LE PADICHAH
(LE SULTAN
Enfance d’Abdul-Medjid.— Son éducation.— Mahmoud et Sélim. — Cérémonie du couronnement. — Portrait et caractère du sultan.— Le chien pensionnaire.— Le sultan visite les provinces de l’intérieur. — Réformes dans le palais. — Liste civile. — Charges et dignités de la cour. — Résidences impériales. — Tchéragan etBeylerbey.— Célébration du baïram. — Description du cortège. —Cérémonie du baise-mains. — L’étrier impérial.
— Réception d’un ambassadeur.- — Ancienne étiquette abolie.
— Le sultan parle français. — Harem impérial. — Profond mystère. — Le sultan n’a point de femmes. — Odalisques et cadines. — Vue intérieure du harem.
Ce fut, avons-nous dit, le 1er juillet 1839, que le sultan Abdul-Medjid succéda à son père Mahmoud.
Cet événement, bien qu’attendu, frappa tout le monde de stupeur. Hormis son âge , on ne savait rien du nouveau sultan. Les traits même de son visage étaient à peine connus. On se souvenait bien d’avoir vu , aux époques du ramazan , lorsque le sultan Mahmoud parcourait à cheval les rues do
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Péra ou de Stamboul , deux jeunes enfants qui s’avancaient à ses côtés , et dont l’un attirait toutes les sympathies par l’air de mélancolie et de bonté empreint sur sa physionomie. C’étaient Abdul- Medjid et son frère , Abdul-Aziz , moins âgé que lui de sept ans. Quelquefois aussi, les jours de benich, les deux jeunes princes accompagnaient leur père , soit en calèche , soit en caïque. Mais , à part ces rares occasions , on ne se rappelait point les avoir rencontrés autre part.
Quel était ce jeune prince sur lequel allait peser, si jeune, le fardeau d’un empire près de s’écrouler? Quel degré d’instruction avait-il reçu? Quelles dispositions apportait-il, sur le trône? Nul ne pouvait le soupçonner, tant est grand le mystère qui couvre les premières années de ces enfants, appelés à de si hautes destinées. Un ancien usage , dont la rigueur s’est pourtant relâchée , les reléguait , dès leur naissance, dans une portion du Sérail attenant au harem , à laquelle son isolement et les hauts murs qui l’entouraient avaient fait donner le nom de cage ( cafèss ). Toute communication soit avec le dehors, soit avec le reste du palais, leur était interdite. Ils n’avaient pas môme la liberté de se visiter entre eux, et voyaient se consumer ainsi leurs plus belles années, livrés à des muets et à des eunuques, occupés d’arts mécaniques qu’on leur enseignait pour occuper leurs loisirs. Les uns tournaient de
petits ouvrages en bois , ou fabriquaient des arcs et des flèches ; les autres façonnaient l’écaille ou l’ébène ; ceux-là brodaient sur maroquin ou peignaient sur mousseline ; les plus habiles transcrivaient le Coran et les livres canoniques. On peut juger quelle influence un pareil isolement exerçait sur l’âme et l’esprit de ces princes. Élevés dans la mollesse , séparés du monde , ignorant ce qui sc passait aux lieux mêmes qu’ils habitaient , ils arri raient le plus souvent au trône trop tard pour apprendre et trop tard pour oublier. Le passage subit de l’ombre à la lumière , de l’obéissance passive au commandement absolu , leur causait des éblouissements ou achevait de les corrompre. Les uns tournaient à la cruauté , les autres à l’abrutissement.
Mahmoud avait échappé en partie aux inconvénients de ce système, grâce à la révolution qui fit de son cousin Sélim le compagnon de sa captivité et l’instituteur de sa jeunesse. Sélim joignait à une raison élevée une âme tendre. Il s’attacha à son jeune parent. L’instruction qu’il tenait du sage Tchelebi, son professeur, les idées de civilisation qu’il avait puisées dans le commerce des chrétiens, l’expérience qu’il devait à ses propres malheurs , il les versait dans l’âme de Mahmoud. Il l’initiait à ses plans de réforme en lui révélant les causes de la décadence de la Turquie. Il joignit l’étude des lettres à
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colle de la politique. Il faisait sa lecture habituelle des auteurs arabes ; lui-même était poète et musicien , et Mahmoud lui dut son goût pour la poésie et la connaissance parfaite qu’il avait de la langue arabe. Mais ce que Sélim ne put faire, ce fut de communiquer à son élève la douceur de son caractère. Un jour Mahmoud , irrité par la négligence d’un esclave , s’emporta et le frappa au visage : « Ah ! Mahmoud, dit le sultan déposé, lorsque vous aurez passé dans la fournaise du monde, vous ne vous emporterez pas pour un si léger sujet ; lorsque vous aurez souffert comme moi, vous saurez compatir aux souffrances, même à celles d’un esclave.»
L’élève de Sélim avait-il, devenu sultan à son tour, compris la nécessité de soustraire son fils et l’héritier de sa couronne à l’influence pernicieuse du harem? Le bruit de ses réformes retentissait dans toute l’Europe , et on lisait dans les organes les mieux accrédités de la presse en France et en Angleterre des détails comme ceux-ci : « On écrit de Constantinople que le sultan, appréciant les bienfaits de l’éducation , fait élever ses enfants à l’instar de ceux des maisons royales de l’Europe. Des maîtres renommés pour l’étendue et la variété de leurs connaissances sont placés auprès d’eux, » etc. Mais à Constantinople l’on savait à quoi s’en tenir touchant ces prétendues innovations. Celui qui avait détruit les janissaires ne s’était pas senti assez fort
pour abaisser les barrières que l'étiquette et les préjugés élèvent contre l’introduction des Francs dans le Sérail et leur libre communication avec les héritiers du trône.
Cette anxiété, cette préoccupation universelle des esprits se reflétait sur toutes les physionomies, lorsque le jeune sultan , le onzième jour après la mort de son père, se rendit, suivant l’usage, à la mosquée d’Éyoub pour y ceindre le sabre d’Osman *. Cette cérémonie , dont on peut lire les détails dans les journaux du temps*, empruntait aux circonstances critiques du moment un intérêt et un air de solennité inaccoutumés. Tous les yeux, fixés sur les traits du jeune monarque, semblaient vouloir y lire le secret des destinées de l’empire. Il s’avançait seul au pas de son cheval, suivi de toute sa cour, la tète coiffée du fez de la réforme et inclinée légèrement sur l’épaule, comme si elle eût fléchi d’avance sous le fardeau dont elle allait être chargée , le regard triste , mais rempli d’une bienveillance et d’une douceur singulières. Au sortir de la porte d’Andrinople, après qu’il eut dé-
1. Il juillet 1839. La mort d’un sultan est suivie immédiatement de la proclamation de son successeur. Le même jour ont lieu, suivant la pompe accoutumée, les obsèques du défunt. La cérémonie du taklidi seïf, ou investiture par le sabre, a lieu ordinairement le cinquième jour après l’avénement; mais celte fois elle fut retardée par les embarras politiques.