CHAPITRE U
BRUSA.
(brousse. )
Route de Guemlik à Brousse. — Aspect général de la ville. — Ses origines et ses vicissitudes. — Osman. — Digression historique. — Vénération des Ottomans pour Brousse. — L*01ympe de Bithynie. — Anachorètes et santons. — Légendes. — Le Père des Cerfs. — Un derviche dans un tronc d* arbre. — Statistique de Brousse.— Embellissements modernes.— Vers turcs.— Sources minérales. — La vie des eaux en Turquie. — Le Bourges et le Saint-Denis de la Turquie. — Réfugiés moldo-valaques. — Le général Griziottis. — L*émir Béchir. — Abd-el-Kader. — Une visite à Témir Béchir.
L'ancienne résidence des sultans ottomans s'élève majestueusement à l'entrée d'une vaste plaine qui s'étend, en largeur, des pieds du mont Olympe aux rivages de la mer de Marmara , sur un espace de trente à trente-deux kilomètres. Rien ne saurait peindre l'agrément et la fertilité de cette vallée arrosée par une multitude de ruisseaux qui descendent de l'Olympe pour se jeter dans le Nilufar, et dont les bords sont parsemés de jasmins, de chèvrefeuilles, de lauriers -roses. Un chemin,
accessible seulement aux clievaux et à ces lourds carrosses traînés par des bœufs et ornés d'arabesques et de banderoles, qu'on appelle arabas dans le pays , conduit à la petite échelle de Guemlik , d'où un bateau à vapeur hebdomadaire transporte les voyageurs et les marchandises à Constantinople en six heures. Pour remédier aux inconvénients de ce chemin , rendu impraticable pendant la mauvaise saison, le gouvernement ottoman décida, il y a quatre ans, l'ouverture d'une route carrossable dont le devis n'excédait pas huit .cent mille francs et dont plus de la moitié reste encore à faire , bien qu'elle eût pu être achevée aisément en cinq ou six mois. Maïs en Turquie l'on prend son temps pour tout « Celui qui marche avec lenteur , dit le proverbe, arrive sûrement à sa destination ; celui qui veut courir, son pied s'embarrasse dans les plis de sa robe. » L'aspect de Brousse, lorsque vous commencez à l'apercevoir un peu au delà du village de Demir- Tach, est singulièrement pittoresque. Devant vous, à une distance de trois à quatre milles, un rocher dont la base est creusée dans le lit d'un ravin supporte le château, dont les murailles à demi ruinées marquent l'enceinte de la ville ancienne, iu-dessous, sur un sol accidenté, un amas de constructions diversement groupées, tantôt adossées à la montagne de manière à ce que les étages supérieurs se trouvent de plam-pied avec les jardins,,
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tantôt comme perdues au milieu de massifs de verdure, tantôt suspendues aux bords des ravins,, de longues avenues de peupliers et de platanes marquant la ligne de parcours des eaux, les dômes argentés des mosquées et des thermes se détachant sur l'azur transparent du ciel, les cyprès séculaires du vaste champ des morts , les murs des palais en ruines recouverts de chèvrefeuille et d'autres plantes grimpantes, charment la vue par ce mélange d'architecture et de paysage particulier aux villes d'Orient, et qui rappelait aux tribus juives chassées d'Espagne Grenade et les campagnes de l'Andalousie. Çà et là , au milieu de la confusion des toitures en briques rouges et presque plates des maisons, l'on voit poindre les cheminées de quelques filatures modernes bâties par le sultan ou par des Européens. L'Olympe de Bithynie, avec sa ceinture de forêts et ses cimes couronnées de neiges éternelles, encadre le tableau et ajoute à ce pittoresque un caractère grandiose.
L'origine de Brousse est très-ancienne. Annibal la bâtit , au rapport de Pline , durant son séjour à la cour de Prusias, et lui donna par reconnaissance le nom du roi son hôte ; plus tard , elle fit partie des domaines de Mithridate , puis elle passa aux Romains, ensuite aux empereurs de Byzance. Le successeur d'Osman, Orkhan, la conquit en 1326, du vivant de son père, qui y mourut l'année suivante.
La vie d'Osman, comme celle de tous les fondateurs d'empires, participe de la légende autant que de rhistoire. Cependant sa figure , dégagée de la pénombre du merveilleux et de la poésie, apparaît encore dans un jour éclatant. Il naquit à Soukout, en Bithynie, Tan 667 de l'hégire (1269). L'ancienneté de sa race touchait aux premiers âges du monde; mais alors le nom de ses ancêtres, qui avait retenti depuis longtemps de l'autre côté de l'Euphrate, était comme nouveau dans celte partie de l'Asie.
Un jour, dans les campagnes qui avoisinent Sivas , deux armées étaient en présence. Les traits volaient dans l'air; les glaives étincelaient au soleil; le sol tremblait sous les pieds des chevaux. Tout à coup , du côté d'Erzeroum , un groupe de cavaliers paraît à l'horizon. Le chef arrête sa troupe sur une colline , à quelque distance , et se met à considérer la bataille. Une des deux armées couvrait la plaine de ses escadrons ; l'autre , inférieure en nombre mais non en courage , allait succomber. « Dieu est grand! » s'écrie le chef; et il fond des hauteurs sur le parti victorieux. Vainqueur à son tour, il allait continuer sa route, quand celui qu'il avait secouru le manda devant lui. C'était Alaeddin, sultan des Seldjoucides de Roum; ceux dont les cadavres jonchaient la plaine étaient des Tatares Mongols. « Qui es-tu » dit le sultan ,
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toi à qui je suis redevable de la victoire, après Dieu? — Mon nom est Ertoghrul (Thomme dnwlt), répondit l'étranger; nous avons même origine. Je descends du khan dn Ciel , comme tu descends du khan de la Mer. B y a deux lunes , mon père perdit la vie dans les flots de TEuphrate, comme il ramenait dans le Kboraçan, notre ancienne patrie, la grande tribu dispersée par la guerre. Deux de mes frères ont continué leur route vers le sud; mes compagnons et moi nous nous sommes dirigés de ce côté, où Dieu a permis que nous vinssions à ton aide. »
Le sultan reconnaissant plsiça Ertoghrul à la tête de ses armées et lui conféra, à titre d'apanage , le territoire de Karadja-Dàghy (la montagne Noire) et d'Ermeni, à l'est du mont Olympe. Ce territoire, égal en étendue à la moitié d'un de nos départements , devint le berceau de la puissance ottomane.
Osman était fils d'Erlogbrul. De haute taille, le nez aquilin , comme l'oiseau royal dont il portç le nom, le teint brun, les sourcils et la barbe noirs, tout en lui annonce le futur conquérant Plusieurs prodiges avaient précédé et accompagné sa venue. Peu de temps avant sa naissance, son père avait vu durant son sommeil une source limpide jaillir avec impétuosité de sa maison, grossir bientôt , torrent immense , et couvrir de ses eaux
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la surface du globe. Effrayé , il consulta un vieux cbeikb, kiterprète des songes. «Rassure-toi, lui dit le vieillard ; ta race est bénie de Dieu , car de toi naîtra un fils, fondateur d'une naonarchie qui hifflitôt s'étendra sur tout l'univers. »
A mesure qu'il grandit en âge , il semble que les événements viennent d'eux-mêmes au-devant de Ini. Ainsi Dieu l'a voulu ; les temps et les volontés fléchissent devant l'homme supérieur comme le chameau au désert s'agenouille devant son conducteur pour recevoir sa chaîne.
Mais Osman n'est pas encore dans le secret de sa destinée. La chasse, les combats , ses amours avec la belle Malkhatoun , fille du cheikh Edébali , rem* pUssent tous ses instants. Quelquefois il s'assied à l'écart, son arc à ses côtés, et médite sur les voix prophétiques qui lui ont parlé durant son sommeiU ou bien il Recherche la société des vieillards, pères de la sagesse. Les poètes s'arrêtent avec comptaisance sur ces premières années de la vie d'Osman ; mais l'historien les franchit pour ainsi dire d'un bond, quel que soit le charme qui l'attire.
La carrière politique d'Osman ne commence à proprement parler qu'à la mort de son père (12^8). Le siècle touchait à sa fin. Tandis que les deniiers bruits de la croisade allaient se perdant au midi ^ à l'orient le torrent débordé des Mongols rentrait peu à peu dans son lit. Un silence solennel s'était
fait tout à coup sur cette terre d'Asie , troublée incessamment par le bruit des armes. Le trône de Byzance s'affaissait sur lui-même; l'empire des Seldjoucides de Roum était à la veille de disparaître, comme ces nations venues avant l'heure, qui semblent envoyées en avant pour déblayer la route et qui tombent à l'entrée de la voie qu'elles viennent d'ouvrir. Entre ces deux empires, dont l'un se mourait de langueur et dont l'autre périssait par l'excès dç ses forces mal dirigées, l'Asie, en proie à une féodalité turbulente et sans frein, semblait dans l'attente de nouveaux maîtres. Le dernier sultan du nom d'Alaeddin étant mort, Osman se porta son héritier en faisant prononcer son nom dans les prières publiques et graver son chiffre sur les monnaies. Mais l'empire seldjoucide avait été divisé en dix parties , dont chacune était gouvernée par des princes indépendants, et le territoire échu à Osman à l'est du mont Olympe était inférieur en étendue et en importance à beaucoup des souverainetés qui étaient entre les mains des émirs de la famille d'Alaeddin. Ceux-ci devaient voir avec jalousie un étranger au milieu d'eux admis au partage de leurs droits. Cet étranger cependant ne veut môme pas de partage, et c'est lui qui va devenir le fondateur d'une dynastie nouvielle; c'est lui qui va donner son nom aux peuples réunis sous le sceptre de sa famille, et
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qui doivent s'appeler^ d'après lui, Ottomans ou Osmanlis.
Osman voulut d'abord se fortifier par des con- (fuétes sur les chrétiens. Sur les frontières de son territoii'e , quelques villes maritimes étaient encore possédées par des vassaux des empereurs de Byzance. Ceux-ci , occupés à faire cesser les troubles qui désolaient la capitale et à défendre le peu de provinces qui leur restaient en Europe , abandonnèrent à leurs propres forces leurs sujets d'Asie , qui se trouvèrent ainsi isolés au milieu d'ennemis puissants et implacables. Osman, s'emparant successivement des dernières retraites des Grecs d'Asie, étendit sa domination jusqu'aux rives du Bosphore , et transporta à Brousse le siège du gouvernement.
Quelques mois après , il mourut. L'histoire a retenu les belles paroles que le chef de la dynastie ottomane adressait à son lit de mort à son successeur : « Ne te lamente pas, mon fUs, ô joie de mon àme ! Nous devons nous résigner aux décrets du ciel. Telle est la destinée des hommes. Le vent de la mort souffle également sur les jeunes et sur les vieux , sur les rois et sur les sujets. Je meurs sans regret, puisque je laisse un successeur tel que toi. Va propager la loi divine, la pensée de Dieu qiii est venue nous chercher de la Mecque au Caucase; sois charitable et clément comme elle : c'est ainsi
que les princes attirent sur leur nation la bénédiction de Dieu. »
Le tombeau d'Osman existe encore à Brousse. Ce tombeau , ceux de ses cinq premiers successeurs , les souvenirs confus de cette époque où le merveilleux se mêle partout à la réalifé , les restes de ses anciens monuments, le nombre de ses mosquées égal à celui des jours de Tannée , la réputation de ses tékiès *, les mausolées de cinq cent quatre^ vingt-quatre princes , vizirs , cheikhs , docteurs , médecins, musiciens, poètes, dont on peut lire les vies dans le recueil du savant Saïd-Ismaïl, intitulé : Bouquet de roses du Jardin des connaissances , tout concourt à faire de Brousse, aux yeux des Ottomans, une sorte de sanctuaire, un lieu de pèlerinage comme les villes saintes de la Mecque et de Médine. De môme que Bagdad, elle mérita le surnom de Bourdjul-Ewlia (le Boulevard des Saints). Mais Bagdad est une ville arabe ; Brousse est la ville turque par excellence. Dès les premiers temps de Tère chrétienne, la beauté majestueuse de TOlympe, le calme de ses retraites, la fraîcheiu* de ses ombrages, avaient attiré une foule de solitaires voués à la vie contemplative. Toutes les religions ont eu leurs mystiques. L'esprit de monachisme se fît jour de bonne heure dans l'islam , malgré la défense ex-
• 1. Oratoires de derviches, ou religieux musulmans.
presse du fondateur. Après la conquête de la Bithyme, les santons et les derviches remplacèrent les anachorètes, et couvrirent les hauteurs de l'Olympe de tékiès et de cellules. Encore aujourd'hui l'Olympe n'est désigné en turc que par le nom de Montagne des Moines {Keehich ddghy). La légende parle d'un vieux derviche vivant à Constantinople, qui chaque soir s'envolait vers la sainte montagne pour y méditer plus à son aise, et était de retour dans son tékiè avant la prière du lever du jour. On en vit accourir du fond même de la Perse. De ce nombre fut le grand Gueûkli-Baba, dont on montre la cellule à l'est de la ville, au pied de l'Olympe. Guctikli-Baba est le Roland et le saint Georges des annales turques. Sa vie appartient presque en entier à la légende. Sans cesse plongé dans de mystiques contemplations , il vivait seul dans les forêts de l'Olympe , d'où il nç descendait que sur l'invitation d'Orkhan. Il faisait sa compagnie ordinaire des cerfe et des daims, qu'il préférait à la société des hommes. De là son surnom de Gueûkli baba (le Père des Cerfs). Ces animaux le suivaient partout et obéissaient à tous ses commandements. Dans la grande bataille qui fut livrée sous les murs de Brousse , à l'époque du siège , il combattit parmi les guerriers d'Orkhan , monté sur un cerf et armé d'un sabre qur pesait cent cinquante livres. Lorsque Soliman le Grand visita la cellule et le
tombeau de Termite, il coupa un morceau de ce sabre et le fit déposer dans la salle des Reliques, au sérail , à côlé des armes du Prophète. Un autre . jour, le Père des Cerfs se rendit, avec sa monture ordinaire, au palais du sultan, portant sur l'épaule une branche de platane, et l'ayant plantée dans la cour, elle devint au même instant un arbre gigantesque, révéré jadis des Ottomans comme leur Palladium. *
Un autre cheikh, en grande vénération parmi les musulmans, Chemseddin, de Bokhara, plus connu sous le nom de Sultan-Emir-Vely , eut également le don des miracles. La mosquée qui renferme soq tombeau, et qui a donné son nom à un quartier de Brousse, est construite sur une hauteur qui domine les environs, et dont les deux versants sont garnis de mausolées visités journellement par un grand nombre de fidèles.
L'enthousiasme religieux n'est plus ce qu'il était autrefois , même en Turquie ; néanmoins vous rencontrerez encore çà et là, en parcourant les environs de l'Olympe , une cellule , une grotte , parfois une masure abandonnée , servant de retraite à quelque derviche, qui rappelle les saints de la légende, aux miracles près. Hélas! tout dégénère. Je me souviens qu'un soir, revenant de la promenade, j'avisai un derviche le menton orné d'une barbe vénérable, occupé à réciter son namaz {prière) : ce-
lui-là avait élu domicile dans le tronc d*un platane. Il y avait pratiqué deux chambres à la suite Tune de l'autre : la dernière , celle du fond , lui servait de dortoir; l'autre était son sélamlik, ou lieu de réception. C'était là qu'il se tenait accroupi , sur une natte, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, partageant le temps entre la prière et son tchibouk , qu'il alternait avec une exactitude scrupuleuse. Il y avait six ans qu'il menait cette vie sans être sorti une seule fois du creux de son arbre. Il était considéré comme un saint par tous les paysans des environs, qui lui fournissaient du riz, du café , du tabac, des fruits bien au-delà de ses besoins.
La prise de Constantinople par Mahomet II fit déchoir Brousse de son rang de capitale, et elle ne fut plus nommée que la troisième dans l'énoncé des titres du sultan , après Stamboul et Andrinople : Istambol,vèEdimè,vèBrusapadichahi. Néanmoins, Belon, qui la visitait vers 1550, un siècle après la conquête, la trouvait plus riche et plus peuplée que Constantinople. Mais, à partir de cette époque, elle décline rapidement : de nombreux incendies la ravagent; ses mosquées, ses tékiès se dégradent et sont imparfaitement réparés ; les murs de ses palais s'écroulent ; chaque jour emporte un lambeau de son ancienne splendeur.
L'ancienne capitale d'Orkhan est aujourd'hui le chef-lieu de Téyalet de Khoudavendguiar , l'un des
dix-sept pachaliks de la Turquie d'Asie, et la rési* dence d'un mdlade premier ordre. Elle fait partie, sous le rapport militaire, de Fordou de la garde impériale, dont le quartier général est à Scutari. On évalue sa population à cent mille individus, dont les quatre cinquièmes sont musulmans. Le reste se compose de chrétiens des trois grandes communautés grecque, arménienne, arménienne-unie, gouvernés par leurs métropolitains ou archevêques,, et d'Israélites, sous la juridiction religieuse et civile de leur grand rabbin. La France et l'Angleterre sont les seules puissances européennes qui soient représentées à Brousse ; aussi bien la colonie européenne est-elle peu nombreuse et composée exclusivement de maisons françaises et suisses qui s'occupent de la filature de la soie ou de la fabrication des vins.
On compte actuellement à Brousse cent trentedeux mosquées , douze ou quinze tékiès, quatorze bazars , un grand nombre d'hôpitaux, de fontaines, de bains construits et entretenus par la piété des fidèles. Chaque quartier de la ville est pourvu d'un ou de plusieurs metkèbs, et chaque mosquée principale a un médressé qui lui est annexé, et dont les professeurs sont rétribués sur ses revenus.
Les principales branches de production sont le vin et la soie, dont elle livre encore une quantité considérable à Texpotlation, après avoir satisfait à
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tous les besoins de k consommation et de l'industrie locales. Depuis quelques années, en effet, les manufactures de soie de Brousse, autrefois si renommées et qui envoyaient leurs produits dans tout le Levant et sur les principaux marchés de l'Europe, tendent à se relever. On y comptait, il y a une couple â*années, neuf filatures en pleine activité , rendant annuellement cinquante mille kilogrammes d'une soie qui, combinée avec le coton et Tor, produit ces charmants tissus dits « tissus de Brousse. » Les exportations de soie brute varient de trois cent cinquante à quatre cent mille kilogrammes par année.
D'autres siméliorations ont eu lieu. J'ai parlé de l'ouverture de la route de Guemlik. Pendant le séjour que le sultan actuel fit à Brousse, en 1844, divers travaux d'utilité publique furent entrepris par son ordre. De nouvelles constructions s'élevèrent; les anciennes furent réparées. De ce ncmibre fut la célèbre mosquée de Mohammed I<% connue sous le nom de Jeehil djami (la mosquée Verte), qui porte sur un des côtés de sa façade, tracée en lettres d'argent, cette sentence du Coran en qui se résume toute la morale pratique de Pislamisme : « Le meilleur des hommes est celui qui se rend utile à ses semblables. »
Un poète turc contemporain, ravi d'admiration à la vue dés embellissements modernes de Brousse,
apostrophe ainsi l'antique métropole rappelée à la vie par les bienfaits d'Abdul-Medjid :
Le salut soit sur toi , cité privilégiée , unique dans le monde, berceau de la splendeur et de la magnificence de la race d'Osman !
Dans le sein de ta terre sont endormis de Téternel sommeil les saints, les martyrs , les conquérants , les guerriers de risiam.
C'est pourquoi tu tenais naguère ton front penché dans la poussière, pareille à une mère qui pleure sur la tombe de ses fils.
Mais le croissant du bonheur de sultan Abdul-Medjid- Khan a lui sur toi, semblable à un rayon de soleil , et soudain ta face s'est ranimée.
Mais le principal ornement de Brousse, ce sont ses eaux thermales. Elles jaillissent de sept sources distinctes, mais très-rapprochées , à environ deux kilomètres à l'ouest de la ville. Leur température moyenne est de 68^ à 70^ Réaumur. Sur le même emplacement s'élèvent les thermes. Ce sont de vastes édifices surmontés de dômes et de coupoles, et composés, suivant l'usage des bains orientaux, de trois salles consécutives pouvant contenir plusieurs centaines de baigneurs. Deux de ces thermes, connus sous le nom du grand et du petit Kukurdli, sont alimentés par une source particulière, révérée par la population grecque comme l'endroit du martyre de saint Patrice. En effet, la légende rapporte que le proconsul de Brousse fit jeter le saint
dans le réservoir qui recevait les eaux de cette source presque bouillante , pour le punir de n'avoir point voulu sacrifier aux faux dieux.
Les sources minérales de l'Olympe non-seulement fournissent à Tentretien des grands thermes dont je viens de parler, mais encore distribuent l'eau par une multitude de conduits dans les différents quartiers de la ville et dans les villages environnants, oùelles alimentent les réservoirs, les fontaines, les lavoirs publics, ainsi que les innombrables bains particuliers qui sont l'agrément et la commodité des maisons de Brousse. Nulle autre ville, sous ce rapport, ne peut lui être comparée. L'eau, « plus précieuse que l'or,» suivant l'expression de Pindare, l'eau que les poètes orientaux célèbrent comme le plus grand des bienfaits du Créateur^ s'y montre partout pour le charme des yeux et la commodité de la vie. Ici , elle s'échappe bouillante des flancs de l'Olympe; là, elle court limpide et fraîche entre des rives ombragées de peupliers et de platanes ; plus loin , elle filtre goutte à goutte à travers les fentes des rochers sur lesquels est construite la citadelle , et pétrifie les arbres et les végétaux qui se trouvent sur son passage; elle se précipite en torrents, s'étend en belles nappes vertes, entre dans des réservoirs pour en sortir en cascades retentissantes, se brise en grondant contre les roués des moulins, puis se divise, s'éparpille et décrit de
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capricieux méandres dont l'œil suit de loin la Irace aux berceaux de verdure qui ombragent leurs rives.
La saison ordinaire des bains est le commencement de mai ; il y a encore une saison d'automne. Brousse se remplit alors de nombreux visiteurs, attirés, les uns par la réputation de ses. eaux thermales, les autres par le désir de changer d'air et de jouir, pendant quelques mois, des plaisirs de la villégiature. Ce sont, pour la plupart, des négociants de Constantinople , de Smyrne, d'Odessa, quelques diplomates du faubourg de Péra , ou de rares touristes, en train de visiter l'Asie-Mineure. Je n'y ai rencontré qu'un très-petit nombre de Turcs, encore étaient-ce exclusivement des fonctionnaires de la Porte, des Turcs de la réforme. Le vieux Turc ne se déplace guère, à moins que ce ne soit pour satisfaire à un devoir de sa religion. Ses excursions sont des pèlerinages. Il entreprendra un voyage de plusieurs centaines de lieues pour baiser la pierre noire de la Caaba, ou pour se prosterner devant la tombe de quelque cheikh ; il ne fera pas dix milles pour un motif d'hygiène ou de curiosité.
Il ne faut donc pas s'attendre à trouver à Brousse, pendant la saison des bains, l'animation des établissements du même genre en Europe. Là , point de bals, de concerts, de salies de conversation, de théâtres, aucun de ces divertissements que la mode
a introduits et qui transportent momentanément dans ime petite ville des Pyrénées ou de la Savoie le bruit et les agitations de Paris. Les quelques centaines de baigneurs que le hasard a rassemblés à Brousse 9 vivant isolés les uns des autres alors même qu'ils se connaissent le plus, leur présence ne change rien à l'aspect triste et solitaire de la ville. D'ailleurs, tous les Levantins, de même que les Européens qui ont séjourné pendant quelque temps en Orient , prennent quelque chose des habitudes indolentes et réservées des OsmanUs. Les Grecs seuls ont retenu leur turbulence native. Mais l'Arménien, le Juif, le Turc, conservent, même dans leurs amusements, le calme et la gravité propres aux races asiatiques. Ce caractère se retrouve jusque chez les enfants et les animaux. Je ne me rappelle pas avoir entendu un enfant turc crier. De même mes oreilles étaient bien rarement frappées des aboiements des chiens errants dans les rues, ou du cri plaintif des tourterelles nichées dans les cyprès des cimetières. Le silence des savanes au milieu des cités les plus populeuses , ce contraste est partout en Orient.
A Brousse , ville aux trois quarts ruinée , d'une étendue beaucoup trop considérable pour sa population, placée en dehors des grandes lignes de caravanes, il est encore plus saisissant que partout ailleurs. Tout y respire le calme, l'abantro c
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don, l'isolement favorable à la méditation, l'oubli des intérêts de la vie , et cette sérénité qu'apporte à l'âme l'aspect des ruines joint à la contemplation habituelle des grandes scènes de la nature et à la majesté des souvenirs historiques. Aussi Brousse est-il l'asile habituel des vizirs et des autres grands personnages tombés du pouvoir. Autrefois, quand un vizir était disgracié, le poison ou le lacet mettait fin à ses jours. Depuis la réforme, on se contente de lui ôter son emploi en lui assignant un lieu de résidence éloigné de la capitale ; et c'est ordinairement Brousse que l'on choisit, comme pour accoutumer son âme, par le spectacle de ce qui l'entoure , au changement de sa fortune. Quelquefois môme il reçoit le titre de gouverneur ou de moUa de la province. Ce n'est slovs qu'une demi-disgràce qu'il subit sans se plaindre, par suite de ce précepte que les Orientaux ont toujours présent à l'esprit : « Si le temps ne se conforme pas à toi, conforme-toi au temps; aujourd'hui est pour ton ennemi, mais demain est pour toi. »
C'est ainsi que les revirements si fréquents de la politique ottomane ont donné successivement à Brousse, comme gouverneurs, la plupart des notabilités de ce temps-ci, Sarim pacha, Khalil pacha, tous deux beaux-frères du sultan ; Riza pacha, qui gouvernait l'empire pendant les premières années du règne actuel , et que les derniers événements ont
de nouveau porté au pouvoir; Suleiraan pacha, le même que nous avons vu ambassadeur de la Porte à Paris en 1848, et qui a occupé depuis le ministère à diverses reprises ; enfin le gouverneur actuel, A'ali pacha , le ministre le plus européen de la réferme après Réchid, auquel il a succédé en 1852, en qualité de grand vizir *.
C'est encore à Brousse que la Porte envoie d'ordinafPe les réfugiés politiques , soit des provinces tributaires, soit des États voisins. Un grand nombre de Moldo-Valaqaes y furent internés à la suite des troubles des Principautés en 1848, et il n'obtinrent que plus lard, et partiellement , l'autorisation de rentrer dans leur pays. L'année suivante, on leur adjoignit plusieurs réfugiés hongrois et polonais , le gros de l'émigration continuant à demeurer à Kutàya, à environ cent vingt milles phis avant dans l'intérieur. En 1847, le général Hellène Griziottis, réfugié sur le territoire turc après avoir tenté d'insurger rËuI)ée, séjourna p^idant quelque temps à Brousse.
D'autres fois c'est quelque bey ou quelque émir indigène, dernier représentant de cette féodalité hachée par Mahmoud, qui gémit captif à Brousse,
1 . Depuis que ces ligues sont écrites, A'ali pacha a été rappelé à Constantïnople, où il est deveau successivement président du conseil du Tanzimat et ministre des affaires étrangères ( décembre 1864).
après avoir eu quelque part, en Asie ou en Afrique, une existence de souverain. Tel était le fameux émir Béchir, que je visitai.
Je n'oublierai jamais cette entrevue. C'était vers le milieu de mars 1 848 , quelque temps après que la nouvelle des événements de février nous fut parvenue à Constantinople. Un de mes amis m'avait engagé à l'accompagner dans une visite qu'il allait faire à sa filature de soie, à Brousse. J'acceptai , moitié par désœuvrement , moitié par le désir de voir une ville qui est en même temps le Saint-Denis et le Bourges de la Turquie. Cependant, depuis près de deux semaines, nous passions notre temps d'une façon assez maussade , lui occupé tout le jour de ses commis et de ses ouvriers , moi errant au hasard dans les rues tortueuses de la ville, et le soir nous réunissant autour du mangai * , pour causer de la France et savourer les douceurs du kièf^ le far niente des Orientaux, quand j'appris comme par hasard que l'émir Béchir était depuis près de deux ans à Brousse, où il vivait d'une pension modique que lui faisait la Porte.
Peu de noms ont eu de nos jours , en Orient , autant de retentissement que celui de l'émir Béchir. Lamartine lui a consacré de nombreuses pages de