JO
Jadis les sultans, à l’imitation des khalifes, parcouraient à pied les rues de leur capitale sous divers déguisements, afin de connaître par euxmêmes les sentiments et les besoins de leur peuple. Cette coutume , tombée en désuétude, donnait lieu parfois à des incidents et à des aventures bizarres. Aujourd’hui, à part les jours de gala ou de représentation officielle, l’on ne rencontre guère le sultan qu’à cheval ou en calque, soit le vendredi lorsqu’il se rend, suivant l’usage , à la mosquée, soit les jours où il quitte sa résidence ordinaire pour aller passer l’après-midi dans l’un de ces nombreux kiosques qui embellissent les deux rives du Bosphore et celles de la Propontide. Ces promenades, qui ont conservé le nom de benich ou cavalcade, bien que le sultan s’y rende le plus souvent par eau, ont lieu ordinairement le vendredi au sortir de la mosquée. Une fois pourtant je rencontrai Abdul- Medjid dans le bazar, accompagné de deux ou trois officiers seulement. Il était assis devant la boutique d’un marchand arménien, qui s’entretenait avec lui comme il eût pu le faire avec un de ses confrères.
Depuis que les sultans ont cessé de commander en personne leurs armées, ils ne s’éloignent . presque jamais de la capitale. Cependant le sultan actuel, à l’exemple de son père, a voulu visiter en détail certaines provinces de son empire, pour
s’enquérir par lui-même de l’état et des besoins de ses peuples.
11 visita ainsi successivement la Roumélie (1846), une partie du littoral de l’Anatolie et les îles de l’Archipel (1850)*. Ces visites n’ont pas beaucoup amélioré, on le conçoit, le sort des populations ; néanmoins celles-ci ont conservé un bon souvenir du court séjour que le sultan a fait parmi elles , et aujourd’hui encore, en proie aux vexations que la rapacité des pachas leur fait subir, on les entend s’écrier, la pensée tournée vers Constantinople : « Ah! si le sultan le savait! »
Ce qui prouve encore mieux les bonnes intentions dont le sultan est animé, ce sont les réformes qu’il a introduites dans les charges de la cour ainsi que dans le personnel du palais impérial*.
1 . Dans ce dernier voyage , qui dura vingt-quatre jours (du l'r au 24 juin 1850), le sultan était accompagné de son frère, de son fils aîné le prince Mourad , de ses deux beaux-frères Méhémet Ali et Abmed-Féthi pachas, du ministre du commerce, Ismaïl pacha, du général de la garde. Mahmoud pacha, et de plusieurs autres officiers généraux.
2. Du temps de d’Ohsson, le personnel du palais impérial , en y comprenant les gardes ainsi que les emplois inférieurs de la domesticité, formait un corps de 12000 hommes, désignés sous le nom de Kilidj (sabres). La diminution du nombre des emplois de la cour date du sultan Mahmoud , qui préluda par la réforme de son palais aux grands changements qu’il introduisit plus tard dans son empire. Ce plan d’améliorations et d’économies a été continué sous son successeur avec une louable persévérance.
LE SULTAN. iii
Les dignitaires du Sérail se partagent en deux classes : les uns , que l’on désigne sous l’ancien nom d'agas de l'extérieur , tiennent par leurs charges à l’État et à la cour , et sont logés en dehors du palais, où ils ne passent chaque jour que le temps de la durée de leur service. Les autres , appelés agas de l’intérieur , habitent le mabeïn, d’où leur nom de mabeïndji. Le mabeïn est une portion du Sérail attenant au harem, dont l’accès n’est permis qu’aux officiers composant le service particulier du sultan.
Dans la première catégorie se rangent : le premier imàn, ou grand aumônier du palais impérial, le premier médecin [hekim-bachi) , le premier secrétaire ( bach-kiatibi ), le premier aide de camp, le grand écuyer, etc.
Les charges de l’intérieur sont presque toutes remplies par des eunuques qui joignent à leur nom le titre d’amas. Le premier en dignité est le kislar-agaci ', ou chef des eunuques noirs. Il porte aussi le titre de dar-us seadet agaci, gardien de la demeure de félicité. Puis viennent le chef de la cassette particulière du sultan , le trésorier de la couronne, le kapou-agaci, ou chef des eunuques blancs, le grand maître de la cour, le grand maître de la garde-robe , le premier eunuque de