Capitan-pacha sous Sélim III, mort en
2. L’arsenal maritime, résidence officielle du capitan-pacha.
CONSTANTINOPLE
A Constantinople, comme dans le reste de l’empire, chaque nation a ses champs de repos, qu’elle empreint de son caractère. Les musulmans aiment à dormir en paix à l’ombre des arbres verts et des frais gazons. Leurs cimetières, plantés d’une quantité innombrable de cyprès, qui acquièrent sur ce sol sans cesse fécondé une dimension et une hauteur prodigieuses, et dans le feuillage desquels nichent des milliers de tourterelles, forment des massifs épais, remplis d’ombre et de silence. C’est principalement sur le bord de la mer ou dans le voisinage des sources qu’apparaissent ces sortes de bois sacrés , qui donnent aux paysages de l’Orient un caractère d’immobilité et de gravité en harmonie avec l’extérieur calme et réfléchi des musulmans.
Le plus vaste de tous ces cimetières et le plus curieux à visiter est celui de Scutari, qui couvre une surface de plus d’une lieue. Son étendue, ses magnifiques ombrages, la fraîcheur et la pureté de l’air qu’on y respire , l’avantage qu’il a d’ètre situé sur cette terre d’Asie, le berceau des vrais croyants, en font le lieu de sépulture de prédilection des Osmanlis de Constantinople. On dit qu’il s’y môle une autre pensée, celle de la fin prochaine de leur empire, et que, s’attendant à être expulsés un jour ou l’autre de l’Europe , ils veulent mettre leurs ossements à l’abri de la souillure des infidèles.
« Heureux les Turcs ! s’écrie le poète voyageur ; ils reposent toujours dans le site de leur prédilection, à l’ombre de l’arbuste qu’ils ont aimé, au bord du courant dont le murmure les a charmés î »
Les cimetières juifs , au contraire , arides et nus, semblent exprimer, par la sombre horreur qui les environne, les terreurs d’une religion implacable et la réprobation qui pèse sur ses sectateurs. Les Francs reposent à l’ombre de leurs églises ou dans le grand cimetière arménien, à Péra.
Cet endroit, connu des Européens sous le nom de grand Champ des morts , offre un contraste frappant avec le cimetière de Scutari et avec un autre cimetière musulman de moindre étendue , situé à côté, sur le versant de la colline qui descend vers Topkhanè. Ici, tout est silence et recueillement ; là, on n’entend que le bruit des conversations, les rires, le son des instruments, interrompus par le chant nasillard des prêtres qui conduisent dans sa bière ouverte un mort à sa dernière demeure. Ce cimetière, en effet, est une sorte de jardin public , rendez-vous habituel de la société fashionable de Péra pendant la belle saison. On s’y promène, on y cause, on y fume; on se réunit, le soir, sous le pavillon en rotonde qui s’élève à l’extrémité , pour prendre le café et les glaces. La perspective que l’on découvre de cet endroit est une des plus belles de Constan-
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linople. A gauche, à vos pieds, le joli vallon de Dolma-Baglitcliè, qu’entourent de vertes collines ; à droite , l’extrémité des jardins du Sérail , derrière lesquels pointe le dôme de Sainte-Sophie ; en face, le Bosphore sillonné de caïques; un peu plus loin, sur la rive opposée , le mont et la vallée des Rossignols, Scutari et l’ancienne Chalcédoine , avec leur ceinture de cyprès et leurs mosquées, dont les coupoles argentées, frappées par les rayons du soleil couchant, semblent refléter les lueurs d’un vaste incendie; enfin, sur les derniers plans, de l’autre côté du golfe de Nicoinédie, le mont Olympe de Bithynie , que couronnent des neiges éternelles.
Le cimetière, qui s’étend jusqu’à l’École militaire, dans la direction de la route de Buyukdèrè, est planté de vieux mûriers au feuillage grêle. Là on retrouve les usages européens : les pierres des tombeaux sont posées horizontalement. Le dimanche elles servent de sièges et de tables aux promeneurs qui s’y asseyent pour manger des pastèques et boire du rakiK Souvent la tombe où se célèbre l’orgie est celle d’un parent, d’un martyr, d’un criminel ; qu’importe ? Nul ne songe même à jeter les yeux sur l’inscription où sont retracés, selon la coutume , avec le nom du défunt , les instruments de sa profession. S’il a péri de mort violente,
1. Eau-de-vie de prunes dont les Arméniens, les Grecs, et même les Turcs, font une grande consommation.
le gibet ou le cimeterre remplace le marteau, les ciseaux, le poinçon, etc. : coutume bizarre qui atteste chez les Orientaux, même chrétiens, la force de cette croyance vague au fatalisme , qu’ils désignent sous le nom de kismet , et par suite, l’absence complète du préjugé si fréquent parmi nous, qui rend une famille responsable de la faute ou du malheur d’un individu.
Les Grecs ont transformé les parvis et les cours de leurs églises en cimetières à l’usage des notables et des riches de la nation. Les métropolitains et les membres du synode , les descendants des familles princières de Valachie et de Moldavie sont inhumés dans l’intérieur même de l’église. C’est ainsi que trouve à se satisfaire la vanité , chère à toute la nation. L’oraison funèbre prononcée à la suite des funérailles est un nouveau triomphe de cette vanité , dont les ministres même - de l’Église se font les complices. Théotokis , prédicateur de l’église patriarcale, à Constantinople, avait été chargé de faire l’oraison funèbre de la mère de Grégoire Ghika, prince de Valachie. Pendant tout le temps qu’il parla, le patriarche Samuel frémit d’indignation, et, lorsque l’orateur descendit de la chaire et s’agenouilla , suivant l’usage , pour lui baiser la main : •* L’Église, s’écria Samuel, veut ' des prédicateurs , et non des flagorneurs! »
L’aspect des cimetières grecs, dans la campagne ,
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ne diffère pas de celui des cimetières arméniens. L’un d’eux , Baloukli , est célèbre dans la légende. Le matin de la prise de Constantinople , pendant que le dernier des Paléologues s’ensevelissait glorieusement sous les murs de sa capitale , un moine de Saint -Basile était occupé à faire frire des poissons dans la cuisine de son couvent, situé un peu en dehors de l’enceinte de Constantinople , sur l’emplacement où s’élèvent aujourd’hui l’église et le cimetière de Baloukli , entre les Sept-Tours et la porte de Silivrie. Soudain un messager tout poudreux se présente et lui annonce que la ville est tombée au pouvoir des Turcs. « J’ajouterai foi à ta nouvelle, dit le moine, quand ces poissons ressusciteront dans la poêle ! » 11 n’avait pas achevé ces paroles , que les poissons sautèrent à la lile l’un de l’autre de la poêle dans un baquet rempli d’eau , où ils se mirent à nager , et où ils nagent encore. Si vous en doutez , allez à Baloukli 1 ; à l’entrée de l’église, sous une voûte, il y a une citerne dont la garde est confiée à un papas; c’est là que vous les verrez de vos propres yeux, avec leurs écailles grillées d’un côté, argentées de l’autre Mais auparavant ayez bien soin de jeter quelques pièces de monnaie dans le bassin; autrement ils ne se montreraient pas.