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CHAPITRE II

BRUSA.

(BROÜSSE. )

Route de Guemlik à Brousse. — Aspect général de la ville. — Ses origines et ses vicissitudes. — Osman. — Digression historique. — Vénération des Ottomans pour Brousse. — L’Olympe de Bithynie. — Anachorètes et santons. — Légendes. — Le Père des Cerfs. — Un derviche dans un tronc d'arbre. — Statistique de Brousse.— Embellissements modernes. — Vers turcs.— Sources minérales. — La vie des eaux en Turquie. — Le Bourges et le Saint-Denis de la Turquie — Réfugiés moldo-valaques. — Le général Griziottis. — L’émir Béchir. — Abd-el-Kader. — Une visite à l’émir Béchir.

L’ancienne résidence des sultans ottomans s’élève majestueusement à l’entrée d’une vaste plaine qui s’étend, en largeur, des pieds du mont Olympe aux rivages de la mer de Marmara , sur un espace de trente à trente-deux kilomètres. Rien ne saurait peindre l’agrément et la fertilité de cette vallée arrosée par une multitude de ruisseaux qui descendent de l’Olympe pour se jeter dans le Nilufar, et dont les bords sont parsemés de jasmins, de chèvrefeuilles, de lauriers-roses. Un chemin,

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accessible seulement aux chevaux et à ces lourds carrosses traînés par des bœufs et ornés d’arabesques et de banderoles, qu’on appelle arabas dans le pays, conduit à la petite échelle de Cuemlik, d’où un bateau à vapeur hebdomadaire transporte les voyageurs et les marchandises à Cons tan linople en six heures. Pour remédier aux inconvénients de ce chemin , rendu impraticable pendant la mauvaise saison, le gouvernement ottoman décida, il y a quatre ans, l’ouverture d’une route carrossable dont le devis n’excédait pas huit cent mille francs et dont plus de la moitié reste encore à faire , bien qu’elle eût pu être achevée aisément en cinq ou six mois. 3fais en Turquie l’on prend son temps pour tout. « Celui qui marche avec lenteur , dit le proverbe, arrive sûrement à sa destination ; celui qui veut courir, son pied s’embarrasse dans les plis de sa robe. » L’aspect de Brousse, lorsque vous commencez à l’apercevoir un peu au delà du village de Demir- Tach, est singulièrement pittoresque. Devant vous, à une distance de trois à quatre milles, un rocher dont la base est creusée dans le lit d’un ravin supporte le château, dont les murailles à demi ruinées marquent l’enceinte de la ville ancienne. Au-dessous , sur un sol accidenté , un amas de constructions diversement groupées, tantôt adossées à la montagne de manière à ce que les étages supérieurs se trouvent de plaiu-pied avec les jardins, 60 b

tantôt comme perdues au milieu de massifs de verdure, tantôt suspendues aux bords des ravins, de longues avenues de peupliers et de platanes marquant la ligne de parcours des eaux , les dômes argentés des mosquées et des thermes se détachant sur l’azur transparent du ciel, les cyprès séculaires du vaste champ des morts, les murs des palais en ruines recouverts de chèvrefeuille et d’autres plantes grimpantes, charment la vue par ce mélange d’architecture et de paysage particulier aux villes d’Orienl, et qui rappelait aux tribus juives chassées d’Espagne Grenade et les campagnes de l’Andalousie. Çà et là , au milieu de la confusion des toitures en briques rouges et presque plates des maisons, l’on voit poindre les cheminées de quelques filatures modernes bâties par le sultan ou par des Européens. L’Olvmpe de Bilhynie, avec sa ceinture de forêts et ses cimes couronnées de neiges éternelles, encadre le tableau et ajoute à ce pittoresque un caractère grandiose.

L’origine de Brousse est très-ancienne. Annibal la bâtit, au rapport de Pline, durant son séjour à la cour de Prusias, et lui donna par reconnaissance le nom du roi son hôte; plus tard, elle fit partie des domaines de Mithridate, puis elle passa aux Romains, ensuite aux empereurs de Byzance. Le successeur d’Osman, Orkhan,la conquit en 1326, du vivant de son père, qui y mourut l’année suivante.

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La vie d’Osman, comme celle de tous les fondateurs d’empires, participe de la légende autant que de l’histoire. Cependant sa figure , dégagée de la pénombre du merveilleux et de la poésie, apparaît encore dans un jour éclatant. Il naquit à Soukout, en Bithynie, l’an 657 de l’hégire (1259). L’ancienneté de sa race touchait aux premiers âges du monde ; mais alors le nom de ses ancêtres , qui avait retenti depuis longtemps de l’autre côté de l’Euphrate, était comme nouveau dans cetle partie de l’Asie.

Un jour, dans les campagnes qui avoisinent Sivas, deux armées étaient en présence. Les traits volaient dans l’air; les glaives étincelaient au soleil ; le sol tremblait sous les pieds des chevaux. Tout à coup , du côté d’Erzeroum , un groupe de cavaliers paraît à l’horizon. Le chef arrête sa troupe sur une colline , à quelque distance , et se met à considérer la bataille. Une des deux armées couvrait la plaine de ses escadrons ; l’autre , inférieure en nombre mais non en courage , allait succomber. « Dieu est grand! » s’écrie le chef; et il fond des hauteurs sur le parti victorieux. Vainqueur à son tour, il allait continuer sa route, quand celui qu’il avait secouru le manda devant lui. C’était Alaeddin, sultan des Seldjoucides de Rouin; ceux dont les cadavres jonchaient la plaine étaient des Tatares Mongols. « Qui es-tu , dit le sultan ,

toi à qui je suis redevable de la victoire, après Dieu? — Mon nom est Ertoghrul (l’homme droit), répondit l’étranger; nous avons même origine. Je descends du khan du Ciel , comme tu descends du khan de la Mer. Il y a deux lunes, mon père perdit la vie dans les flots de l’Euphrate, comme il ramenait dans le Khoraçan, notre ancienne patrie, la grande tribu dispersée par la guerre. Deux de mes frères ont continué leur route, vers le sud ; mes compagnons et moi nous nous sommes dirigés de ce côté, où Dieu a permis que nous vinssions à ton aide. »

Le sultan reconnaissant plaça Ertoghrul à la tète de ses armées et lui conféra, à titre d’apanage , le territoire de Karadja-Dàghy (la montagne Noire) et d’Ermeni , à l’est du mont Olympe. Ce territoire , égal en étendue à la moitié d’un de nos départements, devint le berceau de la puissance ottomane.

Osman était fils d’Ertoghrul. De haute taille, le nez aquilin , comme l’oiseau royal dont il porte le nom , le teint brun , les sourcils et la barbe noirs, tout en lui annonce le futur conquérant. Plusieurs prodiges avaient précédé et accompagné sa venue. Peu de temps avant sa naissance, son père avait vu durant son sommeil une source limpide jaillir avec impétuosité de sa maison, grossir bientôt , torrent immense , et couvrir de ses eaux

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la surface du globe. Effrayé , il consulta un vieux cheikh, interprète des songes. « Rassure-toi, lui dit le vieillard ; ta race est bénie de Dieu , car de toi naîtra un fils, fondateur d’une monarchie qui bientôt s’étendra sur tout l’univers. »

A mesure qu’il grandit en âge , il semble que les événements viennent d’eux-mêmes au-devant de lui. Ainsi Dieu l’a voulu ; les temps et les volontés fléchissent devant l’homme supérieur comme le chameau au désert s’agenouille devant son conducteur pour recevoir sa charge.

Mais Osman n’est pas encore dans le secret de sa destinée. La chasse, les combats , ses amours avec la belle Malkhatoun , fille du cheikh Edébali , remplissent tous ses instants. Quelquefois il s’assied à l’écart, son arc à ses côtés, et médite sur les voix prophétiques qui lui ont parlé durant son sommeil, ou bien il recherche la société des vieillards, pères de la sagesse. Les poètes s’arrêtent avec complaisance sur ces premières années de la vie d’Osman ; mais l’historien les franchit pour ainsi dire d’un bond, quel que soit le charme qui l’attire.

La carrière politique d’Osman ne commence à proprement parler qu’à la mort de son père (1288). Le siècle touchait à sa fin. Tandis que les derniers bruits de la croisade allaient se perdant au midi , à l’orient le torrent débordé des Mongols rentrait peu à peu dans son lit. Un silence solennel s’était

ti LA TURQUIE ACTUELLE.

fait tout à coup sur cette terre d’Asie , troublée incessamment par le brait des armes. Le trône de Byzance s’affaissait sur lui - même ; l’empire des Seldjoucides de Roum était à la veille de disparaître, comme ces nations venues avant l’heure, qui semblent envoyées en avant pour déblayer la route et qui tombent à l’entrée de la voie qu’elles viennent d’ouvrir. Entre ces deux empires, dont l’un se mourait de langueur et dont l’autre périssait par l’excès de ses forces mal dirigées , l’Asie, en proie à une féodalité turbulente et sans frein, semblait dans l’attente de nouveaux maîtres.

Le dernier sultan du nom d’Alaeddin étant mort, Osman se porta son héritier en faisant prononcer son nom dans les prières publiques et graver son chiffre sur les monnaies. Mais l’empire seldjoucide avait été divisé en dix parties, dont chacune était gouvernée par des princes indépendants, et le territoire échu à Osman à l’est du mont Olympe était inférieur en étendue et en importance à beaucoup des souverainetés qui étaient entre les mains des émirs de la famille d’Alaeddin. Ceux-ci devaient voir avec jalousie un étranger au milieu d’eux admis au partage de leurs droits. Cet étranger cependant ne veut même pas de partage , et c’est lui qui va devenir le fondateur d’une dynastie nouvelle; c’est lui qui va donner son nom aux peuples réunis sous le sceptre de sa famille, et

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qui doivent s’appeler , d’après lui , Ottomans ou Osmanlis.

Osman voulut d’abord se fortifier par des conquêtes sur les chrétiens. Sur les frontières de son territoire , quelques villes maritimes étaient encore possédées par des vassaux des empereurs de Byzance. Ceux-ci , occupés à faire cesser les troubles qui désolaient la capitale et à défendre le peu de provinces qui leur restaient en Europe , abandonnèrent à leurs propres forces leurs sujets d’Asie , qui se trouvèrent ainsi isolés au milieu d’ennemis puissants et implacables. Osman, s’emparant successivement des dernières retraites des Grecs d’Asie, étendit sa domination jusqu’aux rives du Bosphore , et transporta à Brousse le siège du gouvernement.

Quelques mois après , il mourut. L’histoire a retenu les belles paroles que le chef de la dynastie ottomane adressait à son lit de mort à son successeur : « Ne te lamente pas, mon fils, ô joie de mon <ime ! Nous devons nous résigner aux décrets du ciel. Telle est la destinée des hommes. Le vent de la mort souffle également sur les jeunes et sur les vieux , sur les rois et sur les sujets. Je meurs sans regret, puisque je laisse un successeur tel que toi. Va propager la loi divine, la pensée de Dieu qui est venue nous chercher de la Mecque au Caucase ; sois charitable et clément comme elle : c’est ainsi

que les princes attirent sur leur nation la bénédiction de Dieu. »

Le tombeau d’Osman existe encore à Brousse. Ce tombeau , ceux de ses cinq premiers successeurs , les souvenirs confus de celte époque où le merveilleux se mêle partout à la réalité , les restes de ses anciens monuments, le nombre de ses mosquées égal à celui des jours de l’année , la réputation de ses tékiès *, les mausolées de cinq cent quatrevingt-quatre princes , vizirs , cheikhs , docteurs , médecins, musiciens, poètes, dont on peut lire les vies dans le recueil du savant Said-ïsmaïl, intitulé : Bouquet de roses du Jardin des connaissances, tout concourt à faire de Brousse, aux yeux des Ottomans, une sorte de sanctuaire, un lieu de pèlerinage comme les villes saintes de la Mecque et de Médine. De même que Bagdad, elle mérita le surnom de Bourdjul-Ewlia (le Boulevard des Saints). Mais Bagdad est une ville arabe ; Brousse est la ville turque par excellence. Dès les premiers temps de l’ère chrétienne, la beauté majestueuse de l’Olympe, le calme de ses retraites, la fraîcheur de ses ombrages, avaient attiré une foule de solitaires voués à la vie contemplative. Toutes les religions ont eu leurs mystiques. L’esprit de monachisme se fit jour de bonne heure dans l’islam , malgré la défense ex-

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