieu ! dit-il en saluant la supérieure. Je t'apporte cet homme à guérir. Sache que là-bas je pensais à toi nuit et

jour, priant Dieu qu'il fournit au pauvre Mébémel le moyen de reconnaître ton bienfait. Â la fin, » miséricorde a permis que ce pauvne homme, mon Toisin, se cassât la jambe en tombant ; je Fai chargé sur mes épaules , et je te Famène pour que tu le guérisses comme tu m'as guérL »

Cette anecdote me rappelle un autre fait dont je fus témoin presque à la même époque, et qui montre également à quel point la mémoire du bknfait demeure gravée dans le cœur des Osmanlis.

Un de ces incendies si fréquents à Constantinople, qui, en quelques heures, consument tout un quartier, avait éclaté, le soir, dans le faubourg de Pért. Un négociant européen, dont la maison était située à plusieurs centaines de toises dans une petite rue transversale, se mit aussitôt en devoir, selon la (îoutume , d'en enlever tous les meubles et les objets précieux, dans le cas fort probable où l'incendie viendrait à l'atteindre. Il n'y avait pas une minute à perdre; lui, sa femme, ses enfants, les dômestiques, tout le monde se mit à l'œuvre. 11 n'y avait rien à attendre des voisins, chacun étant occupé de son propre danger. Quant aux individus qui accouraient du dehors, on avait assez à faire de se garer d'eux ; la plupart, Maltais et Ioniens, étaient venus là pour piller sous prétexte de porter du secours. Aussi la besogne allait lentement ; l'incen-

die, au contraire, gagnait avec rapidité, lorsqu'on vit arriver une vingtaine de Turcs munis de pompes, qui se mêlèrent activement aux travailleurs. Au milieu d'eux un homme d'une cinquantaine d'années, coiffé du turban blanc des hommes de la loi, dirigeait et stimulait leur zèle au moyen d'une bourse de soie attachée à sa ceinture, dans laquelle il plongeait, presque sans discontinuer, sa main qu'il retirait pleine de paras. Grâce à ce secours inattendu, nonseulement le contenu de la maison, mais la maison elle-même fut préservée des flammes. Quand tout fut fini, le négociant européen s'approcha de l'étranger, que personne ne connaissait, et le remercia avec effusion, tout en lui témoignant sa surprise de le voir pour la première fois. « Je me nomme Hassan Papoutchou-Oghlou ( Hassan, fils du fabricant de babouches), répondit l'autre. Il y a vingt ans, mon père, étant en pays étranger, a été secouru par le tien. Il est mort, me laissant sa dette. J'ai attendu tout ce temps, espérant chaque jour que Dieu m'enverrait une occasion de dégager la mémoire de mon père. À la fin, sa miséricorde ayant permis que l'incendie s'allumât à côté de ta maison. Je suis venu avec mes serviteurs ; et maintenant je m'en vais, heureux d'avoir pu, avec l'aide de Dieu, préserverle toit du bienfaiteur de mon père. Adieu, et sache que tu as un ami fidèle dans Hassan , le fils du fabricant de babouches. »»

ICO «

Les Osmanlis n'attachent un si grand prix à la reconnaissance que parce que le bienfait est pour eux la première des obligations. « Que ta porte suit toujours ouverte au derviche et au pauvre , dit le poète Nabi dans ses Avis à son fUs; cette action est plus agréable à Dieu que de b&tir des mosquées, que de jeûner continuellement ou de faire plusievs fois le pèlerinage de la Mecque. »

Chez eux, la charité n'est point distincte de la rdigion. Celui qui manque de faire l'aumône ne faillit pas seulement à son devoir comme musulman, il cesse par cela même d'ètrç musulman ; car l'aumône, de même que le pèlerinage de la Mecque, le jeûne du ramadan et la prière, forme, aiec la profession de foi ordinaire \ les cinq points fondamentaux de rislamisme.

J'ai parlé ailleurs « de cette charité , de celte bienfaisance universelles, illimitées, s'exerçant sans distinction de croyances, ou même de haines et d*animosités personnelles , jusqu'à l'épuisement total des ressources privées , conmie Tacite le rapporte des anciens Germains, uon^eulement dans l'intérieur des villes , mais sur toute l'étendue des routes , où la bienfaisance publique et privée a pourvu à la défense et au soutien du voyageur et

1. la iUxh illa Allah, Mohammed reçoul Allah, c na'ytde Dieu que Dieu, et Mahomet (est) le Prophète de Dieu. »

de rindigent, non-seulement à Fégard du prochain, mais jusque sur les animaux de ]a création^, » A dire vrai, je ne connais pas de peuple plus humain^ dans la véritable acception de ce mot, que ces Turcs qu'on traite encore aujourd'hui de [barbares. Que le lecteur impartial et ami de la vérité veuille bien encore écouter le récit d*une anecdote que j'ai i^ecueillie dans mes voyages.

On sait quel prix, les Arabes attachent à leurs chevaux. L'un d'eux, appelé; Abou-Taleb (je ne garantis pas le nom ; mais qu'hnporte le nom , si rbistoire est vraie ? ) , avait une jument qui réunissait tous les^i^e^ 'favorables et dont la vitesse était Teuonoanée dans tout le Hedjaz. Un dieikh du voisinage la vit et fut pris d'un ardent désir de la posséder ; mais vainement offrit-on de sa part des sonunes considérables au propriétaire : celui-ci refusa de se défaire à aucun prix d'une béte qui était considérée à la fois comme l'ornement et le palladium de la tribu. Le cheikh, voyant ses offres repoussées^ imagina alors un artifice qui devait le rendre maître de l'objet de sa convoitise. Un jour qu'Abou-Taleb

]• Lettres sur la Turquie, t. II, p. 67.

"2. Les signes, auxquels les Arabes attachent une grande importanoe, sont certaines marques extérieures d'après lesqueUes ils croient reconnaître , non-seulement les qualités bonnes ou mauvaises de la monture , mais même le bonheur ou le malheur fotur du caTalier. Cette science des signes est une des connaissances que priseat le plus les Arabes.

passait avec sa jument dans un chemin creux , à quelque distance de la ville , il entendit une voix lamentable qui sortait d'un des buissons de la route. « Arrête, disait la voix, et, si tu portes une âme de musulman, aie pitié d'un malheureux. «

Abou-Taleb tourna la vue du côté d'où partaient ces accents plaintifs, et aperçut un homme à moitié couvert dehaillons, qui paraissait exténué de fatigue.

« Qu'as-tu, mon frère, lui dit-il en s'approchanl, et que puis-je pour le soulager ?

— Frère , répondit l'étranger , j'ai cru que je pourrais gagner la ville avant la nuit; mais la fatigue et la maladie ont épuisé mes forces ; prendsmoi sur ton cheval et sauve-moi ainsi de la dent des hôtes féroces , je te le demande au nom de Dieu.

— Viens, reprit Ahou-Taleh, et monte en croupe derrière moi. Je te conduirai dans ma maison.

— Hélas ! fit l'autre, mes jambes peuvent à peine me soutenir : comment pourrais-je, sans ton aide, m'élever jusqu'à la selle ? »

Abou-Taleb descendit alors de sa monture, puis, saisissant l'étranger à bras le corps , il le déposa doucement sur la selle et lui mit les pieds dans les étriers et la bride à la main. Au même instant, le prétendu malade, frappant la jument du talon, partit comme un trait, et s'arrêtant à quelques centaines de pas de l'Arabe stupéfait , il lui cria

d'un air raUleur : «Holà! hé! Abou-Taleb, ffls d'Âmrou , reconnais-moi ; je suis celui qui ai envoyé trois fois pour acheter ta jument ; tu as refusé de me la vendre, je te l'ai dérobée ; bon voyage ! »

En entendant ces mots Abou-Taleb soupira , et , après un moment de silence , s'adressant au ravisseur : « Arrête à ton tour et écoute une prière. Quand tu seras de retour dans ta tribu, ne parle pas de ce qui m'est arrivé, de peur que le bruit de ton action, venant à se répandre, ne détourne les autres hommes de la charité et ne les empoche de se faire du bien les uns aux autres. Je te le demande au nom de Dieu. ».

Cette parole fil rentrer le cheikh en lui-même. Il descendit de sa monture , et la ramenant à Abou- Taleb, il lui dit : « J'ai trop écouté ma passion, et elle m'a dérobé la vue de cette lumière que Dieu a mise au dedans de chaque homme pour le diriger. Non , je ne dois pas pei*sister dans mon action , puisqu'elle aurait de pareilles conséquences pour le pauvre genre humain. •

Ainsi parla le cheikh à Abou-Taleb, et l'on ajoute qu'à partir de ce moment ils furent unis d'une amitié inaltérable.

L'Orient est le pays de la bienfaisance, comme il est celui des contrastes. C'est elle qui a élevé à Tonibre des mosquées ces pieux asiles ouverts à lu science , à l'indigence , aux maladies. C'est elle qui

Sîjff LA TURQUIE ACTUELLE.

a semé sur le bord des routes ces fontaines où le voyageur altéré et fetigué par une longue marche trouve une eau pure pour étancher sa soif, nn gazon vert pour reposer ses membres. Ici ce n'est point , comme dans les fontaines &stueuses de Constantinople , Tart qui triomphe , c'est la charité. Le fondateur n'a pas besoin d'y inscrire cet adage persan :

Ne jette pas de boue dans la source qù tu t'ed désaltéré.

Placées sous l'invocation « du Dieu clément et miséricordieux, *» le voyageur ne s'en approche qu'avec un sentiment de pieuse reconnaissance. Au lieu du vase de métal pendant à une chaîne , c'est une simple calebasse , posée sur le bord du réservoir, qui sert à puiser l'eau. Il la prend, s'en sert , la lave , et , après Tavoir baisée , la remet sur la môme pierre , oi5i un autre voyageur la retrouvera. Le même sentiment qui a érigé ces fontaines a porté le fondateur à planter alentour des arbres qui offrent des fruits et de l'ombrage, et sous lesquels on voit souvent son tombeau et ceux de ses descendants. Ne dirait-on pas d*une idylle de Gessner, et lorsqu'une jeune Turque, la hgme voilée, la cruche de terre sur la tête, s'approche pour puiser de l'eau , n'est -on pas sur le point de lui demander le récit des derniers jours d'Amyntas , « de l'homme vertueux dont la vie ne

ÉTUDES DE LA VIE PRIVÉE. 35t^

ftit qu'une chaîne de bienfaits, et qui, voulant faire du bien longtemps après sa mort , conduisit cette source en ce lieu et y planta ces arbres ? >»

Nulle terre n'est plus hospitalière. Partout la po* litesse musulmane dispute le voyageur européen à l'empressement de ses coreligionnaires* C'est un point sur lequel les écrivains même les plus pré^venus contre la Turquie sont d'accord. « Les pachas, dit M. Blanqui, s'empressent d'envoyer leurs chevaux , leurs gens , et souvent même an repas tout servi aux étrangers recommandés , âprè& leur avoir assigné un gîte qu'il serait presque impos* sible de se procurer faute d'auberges. » Maris je préfère encore à cette hospitalité festueuse Tac-cueil simple et touchant du pauvre paysan qui, assis sur le pas de sa cabane , invite l'étranger à y entrer pour se reposer et se rafraîchir. Dans le plus pauvre village il y a la chambre des hôtes, muçafirlih *. Le voyageur en arrivant est sûr de trauver un plat de riz et de mouton pour son souper j une natte et une couverture pour passer \» nuit ; et quand il se remet en route le lendemain, iL n'a pas même besoin de prendre congé de son hôte ; car son hôte, c'est le village tout entier , qui pourvoit en commun aux frais du muçafirlik. A mesure que la civilisation et les moeurs européennes

Page 1