Mot corrompu^ de tennour/cbauffe-corps
OU deux grandes tapisseries pour y entretenir une chaleur douce et égale. Il est ordinairement dans l'angle du sofa; les femmes turques y passent les trois quarts de leur journée, assises alentour, les bouts de la couverture relevés sur leurs genoux. C'est, du reste, une charmante et commode invention que ces tandours, et l'usage en a passé des maisons turques aux maisons grecques , arméniennes, et même à celles des Européens établis en Turquie.
Mais le passe-temps favori des dames turques, c'est le bain. Il est de prescription légale le vendredi de chaque semaine; les autres jours il devient une partie de plaisir à laquelle les harems se convient mutuellement. Il n'est pas de harem un peu au-dessus du commun qui ne possède une ou plusieurs salles de bain, décorées avec luxe. Les autres se rendent aux bains publics, où ils se font apporter la collation et restent quelquefois la demi-journée.
Lady Montagne raconte dans une de ses Lettres sa visite à l'un de ces bains; je ne puis mieux faire que de reproduire sa description, dont l'exaclitude m'est attestée par ce que j'ai non pas vu, mais entendu raconter moi-même sur les lieux :
« Le bain était déjà rempli de femmes. C'est un bâtiment de pierres en forme de dômes, du centre desquels descend la lumière, ce qui ne la rend pas moins belle. Il y a cinq dômes joints ensemble ; le
noncèrent le retour de Réchid pacha. Les voisines prirent aussitôt la fuite et disparurent : car il est défendu aux femmes de laisser voir leur visage à un étranger. Les esclaves et les femmes de la maison restèrent à l'autre bout de la salle, et Réchid prit un siège auprès de son épouse, de .Mme Franchini et de moi. Une vieille femme entra et se mît par terre.
« Réchid me dit : « C'est ma mère ; c'est-à-dire, •« ce n'est pas ma mère, mais ma mère de lait. »
^Réchid entama alors une conversation où nous échangeâmes tous force compliments, selon l'usage des Turcs.
« J'essayai plusieurs fois de partir; mais on s'opposa toujours à ma volonté. Enfin on me laissa aller. Mme Réchid me conduisit, et les esclaves nous suivirent. Réchid pacha, qui souffrait d'un gros rhume, me donna le bras jusqu'à la porte, où l'apparition de mon valet de pied anglais alarma la pudeur des esclaves, et, moitié riant, moitié se cachant, elles disparurent en tumulte. »
A quelques jours de là, lady Londonderry fut priée à dîner dans le harem du séraskier. Les convives étaient : la mère du pacha et ses dea\ femroes, une vieille Grecque avec ses filles , milady et son interprète, Mme Franchini. « On m'offrit une chaise, dit-elle, mais je refusai et m'assis j)ar terre comme tout le monde. Les esclaves nous
mirent autour du cou des mouchoirs de mousseline brodée en or. Après le premier service , composé de fromage, de caviar et de confitures, Ton plaça au milieu de la table un grand bol bleu rempli de soupe au lait. Chacun y puisa avec sa petite cuiller, faite d'écaillé, et toutes les femmes semblaient manger avec beaucoup de plaisir. Puis on remplaça la soupe par d'autres plats. Il y en avait bien vingt qui se succédèrent un à un : poulet, viandes rôties, légumes, pilau. Chaque convive prenait avec ses doigts et ne manquait jamais de les bien lécher ensuite. On servit de la ctème à l'essence de rose, de l'eau à la fleur d'oranger; puis arriva un plat de saucisses, auquel succédèrent des crèmes, de la pâtisserie, des fiiiits de toute sorte. Mais ce qu'il y eut de meilleur, à mon avis, ce fut une crème épaisse et froide, avec du riz, et parfumée à l'essence de rose.
« Tout le monde ayant fini, les autres fenunes, qui avaient dîné hors de notre présence , vinrent nous rejoindre, et nous nous levâmes. Les esclaves nous présentèrent, à genoux, de grandes cuvettes d'argent, avec des boules de savon parfumé, et nous nous frottâmes les mains, tandis qu'elles versaient dessus de l'eau chaude avec des aiguières d'argent. L'on servit le café ; la gaieté et la confusion devinrent générales : toutes ces femmes parlaient à la fois, les enfants faisaient de même, et
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l'on voyait circuler dans la pièce trois chats angoras : un noir, un gris et un blanc. » '
A cette époque, l'intérieur des harems ne différait guère de ce qu'il était un siècle et demi auparavant, du temps de lady Montagne. La réforme ne faisait que de naître; elle n'avait apporté encore aucune modification ni dans le costume ni dans le genre de vie habituel des femmes turques. Mais cette année, aux fôtes du mariage d'Ali- Ghalib pacha avec la fille du sultan, divers changements , indices d'une prochaine révolution dans la toilette et dans les mœurs, se sont laissé apercevoir. Parmi les femmes des pachas invitées aux noces de la sultane, on en remarqua un certain nombre qui avaient dés corsets et portaient des gants sous leurs bagues ; d'autres avaient fait taU- 1er en pointe, à l'européenne , le corsage en forme de spencer qui se place pardessus l'antari , et de plus ce corsage était collant; d'autres, enfin, étaient coiffées à la Sévigné, et avaient remplace' la ceinture de cachemire roulé par un large ruban à la franquey fermé sur le devant par un gros nœud.
En Turquie , où les habitudes intérieures sont si tenaces , ces innovations, futiles en apparence, onl plus de portée qu'on ne se l'imagine.
Les femmes à l'extérieur. — Promenades. — Arabas. — Superstitions. —Absence de vie intellectuelle. —Intrigues et aventures romanesques rares; pourquoi? — Le muezzin gardien des mœurs. — Aventure d*un jeune 6rec. — Souvenirs personnels. — Mystification d*un capitaine napolitain. — Que rien ne ressemble plus à une femme turque qu'une femme arménienne. — Question de l'émancipation des femmes. — Conversation avec Méhémet efendi. — Je suis introduit dans son harem.
Panni les importations européennes à l'usage des harems, il faut compter la calèche fermée ou découverte, sortie des ateliers de Vienne et de Paris. Fâcheuse innovation ; et que cela est loin de valoir le gracieux et pittoresque araba, avec ses jalousies peintes ou dorées, ses décorations intérieures représentant des bouquets ou des corbeilles de fleurs mêlés de devises poétiques , sa tenture en berceau, revêtue d'un drap écarlate doublé de soie el orné de broderies et de franges, son attelage de bœufs superbement enharnachés comme au temps de nos rois fainéants, et, à l'intérieur, son essaim de femmes couchées sur des coussins avec leurs féredgès nuancés de diverses couleurs, qui les font ressembler à une corbeille de tulipes ! Que de fois, dans les premiers temps de mon séjour, je m'amusais à écouter de loin leur charmant caquetage, tandis qu'elles venaient lentement à notre rencontre
et nous jetaient en passant leurs rires moqueiurs entrecoupés de paroles que nous ne comprenions pas ! J'avoue que nos airs ébahis , notre costume étriqué , et surtout la vue du chapeau que Tun de nous tenait à la main, n'étaient pas faits pour leur donner une grande idée de notre personne. Mais, après tout, notre habit et notre coiffure, si affireux qu'ils soient, ne le sont pas plus que la redingote hongroise et le fez d'écarlate des maris de ces dames.
C'est une erreur de croire que les femmes, en Turquie, soient vouées à la séquestration, comme elles l'étaient dans la société antique ou même dans notre moyen âge. Il y a loin, sous ce rapport, de la sévérité du harem à celle du gynécée ou du manoir féodal. Les rues de Constantinople sont remplies de femmes, les unes à pied, les autres en voiture, qui vont soit en visite, soit au bain, an bazar, à la promenade. Seulement vous ne rencontrez jamais ou presque jamais une femme seule, à moins qu'elle n'appartienne aux dernières cLisses. Lorsque l'épouse d'un pacha, d'un efendi, sort pour aller à la promenade, le harem en masse l'accompagne. Il ne reste à la maison que les servantes occupées des soins de Tinlérieur. Le lieu du rendez-vous, qui varie suivant la saison et le jour de la semaine, est ordinairement un kiosque, un promontoire sur le bord de la mer, ou un site
pittoresque près d'un des villages qui bordent les deux rives du Bosphore et qui forment la banlieue de Constantinople, tels que les Eaux-Douces d'Europe, Féner-Baghtché , Moda-Boumou, Bùyuk- Déré, la Vallée du Grand-Seigneur. A la descente du calque ou de Faraba, les serviteurs étendent par terre des tapis ou des nattes, sur lesquels la troupe s'assied en rond, la maîtresse et ses compagnes au centre du cercle, les esclaves noires et blanches à la circonférence : car en Orient Von se promène assis. Les serviteurs et les esclaves mâles, s'il y en a, se tiennent debout ou accroupis à quelque distance, attentifs au moindre signe. Quant aux eunuques, l'espèce s'en est comme perdue en Turquie , et on ne les trouve plus guère que dans le harem du sultan ou des membres de la famille impériale.
Si c'est jour de bénich, et qu'il y ait une grande affluence de promeneurs, on étend devant le groupe, par surcroît de précaution, un treillage à hauteur d'appui, dans le genre de ceux qui garnissent extérieurement les fenêtres des maisons. Les harems sont ainsi campés à la suite les uns des autres. Des kavass, chargés de maintenir le bon ordre, parcourent les intervalles et tiennent les indiscrets à distance. Le kavass est le sergent de ville de Constantinople. Il a remplacé l'ancien bostandji , dont la seule apparition glaçait
jadis d'effroi les raïas grecs ou arméniens attardés le soir dans la rue. Mais son autorité s'exerce d'uDe manière plus douce , et ses injonctions, faites d'an ton paternel, sont presque toujours écoutées avec déférence. Un jour, aux Eaux-Douces d'Asie, comme je m'approchais de l'échelle pour remonler dans mon caïque, une femme turque qui descen daitj du sien, soit hasard, soit coquetterie, laissa échapper les bords de son féredgè , qu'elle paraissait avoir grande peine à maintenir. Un kavass lui adressa quelques mots à demi-yoix. Elle baissa aussitôt la tète avec humilité et ramena son manteau.
A quelques pas, sous un platane, un cahvèdjia établi son appareil ambulant, et fournit aux promeneurs d'excellent café à raison de vingt paras (onze centimes) la tasse, y compris le verre d'eau et le tchibouk obligés. Les vendeurs de cherbets, les chékerdjis, les joueurs d'instruments, les danseurs grecs ou arméniens, occupent le reste du terrain ou circulent à travers les groupes. Quelquefois des comédiens ambulants donnent des représentations : ce sont des espèces de scènes ou plutôt de dialogues improvisés , à la manière des commedie delV arte en Italie. Les femmes turques sont très-friandes de ces jeux, que les acteurs accompagnent de lazzi et de pantomimes dont le laisser - aller n'a rien de choquant pour leurs
oreilles et leurs yeux accoutumés aux crudités de Karagueuz.
La représentation terminée, elles retournent à leurs passe-temps favoris : les unes se regardent dans de petits miroirs circulaires dont le fond est bordé de fils d'or et d'argent; les autres se teignent l'extrémité des ongles avec le henna; cellesci, pressant de leurs lèvres demi-closes le boucpiin d'ambre d'une longue pipe de jasmin, immobiles, la tète légèrement inclinée, le regard comme perdu dans l'espace, savourent les douceurs du kèf.
Tel est le genre de vie habituel des femmes turques et arméniennes : car les usages des deux nations présentent, sous ce rapport, une grande analogie. C'est la môme uniformité , la même succession régulière et monotone de travaux et de jours, le même vide et, partant, le même ennui, si l'ennui pouvait atteindre des êtres presque entièrement dépourvus d'idées, qui n'ont rien vu, rien lu, rien comparé, dont l'esprit ne franchit jamais le cercle étroit des appétits sensuels et des affections domestiques, et qui, ces besoins une fois satisfaits, vivent à la manière des plantes , d'air, de lumière et de soleil.
M Nous autres Européennes, me disait un jour une vieille dame Pérote, chez laquelle j'étais logé, nous sommes tentées de les plaindre. Ce sont elles
qui nous plaignent. Â l'époque de l'ambassade du général GuilleminotS fêtais très-liée avec sa femme. Elle me pria un jour de l'accompagner chez l'épouse de je ne sais plus quel pacha. Soit politesse, soit curiosité , celle-ci questionna assez longuement l'ambassadrice sur le genre de vie des femmes de notre pays, et c'était, à chaque réponse que je lui transmettais , des exclamations de surprise et d'affliction : ^Vai! vail (hélas! hélas!) Comment! « chez toi les fenmfies doivent apporter une dot à « leur mari ! Comment ! elles sont obligées de l'ai- <t der dans ses travaux ! Elles cousent , elles bro- « dent, elles vendent dans les boutiques, elles « exercent des professions comme les femmes des « lehùudi* ! Et si leur mari les néglige ou ne les ft entretient pas suivant son rang, elles n'ont pas k « droit de demander la séparation! Et tu dis • qu'elles peuvent supporter un pareil genre de « vie ! » Mme Guilleminot Tinterrogeait à son tour : « Vous n'éprouvez donc nul désir de voyager, de « voir d'autres pays, d'autres mœurs ?
« — Non.
« — Hais que faites-vous pour passer le temps?
« — Rien.
« — Vous devez vous ennuyer?