Sorte de brasero. Voyez plus bas , au chapitre x
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son Voyage; et, depuis, ses malheurs avaient encore ajouté à sa renommée. Je me sentis un vil désir de contempler de près cette grandeur déchue , cette ruine vivante au milieu des ruines mortes qui m’environnaient. Mais comment méprendre? Le prince ne sortait jamais de sa demeure ; je ne pouvais donc espérer de le rencontrer chez le gouverneur, ni dans aucune des maisons où j’avais accès. D’ailleurs, les soirées, les raouts sont inconnus en Orient ; il n’existe pas même de réceptions officielles , si ce n’est à Constantinople , à certains jours , et chez les hauts dignitaires de la Porte , qui ont adopté en partie les habitudes et l’étiquette européennes. Il y avait bien un moyen : c’était de me présenter directement chez le prince en me donnant pour ce que j’étais : Français et voyageur, cela répondait à tout. Un seul même de ces titres suffisait. Qu’importe qui tu es, d’où tu viens? tu es étranger; c’est Dieu lui-même qui t’envoie. Ma maison, ma tente t’est ouverte.
Quant à savoir ton nom, tu te nommes mon hôte!
Mais un scrupule me retenait : il m’a toujours paru que cet empressement à voir de près une personne célèbre, surtout quand elle a été précipitée d’une grande fortune et que sa disgrâce fait une partie de sa célébrité, constituait un man-
que d’égard vis-à-vis de cette personne. Si j’eusse dû trouver l’émir dans son palais de Beït-Eddin , au milieu des magnificences de son ancienne cour, j’aurais moins balancé ; mais exilé, presque captif, réduit à vivre des aumônes de la Porte, j’avais peur qu’il n’attribuât ma démarche à un motif de curiosité toujours blessant pour celui qui en est l’objet. Mon ami, plus au fait que je ne l’étais des mœurs et de la manière de voir des Orientaux , me rassura à cet égard. « Votre scrupule, me dit-il , est fondé sur un préjugé qui n’a pas cours ici. En Orient, la honte n’accompagne jamais la disgrâce. On peut être affecté de la mauvaise fortune , mais on en n’est point humilié et l’on ne songe point à s’en cacher. Tout s’explique par ce mot qui est le mot même de la religion : Résignation à la volonté de Dieu ! »
Nous finîmes par adopter un mezzo termine. L’émir avait pour chapelain un prêtre maronite qui fréquentait la maison d’un Arménien de notre connaissance. Nous résolûmes de nous ouvrir à lui de notre désir d’être présentés au prince , et de nous laisser diriger par ses avis. Nous le rencontrâmes le même soir : il se nommait Stéphan H...., et nous parut avoir de trente-six à trente-huit ans. Il avait le regard fin , la physionomie vive, mobile, quoique tempérée par une réserve habituelle. Il était auprès du prince de-
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puis bientôt quinze ans , et lui servait à la fois , suivant l’usage commun en Orient , de chapelain , de secrétaire, d’interprète et d’intendant.
M. le chapelain-secrétaire-interprète-intendant accueillit au mieux notre demande ; il promit de nous présenter le lendemain même au prince, après toutefois qu’il l’aurait prévenu de notre visite ; et nous nous quittâmes, ayant pris rendezvous pour le soir.
Le prince habitait une grande et vieille maison , entièrement construite en bois , comme toutes les maisons de Brousse , et recouverte extérieurement d’un mauvais badigeon rougeâtre. 4e n’ai jamais rien vu de plus triste que l’aspect de cette maison. Les murailles lézardées, les escaliers vermoulus, les toiles d’araignées suspendues aux plafonds, les cours désertes, tout présentait l’image de l’abandon et du dénûment. Nous traversâmes en silence une longue suite de vestibules , semblables à des hangars. Quelques serviteurs passèrent devant nous, mais sans nous parler ; la lenteur et la régularité en quelque sorte mécanique de leurs mouvements, le silence de leur démarche, les longs plis de leurs vêtements, leur donnaient l’air de spectres ; d’autres dormaient étendus de tout leur long sur les degrés , ou se tenaient accroupis au seuil des appartements , comme des sphinx. Il y avait loin d’une pareille demeure au palais féeri-
que décrit par Lamartine , où l’émir, entouré de ses vassaux et de ses bardes , déployait une pompe et une magnificence inconnues depuis longtemps en Orient :
« A quelques pas de nous , le palais mauresque de l’émir s’étendait majestueusement sur tout le plateau de Dptédin, avec ses tours carrées, percées d’ogives crénelées à leur sommet ; les longues galeries s’élevant les unes sur les autres , et présentant de longues files d’arcades élancées et légères comme les tiges de palmiers, ses vastes cours remplies d’une foule de serviteurs , de courtisans , de prêtres ou de soldats , sous tous les costumes variés et pittoresques que les cinq populations du Liban affectent : le Druse, l’Arménien, le Grec, le Maronite , le Métualis. Cinq à six cents chevaux arabes étaient attachés par les pieds et par la tête à des cordes tendues qui traversaient les cours, sellés, bridés et couverts de housses éclatantes de toutes les couleurs ; quelques groupes de chameaux , les uns couchés , les autres debout, d’autres à genoux pour se faire charger ou décharger; et, sur la terrasse la plus élevée de la cour intérieure, quelques jeunes pages , courant à cheval les uns sur les autres, occupés à lancer le djérid. »
Cependant ce dénûment après cette grandeur, cette misère succédant à celte magnificence, avaient leur poésie aussi et servaient dignement d’intro-
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duction à la scène qui allait suivre. Ici l’harmonie naissait des contractes.
Nous arrivâmes au sélamlik. Le fond en était occupé par un sofa , à l’angle duquel nous aperçûmes l’émir accroupi et tenant entre ses genoux le tuyau de jasmin de son tchibouk. Nous allâmes droit à lui, sans jeter les yeux de côté, et le saluâmes à la manière orientale, la main droite appuyée sur notre cœur. L’émir lit un signe de tête imperceptible en nous indiquant de prendre place à ses côtés sur le sofa. Le chapelain qui nous accompagnait s’accroupit sur la natte, aux pieds du prince, s’apprêtant à nous servir d’interprète.
Pendant que les esclaves préparaient les pipes et le café , il y eut une pause de quelques instants. J’en profitai pour jeter un coup d’œil à la dérobée autour de moi. C’était une grande salle nue, sans autre ameublement que la natte qui recouvrait le parquet, et le sofa sur lequel nous étions assis.
A quelques pas de nous , debout devant l’émir, se tenaient ses fils , les émirs Kassem et Khalil, dans une attitude respectueuse , attendant pour s’asseoir qu’il leur en eût donné l’ordre. Le moins âgé ne nous parut pas avoir moins de cinquante ans; derrière ceux-ci, leurs fils, jeunes gens de vingt-huit à trente ans, la plupart mariés; et, tout à fait dans le fond , rangés sur une même file , le
dos appuyé à la muraille, les serviteurs, immobiles comme des statues , les mains cachées dans les manches de leurs vêtements, en signe de respect, et les yeux fixés sur le prince. On aurait pu se croire au temps des patriarches. Au môme instant, comme pour ajouter à la majesté de cette scène , un de ces contrastes qui attendrissent l’àme, un enfant de cinq à six ans, coiffé du fez brodé et les cheveux retombant en nattes derrière ses épaules , souleva doucement la portière, s’approcha, en roulant sur le tapis , d’un des petits-fils de l’émir, son père sans doute, et, voyant qu’il ne pouvait réussir à attirer son attention, se mit à jouer avec l’amulette suspendue à son cou. Je portai mes yeux sur le vieil émir ; ses lèvres avaient cessé un moment de presser le bouquin d’ambre de sa pipe , et il souriait en regardant l’enfant. Je ne vis jamais de plus saisissant contraste. L’émir était alors dans sa quatre-vingt-troisième année. Son attitude , la longueur de sa barbe , qui , accroupi comme il était sur le sofa, lui couvrait littéralement les genoux; ses yeux, abrités par de longs sourcils blancs que rejoignaient ses moustaches , le feu qui sortait de ses prunelles sans altérer le calme de sa physionomie, donnaient à son visage la majesté terrible d’un vieux lion.
Les esclaves servirent la confiture, puis les pipes et le café. Nous échangeâmes alors les saluts et les
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politesses d’usage ; après quoi le prince nous adressa le premier, en arabe , plusieurs questions que le chapelain nous traduisit en italien. Je ne me rappelle pas tous les détails de cette conversation, coupée d’ailleurs, suivant l’habitude orientale, de longs intervalles de silence pendant lesquels l’émir, continuant à aspirer la fumée de son tchibouk, semblait comme abîmé dans ses réflexions. Ce dont je me souviens, c’est qu’elle roula presque uniquement sur les événements dont Paris venait d’être le théâtre. Le malheur du vieux roi, sa fuite , son exil , la dispersion de sa famille , ne parurent pas exciter grandement les sympathies de l’émir, soit que sa vie eût été semée de trop d’événements de ce genre pour qu’ils fissent impression sur lui , soit plutôt que son attachement au principe de la légitimité l’empêchât de s’apitoyer sur le sort d’un monarque qu’il considérait comme un usurpateur.
Nous en eûmes bientôt la preuve; car, lorsque nous lui eûmes dit que le roi s’était sauvé à grand’peine à Londres, il laissa échapper un petit rire strident : « Hé ! hé ! » qu’il accompagna de ces paroles textuelles : « Mach Allah ! que peut dire le roi Louis- Philippe? Il avait pris le trône à ses possesseurs légitimes , le peuple le lui a repris. » Et il cita le proverbe arabe : « Ce qui vient par ararn ( nefas ) s’en va par ararn, » qui est l’équivalent de la parole de l’Écriture : Qui gladio ferit , gladio périt. Le vieil
émir, quoique chrétien , était plus familier avec le langage du Coran qu’avec celui de l’Évangile.
Il entrait peut-être, à son insu, dans le peu de sympathie qu’il témoignait pour la dynastie déchue, un reste de ressentiment causé par l’abandon qu’on avait fait de ses droits et de sa personne en 1840. Néanmoins, il s’informa avec intérêt du prince de Joinville, dont le nom avait eu quelque retentissement en Orient; puis il nous demanda des nouvelles de M. Guizot, de M. Thiers, de Lamartine, dont il ne comprenait pas trop le rôle dans ces derniers événements.
Nous lui dimes que le premier avait trouvé également un refuge à Londres : « Hé! hé! fit-il de nouveau avec son rire de crécelle, si le prince de Joinville vient à le rencontrer, lui qui est si guerrier, pourra-t-il retenir sa colère ? Bien sûr il l'assommera à coups de bâton; car enfin, si son père a perdu sa couronne, c’est la faute de son vizir. » Puis il reprit : « Mais non, Dieu, sans doute, le voulait ainsi. >»
Notre entretien se prolongea durant plus d’une heure. Les pipes et le café furent renouvelés plusieurs fois dans l’intervalle. Il y avait des pauses qui duraient quatre ou cinq minutes, et dont je profitais pour contempler plus attentivement la scène dont la nouveauté m’attirait. Le prince écoutait plus volontiers qu’il ne prenait lui-même la parole. La
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conversation ayant roulé de nouveau sur les événements de France, j’exprimai l’espoir que ces événements amèneraient un changement favorable dans la situation de l’émir. Il sourit doucement : *< Je suis vieux, » répondit-il; et, dirigeant ses regards du côté de la fenêtre ouverte, il sembla nous montrer le ciel comme pour nous dire : « Mon espoir est là. » Le jour commençait à baisser; les derniers rayons du soleil avaient disparu derrière les sommets de l’Olympe, et la lune, qui montait lentement à l’horizon , teignait d’un reflet d’argent le bleu foncé du firmament. Le prince avait laissé tomber à ses côtés, sur le sofa, la tige de jasmin de son tchibouk , et , le regard immobile , paraissait absorbé dans la contemplation de cette belle soirée. Sur un signe du chapelain , nous nous levâmes pour prendre congé de l’émir. Il parut alors sortir de sa rêverie, et, comme pour s’excuser de s’être laissé distraire un moment de la présence de ses hôtes , il nous tendit la main alla franca , et nous témoigna à plusieurs reprises , par la bouche de l’interprète, le plaisir que lui avait fait notre visite, nous engageant à la renouveler de temps à autre pendant la durée de notre séjour à Brousse.
Nous revîmes le lendemain M. Stôphan H.... : il venait nous rendre notre visite de la part du prince. 11 resta quelque temps à causer avec nous, et nous
rapporta diverses particularités de la vie de l’émir qui nous étaient inconnues.
« Peu d’existences, nous dit-il, ont été aussi agitées et semées d’autant de contrastes que la sienne. Orphelin dès le berceau , (son père, l’émir Kassem , était mort l’année même de sa naissance, et sa mère n’avait pas tardé à se remarier avec un autre membre de sa famille), élevé presque au hasard, frustré de son patrimoine, à treize ans, il prit le parti de quitter le toit paternel pour aller à la rencontre de la fortune. Tout son bagage formait à peine la charge d’un chameau qu’il conduisait luimême. Cependant tous les cavaliers druses , maronites, arabes, qui le rencontraient cheminant en cet état , suivi de la vieille esclave noire qui l’avait élevé, mettaient pied à terre pour saluer en lui l’héritier de la maison de Chéhab. Depuis environ un siècle, les Chéhabs avaient gouverné sans interruption la Montagne. Vous savez ce que veut dire le mot chehab : « lumière, étincelle brillante. » En effet, de toutes les familles princières du Liban, ils étaient la plus ancienne et la plus illustre. Sortis primitivement du Hedjaz , ils étaient venus s’établir dans le Hauran , bien avant les croisades. Après la mort de l’émir Ahmed , neveu et successeur du fameux Fakhr-Eddin, ils remplacèrent la famille des Ma’on dans le gouvernement de la Montagne. Plus tard, les révolutions, si fréquentes au
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Liban , avaient fait passer le pouvoir des mains de la famille Béchir dans celles d’une branche rivale. Le jeune émir voyagea ainsi pendant plusieurs journées jusqu’aux environs de Deïr-el-Kammar, où il prit à loyer une petite maison qui devint, par la suite, ce grand palais moresque admiré de tous les voyageurs. Mais, dans l’intervalle, que d’incidents, de péripéties, de crimes peut-être ! tour à tour vainqueur et fugitif , passant , avec une rapidité sans exemple , de la prison au trône et du trône à l’exil, mais toujours, en apparence du moins, supérieur aux événements. Depuis bientôt quinze ans que je suis avec lui, partageant sa bonne comme sa mauvaise fortune, je n’ai jamais surpris la moindre altération sur son visage. Pour ses serviteurs les plus intimes, comme pour les étrangers qui le visitent, il demeure ce même vieillard calme , grave-, majestueux , impénétrable , que vous avez admiré hier. Je l’ai vu à Stamboul dans les premiers temps de notre exil. Nous habitions une maison que le prince avait été obligé de louer à ses frais, à l’extrémité du faubourg de Psainmatia, une maison près de laquelle celle-ci est un palais. Telle était sa détresse, que sa femme, qu’il a épousée en seconde noces — une esclave circassienne , convertie plus tard au christianisme — avait été contrainte de vendre une partie de ses diamants à un joaillier arménien polir une somme de quarante mille
piastres. Quand on nous eut relégués à Safranboli, dans l’ancienne Paphlagonie, ce fut bien pis : un de ses petits-fils étant mort, il manqua de l’argent nécessaire pour le faire enterrer. Eh bien! ni les mauvais traitements des Turcs, qu’il déteste, ni la trahison de lord Stopford ne lui ont jamais arraché une plainte. Seulement, si vous venez à dire du mal en sa présence, soit de l’Angleterre, soit d’un des ministres actuels de la Porte, vous êtes sûr de lui faire plaisir, bien qu’il n’en témoigne rien.
— S’est-il donc trouvé, dis-je au chapelain, dans un tel dénûment? Je croyais qu’il recevait une pension de la Porte, sans parler des sommes considérables qu’il doit avoir emportées avec lui en quittant la Syrie.
— La Porte, nous répondit-il, lui donne dix mille piastres par mois. C’est à peu près l’équivalent de la solde d’un général de brigade ottoman, et à peine la centième partie des revenus des biens que l’on a confisqués à l’émir après sa déposition. Cela est-il juste? je vous le demande; cela est-il digne du chef d’un grand empire? Quant aux richesses dont on l’a dit possesseur au moment de sa fuite, elles ont été singulièrement exagérées. Je puis vous assurer qu’il n’avait pas plus de deux cent cinquante mille francs en argent, lorsque la Hotte anglaise le prit pour le conduire à Malte : je
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ne parle pas des diamants et des bijoux de ses femmes. Ce chiffre vous surprend! Mais songez que le prince est naturellement magnifique. Ce n’est pas un thésauriseur, comme Ali de Janina ou Djezzar paclia. Il a commis comme eux des exactions ; mais il n’en entassait pas le produit dans ses coffres; il l’employait en travaux d’ embellisse-' ments, en largesses, en tributs à payer aux pachas. Songez quels monceaux d’or il lui a fallu pour se maintenir pendant soixante années, au milieu des influences rivales qui se disputaient la Syrie! Ici l’habileté ne sert de rien , si elle n’est aidée de l’argent.
« Voilà donc à quoi s’élevaient les ressources du prince lorsque nous arrivâmes à Constantinople, en octobre 1841 : deux cent cinquante mille francs pour subvenir à l’entretien de quatre-vingts personnes; car nous étions quatre-vingts alors, moi compris. Il est vrai que les privations, les maladies, les souffrances de l’exil , eurent bientôt réduit notre nombre; et, lorsqu’on nous transféra à Virancheher, nous n’étions déjà plus que cinquante-six. Cet argent fut vite épuisé ; alors vinrent les mauvais jours. La détresse de ses serviteurs, l’impossibilité où il se trouvait d’accueillir ses hôtes comme il convient à un homme de sa naissance, furent un supplice de tous les jours pour le vieil émir. Il y a dix ans, si vous étiez venu le voir, comme hier, à jco d
Beit-Eddin, croyez-vous que vous fussiez parti sans qu’on vous offrît de sa part un cheval choisi parmi les six cents coursiers qui emplissaient ses écuries? Mais aujourd’hui , la pipe et le café, voilà à quoi se réduit l’hospitalité du « grand prince! » Voilà sou véritable calice; cela et l’apostasie de son fils Emin.
— En vérité! est-il donc si attaché à la foi catholique? Je l’avais pris jusqu’ici pour une manière d’esprit fort, qui avait été de tous les cultes officiels de son pays, sans préférence pour aucun : catholique pour les catholiques , druse pour les druses, musulman pour les musulmans.
— C’est Lamartine qui a écrit cela, et j’avoue que les apparences ont pu autoriser un tel jugement. Autrement, comment aurait-il résisté à ses ennemis? Diviser et tromper pour régner, telle a été de tout temps la maxime politique de l’Orient. Mais, au fond, il est catholique, comme ses ancêtres font toujours été depuis plusieurs siècles. C’est pourquoi, quand il sut que son fils Emin s’était fait musulman et que ses deux petits-fils, les émirs Mcdjid et Raid, étaient sur le point de le devenir, il fut vivement affecté, et requit même l’assistance de l’ambassadeur de France à Constantinople. L’ambassadeur, qui n’aimait pas à se déranger, refusa de se mêler de l’affaire. Le prince n’insista pas; mais un jour il lui est échappé, en ma présence , un mot qui m’a prouvé que chez lui ,
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le silence n’est pas l’oubli. Comme on lui disait que, depuis quelque temps, la presse française plaidait avec chaleur les droits de la Montagne, il répondit par ce proverbe arabe, dont la forme italienne rend assez bien la malice : II gallo conta, ma non fa l’alba *. Vous voyez que l’émir ne manque ni de rancune ni d’esprit.
« Dans celte occasion , comme dans beaucoup d’autres, l’émir Béchir a été jugé trop sévèrement par vos écrivains, parce qu’ils l’ont jugé du point de vue européen. Les règles des sociétés civilisées ne sont malheureusement guère applicables aux populations à demi sauvages du Liban.
« Le Liban , c’est le moyen âge avec ses guerres cl ses dissensions perpétuelles , ses meurtres commis de sang-froid , et cet odieux mélange de ruse et de férocité. Quand l’émir fit crever les yeux à ses deux cousins, sans doute il commit une action horrible, mais qu’aucun de ses compétiteurs n’eût hésité à commettre dans la même situation. Cependant (je ne sais pas bien si ce fut à l’occasion de ce fait ou d’un autre semblable ) , un de ses directeurs spirirituels, missionnaire latin, lui ayant refusé la continuation de son ministère, le prince, alors au plus haut point de sa puissance, se condamna à
1 . Le mot ne serait plus vrai aujourd’hui ; mais alors la monarchie de Juillet avait annulé complètement l’influence française en Orient.
une pénitence publique, comme Théodose après le massacre de Thessalonique. «
M. Stéphan H.... ne nous dit pas le nom de ce courageux missionnaire ; peut - être était-ce luimême.
Il nous quitta, après nous avoir réitéré l’invitation que le prince nous avait faite la veille , de retourner le voir. Mais nous dûmes quitter Brousse le surlendemain.
Plus tard, de retour en France , j’appris que l’émir Béchir ôtait mort l’année suivante, dans le petit village de Cadi-Keuï 1 , à trois quarts de lieue de Constantinople , presque entièrement oublié.
Au commencement de 1853, Brousse reçut un autre grand prisonnier, Abd-el-Kader. Mais la vie du moderne Jugurtha est bien connue parmi nous; je n’ai pas besoin de la raconter.
i . Cadi-Kcuï (le village de Cadi), l’ancienne Chalcédoine, situé sur la rive asiatique du Bosphore, et faisant suite à Scutari.