STAMBOUL
( CONSTANTINOPLE
Topographie et statistique. — Aspect général de Constantinople ru de la pointe du Sérail. — Origine du nom de Stamboul. — Situation. — Murs d’enceinte. — Portes. — Corne d’Or. — Les Eaux-Douces d’Europe. — Faubourgs de Topkhanè, de Galata, de Péra, de Kacira-Pacha, deKhas-Keuï , d’Eyoub. — Scutari. — Banlieue de Constantinople. — Population. — Division par mohallès ou quartiers. — Police municipale.
« A cinq heures , j’étais debout sur le pont ; le capitaine fait mettre un canot à la mer , j’y descends avec lui , et nous faisons voile vers l’embouchure du Bosphore , en longeant les murs de Constantinople que la mer vient laver. Après une heure de navigation à travers une multitude de navires à l’ancre , nous touchons aux murs du Sérail. C’est là que Dieu et l’homme , la nature et l’art , ont placé ou créé de concert le point de vue le plus merveilleux que le regard humain puisse contempler sur
la terre. Je jetai un cri involontaire , et j’oubliai pour jamais Naples et tous ses enchantements; comparer quelque chose à ce magnifique et gracieux ensemble, c’est injurier la création1. »
Telle est la première impression que produit sur le voyageur l’aspect féerique de cette ville, unique dans le monde. « Existe-t-il un lieu dans l’univers, s’écrie à son tour l’historien turc Saadeddin , où , comme à Stamboul, l’or soit aussi commun que la terre?... Comparées à Stamboul, les autres cités ne méritent pas le nom de villes. Cette capitale majestueuse, qu’embellissent ses somptueux monuments, peut être assimilée au corps gracieux d’une jeune beauté, son étendue au vaste domaine du génie. C’est lui faire injure que de l’appeler ville, puisque plusieurs villes pourraient entrer dans son enceinte.»
Mais si la ville des sultans n’a point de rivale dans le monde , elle a expié plus cruellement encore que l’Italie ce fatal don de la beauté :
Italia, Italia, o tu, cui feo la sorte Dono infelice di bellezza....
Son histoire n’est qu’une longue suite de calamités. Depuis le temps de Pausanias jusqu’à la conquête ottomane, elle fut assiégée vingt-neuf fois et huit fois prise d’assaut. Elle essuya vingt-six tremblements de terre, dont quelques-uns se prolongè-
l . Lamartine, Voyage en Orient.
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rent sans interruption durant plusieurs semaines. Il yen eut un, celui de 1033, qui se fit sentir pendant cent quarante jours. Je ne dis rien de la peste qui , jusqu’en 1839 , la visitait périodiquement toutes les années , ni des incendies , si fréquents encore aujourd’hui , que l’on calcule que la ville se renouvelle en entier dans l’espace de dix ans.
Sous les derniers successeurs de Constantin, alors que déjà les Ottomans arrivaient aux portes de Byzance , leurs oreilles étaient sans cesse frappées de ces mots : is tin bolin ( à la ville ) , proférés par les Grecs des campagnes environnantes, lorsqu’ils parlaient de se rendre dans la capitale. Dans leur ignorance , les Barbares prirent cette phrase pour le nom même de la ville, et, lorsqu’ils s’en furent rendus maîtres , ils firent par corruption de is tin bolin Istambol ou Stambol1, nom qu’ils changent aussi quelquefois , par un de ces jeux de mots familiers aux Orientaux , en celui d 'Islambol, c’està-dire « la plénitude de l’islamisme. » Les lettrés seuls dans leurs livres , et le gouvernement dans les actes officiels, retinrent l’ancien nom de Constantiniiè , qui se lit encore aujourd’hui sur les pièces de monnaie. Les Slaves l’appellent Tsaregrad ( la ville de l’empereur. )
1. Ainsi se sont formés les noms modernes de Stanco (Côs), abréviation de is lin Cô ; Stalimène (Lemnos), abréviation de ista limena.
Stamboul occupe un promontoire triangulaire dont la base , du côté de l’occident , s’unit à la Thrace , et dont le sommet , formé par la fameuse pointe du Sérail , regarde l’Asie à l’orient. Un des côtés compris entre celte pointe et le château des Sept-Tours , sur une longueur de 7200 mètres , est baigné au midi par les eaux de la Propontide. L’autre côté , d’une étendue un peu moindre , est formé par le golfe qui lui sert de port et qui serpente, comme un large fleuve, entre deux rangs de collines pittoresques. C’est la fameuse Corne d’Or . Au delà de l’enceinte de la ville , ce golfe se prolonge dans les terres pendant l’espace de trois milles , jusqu’à la rencontre de deux petites rivières, le Barbyzès et le Cydaris , qui ont renoncé à leur nom pittoresque pour se faire appeler « Eaux- Douces d’Europe.4 «
Du côté de la terre ferme , la ville est défendue par une longue muraille qui s’étend de la Propontide à la Corne d’Or. Cette muraille est percée de sept portes principales, au nombre desquelles l’on remarque l’ancienne porte de Saint-Romain , aujourd’hui Top-Capou, « la porte du Canon, » par où les Ottomans firent irruption , le malin du 29 mai 1453. Huit autres portes donnent accès dans la ville du côté de la Propontide , et dix-neuf du côté du port. A l’intérieur apparaissent les sept collines sur lesquelles la ville est bâtie , et qui l’ont
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fait surnommer « la Nouvelle-Rome « par les écrivains byzantins.
De l’autre côté du port , en face de Stamboul , adossés aux flancs d’une colline haute de trois cents pieds, on aperçoit deux faubourgs semblables à des villes , et servant de contre-forts à un troisième situé au-dessous d’eux; ce sont Topkhané, remarquable par sa belle fontaine et par le palais de l’intendance de l’artillerie ; Galata, où sont les comptoirs des négociants européens, et Péra, appelé par les Turcs Bey-Oglou, « le Fils du Prince; » Péra est la résidence des ambassadeurs.
Plus loin, sur le prolongement de la Corne d’Or, vous rencontrez d’autres faubourgs qui forment de nouvelles annexes de Constantinople : à droite , Kacim-Pacha, qui renferme l’arsenal et le palais de l’amirauté ; Khas-Keuï , presque entièrement peuplé d’Israélites ; à gauche , Eyoub , où se trouve la mosquée dans laquelle les sultans viennent ceindre le sabre du Prophète lors de leur avènement.
Enfin, à l’extrémité méridionale du Bosphore, sur la rive asiatique et faisant face à la pointe du Sérail, l’on aperçoit un autre faubourg qui paraît former à lui seul une ville immense. C’est Scutari1, l’ancienne Chrysopolis, avec ses magnifiques