Prière publique du vendredi
Sainte-Sophie fut réparée successivement par les sultans Sélim II, Mourad III, et enfin par le sultan actuel, Abdul-Medjid, qui a surpassé tous ses prédécesseurs dans le soin et les dépenses consacrés à cette restauration. Les deux cercles de fer qui ont servi à consolider la base de la coupole ont permis en même temps de la dégager des quatre arcs-boutants massifs qui en déparaient l’élégance. Les douze colonnes des galeries supérieures , qui étaient fortement déjetées, ont été redressées ensuite avec un plein succès , et les mosaïques du plafond , chefsd’œuvre de l’art byzantin, un moment dégagées de l’enduit de plâtre qui les dérobe aux regards des dévots musulmans, ont montré, dans toute sa fraîcheur primitive, une représentation colossale de la Vierge dominant toute l’étendue du sanctuaire. Cette restauration fait le plus grand honneur à l’habileté des architectes, MM. Fossati frères. Je dois pourtant en excepter le badigeonnage avec lequel on a cherché à reproduire les nuances des mosaïques à fond d’or, le vert antique , le serpentin et l’albâtre oriental. L’illusion produite par ce bariolage de mauvais goût dure peu et fait regretter davantage les chefs-d’œuvre dont il occupe la place.
Deux rues qui n'ont pas un demi-mille de parcours séparent l’Aïa-Sofia de la mosquée de Sultan- Ahmed et de l’Atmeïdan. L’Atmeïdan est l’ancien
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Hippodrome qui retentit pendant si longtemps des querelles des bleus et des verts. Le temps a effacé le souvenir de ces luttes puériles , comme il a détruit ou dispersé les anciens portiques et les statues qui décoraient la place. Là se trouvaient , aux quatre angles, les quatre chevaux de bronze que nous avons vus, pendant le premier empire, sur le Carrousel à Paris, et qui aujourd’hui ornent pour la seconde fois la place de Saint-Marc à Venise. Les bronzes et les marbres ont aussi leurs destinées !
Cependant l’obélisque de Théodosc, encore debout sur sa base de granit ; la colonne Serpentine enlevée au temple de Delphes, où elle servait de support au trépied d’or que les Grecs consacrèrent à Apollon après la victoire de Platée1 ; une pyramide en briques que Constantin Porphyrogénète avait fait recouvrir de plaques de bronze , attestent encore l’ancienne magnificence de ce cirque, théâtre des splendeurs et des misères du Bas-Empire.
Non loin de là , à gauche de la longue rue qui mène de l’Atmeïdan à la mosquée de Bayazid, se trouve la citerne des Mille Colonnes, qui n’en renferme plus que deux cent vingt -quatre, en marbre
1. Le fût de la colonne, composé de trois serpents enlacés, offrait autrefois à son extrémité la tête des trois reptiles , probablement destinés à recevoir le trépied sacré. Ces têtes, qui formaient le chapiteau, n’existent plus.
blanc. Cet ancien réservoir, dont la construction remonte à Constantin, a été transformé aujourd’hui en un établissement industriel. Plusieurs autres citernes qui datent de la même époque , mais moins considérables, ont de même été comblées et affectées à d’autres usages. La seule qui ait conservé sa destination première est le réservoir de Yerè-Batan- Seraï, l’ancienne cisterna basiliki. C’est un vaste souterrain formé d’une série de voûtes en briques et en mortier de khoraçan1, soutenues par des colonnes en marbre de dimensions et d’ordres divers, qui sert de réservoir pour les temps de sécheresse et alimente les fontaines du Sérail pendant six mois , à partir du commencement de mai.
Je n’en finirais pas si je m’arrêtais à décrire les monuments et les curiosités de Constantinople, tant de fois reproduits par les livres et par la gravure : l’Etmeïdan, qui vit le massacre des janissaires*; YEski-Seraï, l’ancien palais de Mahomet II , sur l’emplacement duquel s’élève aujourd’hui le Seraskiérat avec sa haute tour qui donne le signal des incendies, tandis que les veilleurs de nuit font retentir les rues du cri familier de langhyn var Stam-
1 . Espèce particulière de ciment formé d’un mélange de poussière rouge provenant de tessons broyés, de sable et de chaux.
2. Etmeidan signifie « la place aux viandes, » parce que c’est là que se faisaient les distributions de vivres aux janissaires. Il ne faut pas le confondre avec l'Atmeidan « la place aux chevaux » dont il vient d’ôtre question.
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bouldav{ il y a le feu dans Stamboul); la colonne Brûlée, qui date des plus beaux jours de Home, d’où elle fut apportée à Byzance pour servir à la décoration du forum de Constantin, et dont les débris ont encore quatre-vingt-dix pieds de liant; la colonne de Marcien , qui renferme, dit-on, les cendres de cet empereur; l’aqueduc de Valons, qui réunit la troisième et la quatrième collines couronnées à leur sommet par les mosquées du Conquérant et de Sultan-Bajazet, et d’où l’on découvre un des plus beaux points de vue de Constantinople ; la tour de Galata , bâtie par les Génois; les vestiges du Palais des Blaquernes; les bas-reliefs qui ornent l’ancienne porte du Château des Sept-Tours, etc. Ce que je cherche à représenter, c’est moins le côté extérieur de Constantinople que la physionomie morale de cette cité, moitié européenne et moitié asiatique, assise au confluent de deux mers et de deux civilisations.
i. Ou Galatada, Onskoudarda ( dans Galata, dans Scutari), suivant le lieu où s’est manifesté l’incendie.
Aspect intérieur de Constanlinople. — Les chiens errants. — Tendresse des Turcs pour ces animaux. — Les chiens réfractaires.
— Leur antipathie contre les Anglais. — Anecdotes. — Les Derviches. — Le comte de Bonneval. — Cimetières. — Inscriptions.
— Funérailles des Turcs. — Cimetière musulman de Scutari. — Grand champ des morts de Péra. — Baloukli et sa légende. — Superstitions grecques. — Prophéties annonçant la prise de Constantinople par les orthodoxes.
Il faut un certain temps au voyageur nouvellement débarqué à Constantinople, avant qu’il puisse se reconnaître. D’abord la multiplicité et la nouveauté des objets , le bruit, le mouvement , la succession perpétuelle de types, de costumes et d’idiomes différents, produisent une sorte d’éblouissement. Puis l’œil s’habitue par degrés, l’esprit distingue et s'attache ; ce qui avait été une fatigue devient un attrait, et vous éprouvez un plaisir singulier à voir défiler devant vous ce pêle-mêle d’individus de tout pays et de toute condition , que vous reconnaissez sans peine à leur costume et à leur démarche : l’efendi Turc à la figure calme et grave, le marchand persan coiffé de son bonnet de peau de mouton, l’Arménien à la démarche lourde, le Grec toujours affairé, le colporteur juif avec son teint hâve, sa barbe grêle, son bénich sale et déchiré, le Franc en chapeau rond et en bottes vernies.
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La saleté des nies de Constantinople est proverbiale, comme la beauté de son site extérieur. O11 raconte qu’un Anglais, à qui l’on avait exagéré les désagréments de ce contraste , partit un beau jour de Southampton sur son yacht, arriva après une traversée de deux mois , un matin , à la pointe du Sérail, regarda fixement pendant une heure le tableau magnifique qui se déroulait devant lui , puis tout à coup, fermant sa longue vue, ordonna à son équipage de virer de bord et de reprendre la route des Dardanelles.
Lecteurs, ne faites point comme cet Anglais. Sans doute Conslantinople est loin de la propreté et de la commodité de nos villes u’Europe ; mais, croyezmoi, ces rues sales et étroites qui tour à tour s’élargissent, se rétrécissent, se bifurquent, se contournent pour revenir vers leurs points de départ ou se terminent en impasses , les unes silencieuses et désertes comme les allées d’une nécropole, avec leurs longs murs blancs percés de rares fenêtres grillées extérieurement , les autres si encombrées de passants qu’on ne peut y marcher sans se coudoyer ; ees échoppes de rôtisseurs et de pâtissiers , d’où s’échappent des odeurs de graisse qui vous prennent à la gorge ; cette absence complète de voitures ; ces mulets et ces ânes traînant de longues poutres qui s’embarrassent dans les jambes du voyageur; ces portefaix qui s’avancent au pas
de course en faisant retentir l’air du terrible cri de : Guarda ! ces pans de murs noircis , vestiges du dernier incendie ; ces cloaques immondes pendant l’hiver, pendant l’été cette poussière brûlante ; ces légions de chiens étendus comme des lazzaroni en travers de la chaussée .et se chauffant le ventre au soleil ; jusqu’à ces immondices qui obstruent le passage : tout cela, joint à la diversité des costumes et des idiomes , à la nouveauté des aspects , a aussi sa poésie, d’autant plus saisissante qu’elle est peut-être à la veille de disparaître. A mesure que la civilisation gagne du terrain , le pittoresque s’éloigne. Déjà les caïques qui sillonnaient le Bosphore ont été supplantés par les b*ateaux à vapeur, le fez a remplacé le turban. « Gageons , me disait naguère un Arménien , qu’avant deux années les Turcs porteront le chapeau et boiront du vin avec nous pendant le ramazan. » Ce jour-là , si jamais il arrive , c’en sera fait de la vieille Turquie.
Les chiens eux-mêmes s’en vont : triste présage ! Traqués par les Européens , la plupart ont émigré dans les quartiers turcs les plus reculés. Là ils trouvent encore des âmes charitables qui leur distribuent la pâture chaque matin , assistent leurs femelles en couches , veillent à ce que leurs petits ne périssent pas de froid pendant l’hiver, et poussent même l’attention jusqu’à faire , à leurs derniers moments , des legs en leur faveur. Pourtant
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le chien , de même que le porc , est réputé pur rOsmanli un animal immonde , au point que son contact , même involontaire , rompt l’état de pureté légale. Aussi n’en élève-t-il jamais dans sa maison; mais il se regarde comme le protecteur né de tous ceux qui ont élu domicile dans son quartier. La bienfaisance est recommandée par le Prophète comme la première de toutes les vertus ; et cette bienfaisance , on l’étend jusque sur les animaux.
Un jour je descendais côte à côte avec un Turc la longue rue qui conduit du bazar à Yéni-Djami (la Nouvelle mosquée). A une certaine distance, une troupe de chiens, étendus le long de la muraille, barrait le passage. Mon compagnon inconnu prit tranquillement le milieu de la chaussée , de crainte de déranger leur kièf. Voyant que je me détournais comme lui de mon chemin , mon procédé le toucha. « Tu as le cœur d’un musulman , me dit-il ; puisse ta fin être heureuse ! »
Un autre jour, sur la place de la mosquée de Bayazid, deux Osmanlis s’entretenaient gravement non loin de l’étal d’un boucher. L’un , que je reconnus à son turban , était un molla appartenant aux premières classes de la magistrature ; le cortège de l’autre annonçait un personnage d’un rang non moins élevé. Le boucher, du fond de sa boutique , jeta un débris de viande à un chien paisiblement endormi dans le ruisseau, à quelques
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pas de là. Le bruit (le fa chute de l’os éveilla l’indolent animal , qui allongea la patte pour essayer de l’attirer à lui, et voyant qu’il ne pouvait y atteindre , plus paresseux encore que gourmand , lit mine de se rendormir. Le molla, qui suivait de l’œil tout ce manège tout en prêtant l’oreille au discours de son interlocuteur, le quitta tout à coup, s’avança jusqu’au bord du ruisseau, poussa du pied l’os jusqu’à portée de la gueule du chien, et revint tranquillement reprendre sa conversation.
De mon temps, les chiens vivaient encore en troupes assez nombreuses dans les rues de Péra et de Topkhanè. Ceux même de Topkhanè, moins familiarisés avec l’habit européen , manquaient rarement de nous poursuivre de leurs vociférations, chaque fois que nous passions le soir sur la place de la mosquée pour rentrer chez nous. On a peine à se faire l’idée d’un pareil tintamarre. Il suffisait qu’un seul donnât le signal : aussitôt toute la bande se mettait à pousser des hurlements, auxquels répondaient d’autres hurlements partis des mahallés voisins , et rendus plus affreux encore par la distance. Leur antipathie se manifestait surtout à l’égard des Anglais , comme s’ils eussent flairé en eux des ennemis irréconciliables. Y$ fait est que les fils d’Albion ont beaucoup contribué, par leurs exécutions quotidiennes , à débarrasser les rues de
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Péra de ces hôtes plus inoffensifs encore qu’incommodes. J’ai connu un capitaine anglais qui allait faire le whist tons les soirs dans une maison de Péra, et qui ne manquait jamais, lorsqu’il retournait à son bord à une ou deux heures du matin , d’assommer un chien pendant le trajet, à l’aide d’un bâton ferré qu’il portait en guise de canne. Si par malheur il avait ce jour-là perdu au jeu, c’était par deux et par trois qu’il comptait ses victimes. « Encore un de moins, » disait-il à chaque fois. Bientôt il n’y eut plus un seul chien dans la longue rue qui descend de Péra à Topkhanè. Alors il prit son chemin par un autre côté , afin de pouvoir continuer son rôle de justicier. L’alarme' se répandit dans tous les quartiers environnants. Un jour, entendant des aboiements dans une ruelle étroite de Galata , il s’y enfonça, son bâton à la main. Quatre individus se jetèrent sur lui, le désarmèrent et le rouèrent de coups. La police et l’ambassade durent intervenir. Ce fut toute une affaire.
Aujourd’hui l’on ne rencontre presque plus de chiens dans les quartiers européens : la disette et les intempéries des saisons ont achevé l’œuvre d’extermination des Européens. Le peu qui s’en. trouve encore à Péra et à Galata se sont civilisés. Us ont cessé d’aboyer après l’habit franc , et ne font plus de distinction entre les chrétiens cl les musulmans. Ce sont les chiens de la réforme.
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Mais il existe aussi un petit nombre de chiens réfractaires , qui protestent par un exil volontaire contre l’envahissement des théories nouvelles. Ceuxlà nourrissent tous les vieux préjugés contre les ghiaours. A l’exemple des Celtes retirés au fond de l’Armorique pour échapper au contact de la domination romaine , ils ont fui dans les quartiers solitaires de Stamboul et d’Eyoub pour y gémir, avec leurs amis les derviches , sur la décadence de l’islamisme et le triomphe des infidèles. Aussi malheur au Franc qui se hasarde seul , à la tombée de la nuit , dans ces rues étroites habitées par des milliers de chiens , que la vue seule du chapeau et. du frac européen met en fureur !
Us ont, d’ailleurs, conservé intactes les anciennes mœurs. Ils vivent par bandes séparées qui entretiennent entre elles des rapports de voisinage, à la condition de ne point violer leurs territoires réciproques. Comme chaque bande est nourrie par les habitants du quartier où elle réside , elle tolère difficilement l’admission d’intrus qui porteraient préjudice à la masse- en partageant son droit à l’assistance publique. On ne déroge à* la règle que dans des cas extraordinaires. Un jour j’assistai de ma fenêtre à une scène de mœurs singulière, et qui est restée dans mon esprit comme un indice de l’intelligence et du bon naturel de ces animaux, qui semblent d’ailleurs, par leur
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instinct , échapper à toute éducation domestique. Deux chiens d’une tribu voisine, qui en poursuivaient un troisième blessé , firent irruption sur le grand espace vide , dévasté par l’incendie , qui s’étendait devant ma fenêtre. Au même instant une demi-douzaine de chiens , couchés au milieu des décombres, s’élancèrent avec impétuosité pour venger la violation de leurs frontières et, après un combat acharné , mirent en fuite les envahisseurs. Restait le chien blessé, qui s’était blotti tremblant dans un coin en attendant qu’on décidât de son sort. En effet, les vainqueurs, après l’avoir flairé à tour de rôle, s’étaient formés en conseil à quelque distance et paraissaient se consulter. A la fin l’un d’eux, s’étant détaché du groupe, alla chercher le fugitif, auquel il eut l’air d’adresser quelques questions , et , satisfait sans doute de ses réponses , le ramena au quartier général, où on lui donna un restant d’os à ronger. A partir de ce jour, il fit partie de la troupe.
Des chiens aux derviches la transition est naturelle , d’après un dicton proverbial en Turquie *. t’.e sont les cyniques du mahométisme. Leur crédit
I. Suivant ce proverbe, le derviche doit avoir dix des qualités qui sont propres au chien : avoir toujours faim, n’avoir pas de lieu assuré, veiller la nuit, ne point laisser d’héritier après sa mort, ne point abandonher son maître, quoiqu’il en soit maltraité , etc.
est aujourd’hui bien déchu. Des trente-deux ordres de derviches que l’on comptait anciennement et qui se distinguaient par la règle et par l’habit, c’est à peine si l’on en voit subsister une douzaine que le gouvernement tolère avec peine , attendant une occasion favorable de s’en débarrasser. Le premier coup leur fut porté par Sultan- Mahmoud qui, en 1826, un mois après le massacre des janissaires, abolit l’ordre des Bektacbis, liés avec eux de temps immémorial. Ce coup hardi frappa les autres derviches de terreur, et ils demeurèrent pendant plusieurs semaines, dit l’historiographe Esaad efendi, « dévorés d’angoisses et le dos appuyé contre le mur de la stupéfaction. » Les uns (ce sont les plus dangereux) n’ont point de demeure fixe; plus voleurs que mendiants, ils parcourent les villes et les campagnes, soit isolés , soit par bandes de quatre ou cinq ; les autres vivent sédentaires dans leurs tékiès , où ils se livrent , sous la conduite de leurs cheikhs, à une multitude de pratiques bizarres, dictées à l’origine par un esprit de mortification, mais qui ne sont plus aujourd’hui qu’un moyen d’établir leur crédit parmi le peuple par le spectacle de prétendus miracles. Tels sont les derviches RufTaï, qui feignent de s’imprimer sur les bras et sur la poitrine, au moyen de fers chauds, des stigmates qu’un peu de salive du cheikh suffit pour guérir; les derviches hurleurs
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deScutari, qui répètent jusqu’à entrer dans des convulsions horribles le nom et les attributs de la Divinité; et les derviches Mewlevis de Péra, qui tournent sans interruption pendant plusieurs minutes , au son d’une musique lente et douce , les bras tantôt étendus en forme de balanciers, tantôt croisés sur la poitrine, la tète légèrement inclinée sur l’épaule, voulant exprimer par ce changement continuel de position le détachement des biens de ce monde , et , par le cercle qu’ils décrivent dans leurs évolutions, l’immensité de l’Intelligence qui remplit l’univers et qu’on rencontre partout où les regards peuvent se porter. De môme , le balancement dont les derviches hurleurs accompagnent leurs Allah hou! allah hou ! en portant leur corps tantôt de droite à gauche, tantôt de l’avant à l’arrière, représente, d’après les idées du fondateur, le roulis et le langage du vaisseau agité par les vagues de l’Océan, lequel n’ayant, pour ainsi dire, ni borne , ni fond , ni rive , est le symbole affaibli de l’immensité de Dieu. Mais le sens de ces allégories , comme celui de la doctrine primitive , s’est perdu complètement de nos jours chez les derviches.
Les derviches tourneurs sont les plus connus des Européens. Leur tékiè, qui s’élève au haut de la colline de Péra, dans une situation magnifique, se peuple le mardi et le vendredi de chaque semaine
de curieux qui viennent assister à leurs exercices. Ces exercices, mêlés d’invocations et de prières, ne durent jamais plus d’une heure et demie ou deux heures. Pendant tout le reste de la semaine , on les voit assis devant la porte du tékiè ou dans le cimetière qui entoure leur oratoire , et d’où l’œil embrasse une grande partie de la Corne d’Or et de la mer de Marmara , la tête coiffée de leur long bonnet de feutre, fumant tranquillement leur tchibouk ou tournant entre leurs doigts les grains de leurs chapelets.
Ces chapelets ( tesbih ) sont formés de grains d'ambre ou d’aloès au nombre de cent, correspondant aux cent épithètes ou attributs de la Divinité ( estna allnh). Non-seulement les derviches, mais tous les Orientaux en général , et même les Européens établis depuis longtemps dans le Levant, ont à la main de ces chapelets, dont ils roulent incessamment les grains entre leurs doigts, bien plus en manière de passe-temps que par un motif de piété.
Dans ce même cimetière se trouve le tombeau du fameux comte de Bonneval. Singulière destinée que celle de cet homme issu d’une des premières familles du Limousin , et qui va mourir , à l’âge de soixante-douze ans, chez les Turcs, après avoir été maréchal de camp des armées de Louis XIV, général d’infanterie au service de
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l’Autriche, pacha à deux queues sous les sultans Ahmed III et Mahmoud I" ! Singulier caractère aussi que le sien, un composé de Charles de Bourbon et de Bussv-Rabutin, à la fois inconstant et entêté, irascible, impétueux, moqueur, léger de propos plus encore que de conduite, se brouillant avec tout le monde, avec Chamillard en France, avec Pompone à Venise, avec Prié aux Pays-Bas, avec le prince Eugène à Vienne, avecMercy en Sicile, avec Villeneuve et le Divan en Turquie, poussé par je ne sais quel besoin d’aventures, incapable de se fixer à rien ni nulle part, ayant des vues de tout, mais manquant de la persistance nécessaire pour les suivre, rempli de magnifiques projets qui n’aboutissent pas : un grand homme enfin , qui finit en aventurier!
C’est à la fin de 1729 que Bonneval se retira près du pacha de Bosna-Seraï. L’Autriche l’ayant fait réclamer, il se fit musulman pour éviter l’extradition. Bientôt après il fut appelé à Constantinople par le grand vizir Topai -Osman (le Boiteux), qui lui donna le commandement des bombardiers avec les deux queues de cheval et un traitement de trente mille florins. Son début chez les Turcs fit du bruit dans toute l’Europe, et pendant quatorze ans il fut l’âme secrète de leur politique. On lui écrivait de tous côtés pour obtenir de venir le rejoindre. Il y eut entre autres un certain abbé irlan-
dais, Mac-Carthy, qui devint son Pylâde, aprèsavoir, à son exemple, pris le turban. C’était un eoquin de beaucoup d’esprit et d’assez mauvaise compagnie , dont il est question plusieurs fois dans les nouvelles à la main si fort à la mode à cette époque. 11 était chanoine de la Sainte -Chapelle. Bonneval le fit pourvoir d’un ziamet (fief militaire) à Salonique. Ce métier le lassa comme l’autre, et de renégat chrétien devenu renégat musulman , il alla mourir en Portugal , après mainte aventure.
L’ennui ou le remords saisit Bonneval sur la fin de sa vie. Parvenu à sa soixante-dixième année, il écrivit au marquis de Bonneval, son frère : « Je suis souvent bien loin de moi par des réflexions fatigantes; de fréquentes attaques de goutte, d’autres infirmités réelles, me forcent à vous demander conseil, comme au chef de la maison, sur un parti à prendre. » La réponse du marquis fut simple et touchante : « Si votre vocation fut forcée, vous êtes devenu libre, il faut la changer. Songez que vous et moi nous n’avons plus que quelques moments à vivre; je vous fournirai tout l’argent que vous voudrez. »
Bonneval s’adressa à la cour des Deux-Siciles pour favoriser son évasion. Tout était disposé à cet effet, lorsqu’une attaque de goutte l’enleva presque subitement, le 23 mars 1747. Il mourut
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comme il avait vécu, dans une indifférence complète en fuit de croyance , entre son iman , qu’il appelait plaisamment son chapelain , et un jésuite déguisé en médecin , que le comte de Castellane avait introduit à son chevet. Il fut enterré dans le cimetière dont j’ai parlé, qui avoisinait sa demeure. Sur sa tombe on lit encore aujourd'hui l'inscription suivante en langue turque :
Aü NOM DE DIEU TOUT - PUISSANT ,
LUI SEUL EST ETERNEL
Que Dieu très-saint et très-haut Accorde sa miséricorde Aux fidèles des deux sexes, et son pardon
Au chef des bombardiers Ahmed.
Le II de redjèb 1160.
Les cimetières turcs , en général , n’offrent point cet aspect lugubre et mélancolique auquel nous sommes habitués en France et dans les pays catholiques. Le musulman n’accompagne l’idée de la mort d’aucun sentiment de tristesse ou de terreur. Le monde est à ses yeux comme une vaste hôtellerie où l’on entre et d’où l’on sort à toute heure; la vie est une courte halte dans le désert. N’est-il pas écrit : « Ne dressez point en ce monde de tentes qui soient attachées avec des piquets. » Quand donc le moment de plier bagage arrive , il ni*
laisse point échapper de murmure ; ceux qui restent après lui l’accompagnent à sa dernière demeure sans proférer de plaintes, inutiles pour le mort. L’idée de la damnation éternelle ne s’est jamais approchée de son esprit. Pourquoi , si les infidèles . eux-mêmes ne sont point exclus de l’espoir du paradis , et si lui-même a donné place dans sa vie à quelques bonnes œuvres , serait-il sevré à jamais des joies qui doivent être le partage des vrais croyants ?
C’est pourquoi la vue des cimetières n’éveille dans son âme aucune idée importune. Au contraire, il aime à y porter ses pas, à s’asseoir sous leur ombrage en attendant l’éternel sommeil. Au lieu de les clore de murs , de les reléguer hors de la portée de la vue , dans des endroits sombres et écartés , il leur choisit les plus beaux emplacements, les sème le long des routes, à l’exemple des anciens, comme pour faire ressouvenir les passants de l’autre voyage ; dans l’intérieur même des villes, pêle-mêle avec les habitations des vivants, pour montrer que la vie et la mort se succèdent sans cesse l’une à l’autre dans les desseins de l’éternelle providence.
La cérémonie des funérailles a quelque chose de touchant dans sa simplicité. Après que le corps a été lavé suivant les rites prescrits , on procède à l’ensevelissement. Trois linceuls l’enveloppent si
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c’est un homme, cinq si c’est nue femme, Yihhram ‘ avec lequel le défunt a fait le pèlerinage de la Mecque étant toujours réservé pour la tête. Puis il est déposé dans la bière et porté à pas précipités au cimetière par les parents et les voisins ; un grand nombre de passants se joignent au cortège. Quand on est arrivé au bord de la fosse, l’iman, ou, à son défaut, l’héritier naturel du mort, ou son plus proche parent, retire avec précaution le cadavre de la bière et le dépose sur le côté , le visage tourné vers la Mecque ; puis il prononce la prière funèbre, et, après l’avoir appelé trois fois par son nom et par celui de sa mère, il le recouvre de terre, à l’exception de la partie supérieure, qu’un petit blindage en planche préserve du contact immédiat avec le sol. Une cavité, pratiquée à la surface, est destinée à recevoir les fleurs et les plantes que les parents du défunt viennent y déposer.
La forme des tombeaux frappe par sa singularité. Point de mausolées érigés dans l’esprit d’une vaine gloire et incompatibles avec le caractère même du tombeau, qui est tout à la fois l’asile de la mort , le symbole et le terme de la fragilité humaine ; point de marbres posés à plat sur la fosse
1 . Voile dont les hadjis (pèlerins) se couvrent la tête pour accomplir leurs dévotions autour de la Caaba, à la Mecque.
et écrasant le défunt sous leur masse, comme pour
donner un démenti à cette touchante invocation
des anciens : « Que la terre te soit légère ! » Rien que deux pierres destinées à marquer le lieu de la sépulture et plantées l’une aux pieds, l’autre à la tête, dans une direction verticale, sans doute pour que leur poids ne gêne pas le mort au jour de la résurrection. Rien de plus pittoresque que l’aspect de ces cippes debout, dont l’extrémité pointe çà et là à travers les toulîes de feuillage : les uns, surmontés de turbans sculptés en marbre blanc, don! la forme varie suivant la qualité des personnages, muftis, mollas, grands vizirs, capitans-pachas, juges de l’armée, agas des janissaires ; les autres, simplement arrondis au sommet pour indiquer la sépulture d’une femme ; la plupart chargés d’inscriptions en lettres d’or sur fond d’azur et reproduisant, par la variété de leurs formes et de leurs ornements, les diverses transformations que l'art oriental a subies, depuis les stalactites et les filigranes indiens importés de Brousse jusqu’aux dessins de la Renaissance empruntés aux couronnements des belles glaces que les Vénitiens envoyaient en présent aux sultans et aux grands de la Porte : l’arc à éventails, les vases à tulipes et les corbeilles de fruits, images des jouissances que les fidèles goûtaient aux rives du Bosphore et qu’ils retrouveront plus complètes et plus stables dans
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le paradis ; enfin, le goût plus ou moins pur de la réforme, tel qu’on en voit des spécimens sur la façade des palais de Béchik-Tach et de Tchéragan.
On peut de même observer dans le stvle des épitaphes les principales phases de la littérature musulmane. C’est, d’abord, la sourate du Coran, gravée simplement sur la pierre à côté du nom du défunt; puis, peu à peu, l’inscription se change en plaintive gazèl, où la poésie orientale accumule à plaisir les images et les allégories.
Tantôt c’est le mort qui parle, comme dans cette épitaphe recueillie sur la tombe d’un enfant :
DIEU SEUL EST ÉTERNEL
Je n’étais ici-bas qu’un bouton de rose ;
Le vent des destins ayant soufflé sur ma tige,
J 'ai été transplanté des jardins de ce monde Pour éclore dans ceux du paradis.
ou comme dans cette autre, gravée sur la tombe d’un homme mûr :
DIEU SEUL EST ÉTERNEL
Ce que je te demande, passant, c’est une prière.
Si aujourd’hui die est nécessaire à moi, demain elle le sera à toi- même.
Hécite, passant, le premier verset du Coran pour Pâme d'.Ùi maître tailleur.
Tantôt, c’est la mère qui exhale ses regrets ,
comme dans cette autre, placée sur la tombe d’une jeune fille :
DIEU SEUL EST ÉTERNEL
L’oiseau do mon cœur vient de s'envoler de mon âme pour aller orner les jardins du paradis. Il était décidé par le destin que ma fille ne vivrait que treize ans, et la mort a tout enlevé à sa mère en la lui ravissant. Ciel! est-il juste que son nid soit actuellement de pierre?
S’il s’agit d’un personnage illustre, soldat, marin, homme de loi, son épitaphe est presque toujours une allégorie, dont la pensée est empruntée au rôle qu’il a joué pendant sa vie. Telle est celle du grand amiral Hussein pacha1, composée par l’historiographe de l’empire, Wassif efendi :
Le gouvernail de la barque de son âme fut dirigé par le bras de Dieu, notre commun pilote, vers la mer de l’autre monde. Le vaisseau du corps de ce personnage, d’un mérite éminent, était à Tersanè 1 aussi remarquable que l’est une lentille sur la joue d’une personne. Enfin, le vent de la destinée ayant mis en pièces les voiles et brisé le navire, il fui submergé dans l’océan de la bonté divine. Alors il entendit cet ordre : « Reviens à moi , » ordre que le Tout-Puissant adresse à tous ceux qui ont mené ici-bas une vie irréprochable, et il se dirigea avec uno joie extrême vers les demeures célestes. Passant, récite le premier verset du Coran pour l’âme de Hussein ; sache aussi que l’auteur de cette épitaphe est Wassif, et qu’il fait des vœux pour que le paradis soit sa demeure éternelle.