Oratoires de derviches, ou religieux musulmans
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presse du fondateur. Après la conquête de la Bithynie, les santons et les derviches remplacèrent les anachorètes, et couvrirent les hauteurs de l’Olympe de tékiès et de cellules. Encore aujourd’hui l’Olympe n’est désigné en turc que par le nom de Montagne des Moines ( Kechich dâghy). La légende parle d’un vieux derviche vivant à Constantinople, qui chaque soir s’envolait vers la sainte montagne pour y méditer plus à son aise , et était de retour dans son tékiè avant la prière du lever du jour. On en vit accourir du fond môme de la Perse. De ce nombre fut le grand Gueiikli-Baba , dont on montre la cellule à l’est de la ville, au pied de l’Olympe. Gucükli-Baba est le Roland et le saint Georges des annales turques. Sa vie appartient presque en entier à la légende. Sans cesse plongé dans de mystiques contemplations , il vivait seul dans les forêts de l’Olympe , d’où il ne descendait que sur l’invitation d’Orkhan. Il faisait sa compagnie ordinaire des cerfs et des daims , qu’il préférait à la société des hommes. De là son surnom de Gueükli baba (le Père des Cerfs). Ces animaux le suivaient partout et obéissaient à tous ses commandements. Dans la grande bataille qui fut livrée sous les murs de Brousse , à l’époque du siège , il combattit parmi les guerriers d’Orkhan , monté sur un cerf et armé d’un sabre qui pesait cent cinquante livres. Lorsque Soliman le Grand visita la cellule et le
tombeau de l’ermite, il coupa un morceau de ce sabre et le fil déposer dans la salle des Reliques, au sérail, à côté des armes du Prophète. Un autre jour, le Père des Cerfs se rendit, avec sa monture ordinaire , au palais du sultan , portant sur l’épaule une branche de platane, et l’ayant plantée dans la cour, elle devint au môme instant un arbre gigantesque, révéré jadis des Ottomans comme leur Palladium.
Un autre cheikh, en grande vénération parmi les musulmans, Chemseddin , de Bokhara , plus connu sous le nom de Sultan-Emir-Vely , eut également le don des miracles. La mosquée qui renferme son tombeau, et qui a donné son nom à un quartier de Brousse, est construite sur une hauteur qui domine les environs, et dont les deux versants sont garnis de mausolées visités journellement par un grand nombre de fidèles.
L’enthousiasme religieux n’est plus ce qu’il était autrefois , même en Turquie ; néanmoins vous rencontrerez encore çà et là , en parcourant les environs de l’Olympe, une cellule, une grotte, parfois une masure abandonnée, servant de retraite à quelque derviche, qui rappelle les saints de la légende, aux miracles près. Hélas! tout dégénère. Je me souviens qu’un soir, revenant de la promenade, j’avisai un derviche le menton orné d’une barbe vénérable, occupé à réciter son namaz (prière) : ce-
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•il
lui-là avait élu domicile dans le tronc d’un platane. Il y avait pratiqué deux chambres à la suite l’une de l’autre : la dernière , celle du fond , lui servait de dortoir; l’autre était son sélamlik, ou lieu de réception. C’était là qu’il se tenait accroupi , sur une natte, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, partageant le temps entre la prière et son tcliibouk , qu’il alternait avec une exactitude scrupuleuse. 11 y avait six ans qu’il menait cette vie sans être sorti une seule fois du creux de son arbre. Il était considéré comme un saint par tous les paysans des environs, qui lui fournissaient du riz, du café , du tabac, des fruits bien au-delà de ses besoins.
La prise de Constantinople par Mahomet II lit déchoir Brousse de son rang de capitale , et elle ne fut plus nommée que la troisième dans l’énoncé des titres du sultan , après Stamboul et Andrinople : Istambol , vè Edirnè , vè Brusa padichahi. Néanmoins, Belon, qui la visitait vers 1550, un siècle après la conquête, la trouvait plus riche et plus peuplée que Constantinople. Mais, à partir de cette époque, elle décline rapidement : de nombreux incendies la ravagent; ses mosquées, ses tékiès se dégradent et sont imparfaitement réparés ; les murs de ses palais s’écroulent ; chaque jour emporte un lambeau de son ancienne splendeur.
L’ancienne capitale d’Orkhan est aujourd’hui le chef-lieu de l’éyalet de Khoudavendguinr , l’un des
dix-sept paehaliks de la Turquie d’Asie, et la résidence d’un molla de premier ordre. Elle fait partie, sous le rapport militaire , de l’ordou de la garde impériale, dont le quartier général est à Scutari. On évalue sa population à cent mille individus, dont les quatre cinquièmes sont musulmans. Le reste se compose de chrétiens des trois grandes communautés grecque , arménienne , arinénienne-unic , gouvernés par leurs métropolitains ou archevêques, et d’Israélites, sous la juridiction religieuse et civile de leur grand rabbin. La France et l’Angleterre sont les seules puissances européennes qui soient représentées à Brousse ; aussi bien la colonie européenne est-elle peu nombreuse et composée exclusivement de maisons françaises et suisses qui s’occupent de la filature de la soie ou de la fabrication des vins.
On compte actuellement à Brousse cent trentedeux mosquées , douze ou quinze tékiès , quatorze bazars , un grand nombre d’hôpitaux, de fontaines, de bains construits et entretenus par la piété des fidèles. Chaque quartier de la ville est pourvu d’un ou de plusieurs metkèbs, et chaque mosquée principale a un médressé qui lui est annexé, et dont les professeurs sont rétribués sur ses revenus.
Les principales branches de production sont le vin et la soie, dont elle livre encore une quantité considérable à l’exportation, après avoir satisfait à
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tous les besoins de la consommation et de l’industrie locales. Depuis quelques années, en effet, les manufactures de soie de Brousse , autrefois si renommées et qui envoyaient leurs produits dans tout le Levant et sur les principaux marchés de l’Europe , tendent à se relever. On y comptait , il y a une couple d’années, neuf filatures en pleine activité , rendant annuellement cinquante mille kilogrammes d’une soie qui, combinée avec le coton et l’or, produit ces charmants tissus dits « tissus de Brousse. » Les exportations de soie brute varient de trois cent cinquante à quatre cent mille kilogrammes par année.
D’autres améliorations ont eu lieu. J’ai parlé de l’ouverture de la route de Guemlik. Pendant le séjour que le sultan actuel fit à Brousse, en 1844, divers travaux d’utilité publique furent entrepris par son ordre. De nouvelles constructions s’élevèrent; les anciennes furent réparées. De ce nombre fut la célèbre mosquée de Mohammed I*r, connue sous le nom de Jechil djamï (la mosquée Verte), qui porte sur un des côtés de sa façade, tracée en lettres d’argent, cette sentence du Coran en qui se résume toute la morale pratique de l’islamisme : « Le meilleur des hommes est celui qui se rend utile à ses semblables. »
Un poète turc contemporain, ravi d’admiration à la vue des embellissements modernes de Brousse,
apostrophe ainsi l’antique métropole rappelée à la vie par les bienfaits d’Abdul-Medjid :
Le salut soit sur toi , cité privilégiée , unique dans le monde, berceau de la splendeur et de la magnificence de la race d’Osman !
Dans le sein de ta terre sont endormis de l’éternel sommeil les saints, les martyrs , les conquérants , les guerriers de l’Islam.
C’est pourquoi tu tenais naguère ton front penché dans la poussière, pareille à une mère qui pleure sur la tombe de ses fils.
Mais le croissant du bonheur de sultan Abdul-Medjid- Khan a lui sur toi, semblable à un rayon de soleil, et soudain ta face s’est ranimée.
Mais le principal ornement de Brousse, ce sont ses eaux thermales. Elles jaillissent de sept sources distinctes, mais très-rapprochées, à environ deux kilomètres à l’ouest de la ville. Leur température moyenne est de 68° à 70° Réaumur. Sur le même emplacement s’élèvent les thermes. Ce sont de vastes édifices surmontés de dômes et de coupoles, et composés, suivant l’usage des bains orientaux, de trois salles consécutives pouvant contenir plusieurs centaines de baigneurs. Deux de ces thermes, connus sous le nom du grand et du petit Kukurdli, sont alimentés par une source particulière , révérée par la population grecque comme l’endroit du martyre de saint Patrice. En effet , la légende rapporte que le proconsul de Brousse fit jeter le saint
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dans le réservoir qui recevait les eaux de cette source presque bouillante , pour le punir de n’avoir point voulu sacrifier aux faux dieux.
Les sources minérales de l’Olympe non-seulement fournissent à l’entretien des grands thermes dont je viens de parler, mais encore distribuent l’eau par une multitude de conduits dans les différents quartiers de la ville et dans les villages environnants, où elles alimentent les réservoirs, les
fontaines, les lavoirs publics, ainsique les innom-
brables bains particuliers qui sont l’agrément et la commodité des maisons de Brousse. Nulle autre ville, sous ce rapport, ne peut lui être comparée. L’eau, « plus précieuse que l’or, » suivant l’expression de Pindare, l’eau que les poètes orientaux célèbrent connue le plus grand des bienfaits du Créateur, s’y montre partout pour le charme des yeux et la commodité de la vie. Ici , elle s’échappe bouillante des flancs de l’Olympe; là, elle court limpide et fraîche entre des rives ombragées de peupliers et de platanes ; plus loin , elle filtre goutte à goutte à travers les fentes des rochers sur lesquels est construite la citadelle , et pétrifie les arbres et les végétaux qui se trouvent sur son passage ; elle se précipite en torrents , s’étend en belles nappes vertes , entre dans des réservoirs pour en sortir en cascades retentissantes, se brise en grondant contre les roues des moulins, puis se divise, s’éparpille et décrit de
capricieux méandres dont l’œil suit de loin la trace aux berceaux de verdure qui ombragent leurs rives.
La saison ordinaire des bains est le commencement de mai ; il y a encore une saison d’automne. Brousse se remplit alors de nombreux visiteurs, attirés, les uns par la réputation de ses eaux thermales, les autres par le désir de changer d’air et de jouir, pendant quelques mois, des plaisirs de la villégiature. Ce sont, pour la plupart, des négociants de Constantinople, deSmyrné, d’Odessa, quelques diplomates du faubourg de Péra , ou de rares touristes, en train de visiter l’Asie-Mineure. Je n’y ai rencontré qu’un très-petit nombre de Turcs, encore étaient-cc exclusivement des fonctionnaires de la Porte , des Turcs de la réforme. Le vieux Turc ne se déplace guère, à moins que ce ne soit pour satisfaire à un devoir de sa religion. Ses excursions sont des pèlerinages. Il entreprendra un voyage de plusieurs centaines de lieues pour baiser la pierre noire de la Caaba, ou pour se prosterner devant la tombe de quelque cheikh ; il ne fera pas dix milles pour un motif d’hygiène ou de curiosité.
Il ne faut donc pas s’attendre à trouver à Brousse, pendant la saison des bains, l’animation des établissements du même genre en Europe. Là , point de bals, de concerts, de salles de conversation, de théâtres, aucun de ces divertissements que la mode
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a introduits et qui transportent momentanément dans une petite ville des Pyrénées ou de la Savoie le bruit et les agitations de Paris. Les quelques centaines de baigneurs que le hasard a rassemblés à Brousse, vivant isolés les uns des autres alors même qu’ils se connaissent le plus, leur présence ne change rien à l’aspect triste et solitaire de la ville. D’ailleurs, tous les Levantins, de même que les Européens qui ont séjourné pendant quelque temps en Orient , prennent quelque chose des habitudes indolentes et réservées des Osmanlis. Les Grecs seuls ont retenu leur turbulence native. Mais l’Arménien, le Juif, le Turc, conservent, même dans leurs amusements, le calme et la gravité propres aux races asiatiques. Ce caractère se retrouve jusque chez les enfants et les animaux. Je ne me rappelle pas avoir entendu un enfant turc crier. De même mes oreilles étaient bien rarement frappées des aboiements des chiens errants dans les rues, ou du cri plaintif des tourterelles nichées dans les cyprès des cimetières. Le silence des savanes au milieu des cités les plus populeuses, ce contraste est partout en Orient.
A Brousse , ville aux trois quarts minée , d’une étendue beaucoup trop considérable pour sa population , placée en dehors des grandes lignes de caravanes , il est encore plus saisissant que partout ailleurs. Tout y respire le calme, l’aban-
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don, l’isolement favorable à la méditation, l’oubli des intérêts de la vie , et cette sérénité qu’apporte à l’âme l’aspect des ruines joint à la contemplation habituelle des grandes scènes de la nature et à la majesté des souvenirs historiques. Aussi Brousse est-il l’asile habituel des vizirs et des autres grands personnages tombés du pouvoir. Autrefois, quand un vizir était disgracié, le poison ou le lacet mettait fin à ses jours. Depuis la réforme , on se contente de lui ôter son emploi en lui assignant un lieu de résidence éloigné de la capitale ; et c’est ordinairement Brousse que l’on choisit, comme pour accoutumer son âme , par le spectacle * de ce qui l’entoure , au changement de sa fortune. Quelquefois même il reçoit le titre de gouverneur ou de molla de la province. Ce n’est alors qu’une demi-disgrâce qu’il subit sans se plaindre, par suite de ce précepte que les Orientaux ont toujours présent à l’esprit : « Si le temps ne se conforme pas à toi, conforme-toi au temps; aujourd’hui est pour ton ennemi , mais demain est pour toi. >»
C’est ainsi que les revirements si fréquents de la politique ottomane ont donné successivement à Brousse, comme gouverneurs, la plupart des notabilités de ce temps-ci , Sarim pacha , Khalil pacha , tous deux beaux-frères du sultan ; Riza pacha, qui gouvernait l’empire pendant les premières années du règne actuel , et que les derniers événements ont
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de nouveau porté au pouvoir ; Suleiman pacha , le môme que nous avons vu ambassadeur de la Porte à Paris en 1848, et qui a occupé depuis le ministère à diverses reprises ; enfin le gouverneur actuel , A’ali pacha , le ministre le plus européen de la réforme après Réchid, auquel il a succédé en 1852, en qualité de grand vizir1.
C’est encore à Brousse que la Porte envoie d’ordinaire les réfugiés politiques , soit des provinces tributaires, soit des États voisins. Un grand nombre de Moldo-Valaques y furent internés à la suite des troubles des Principautés en 1848, et il n’obtinrent que plus tard, et partiellement , l’autorisation de rentrer dans leur pays. L’année suivante, on leur adjoignit plusieurs réfugiés hongrois et polonais , le gros de l’émigration continuant à demeurer à Kutaya, à environ cent vingt milles plus avant dans l’intérieur. En 1847, le général Hellène Griziottis, réfugié sur le territoire turc après avoir tenté d’insurger l’Eubée, séjourna pendant quelque temps à Brousse.
D’autres fois c’est quelque bey ou quelque émir indigène, dernier représentant de cette féodalité hachée par Mahmoud , qui gémit captif à Brousse ,
1 . Depuis que ces ligues sont écrites, A’ali pacha a été rappelé à Constantinople, où il est devenu successivement président du conseil du Tanzimat et ministre des affaires étrangères (décembre 1854).
après avoir eu quelque part, en Asie ou en Afrique, * une existence de souverain. Tel était le fameux émir Béchir, que je visitai.
Je n’oublierai jamais cette entrevue. C’était vers le milieu de mars 1848 , quelque temps après que la nouvelle des événements de février nous fut parvenue à Constantinople. Un de mes amis m’avait engagé à l’accompagner dans une visite qu’il allait faire à sa filature de soie, à Brousse. J’acceptai , moitié par désœuvrement , moitié par le désir de voir une ville qui est en môme temps le Saint-Denis et le Bourges de la Turquie. Cependant, depuis près de deux semaines, nous passions notre temps d’une façon assez maussade , lui occupé tout le jour de ses commis et de ses ouvriers , moi errant au hasard dans les rues tortueuses de la ville, et le soir nous réunissant autour du mandai 1 , pour causer de la France et savourer les douceurs du kièf , le far niente des Orientaux, quand j’appris comme par hasard que l’émir Béchir était depuis près de deux ans à Brousse, où il vivait d’une pension modique que lui faisait la Porte.
Peu de noms ont eu de nos jours, en Orient, autant de retentissement que celui de l’émir Béchir. Lamartine lui a consacré de nombreuses pages de