Littéralement, capitaine des filles
la chambre, le directeur des pages, le chef des gardes-reliques, etc.
Le sultan pourvoit à toutes les dépenses de sa maison, y compris l’entretien et le service des palais et des kiosques impériaux , au moyen d’une liste civile de 75 millions de piastres (17 250 000 francs).
Depuis la fin de 1840, le sultan réside ordinairement au palais de Tchéragan, un peu au delà de Béchik-Tach, à deux milles environ de Constantinople. Mais sa résidence officielle est toujours au palais de Top-Capou, dans l’ancien Sérail. C’est là qu’il se rend chaque année pour célébrer l’ouverture du bairam.
Il y a deux baïrams , le grand et le petit. Ce dernier, appelé aussi a’ül fitr { la rupture du jeûne), parce qu’il suit immédiatement le ramazan, participe à la fois de notre carnaval et de notre jour de l’an, et dure quatre jours, pendant lesquels les bureaux de la Porte sont fermés , les citoyens s’habillent de neuf, se visitent et se font mutuellement des présents. Le grand bairam, ou courban baïram, correspond à la fête des Tabernacles des Juifs. 11 se célèbre soixante-dix jours après le premier, et lire son nom de l’usage où l’on est, dans toutes les familles, d’immoler un agneau ou toute autre tête de bétail, dont les restes sont ensuite distribués aux pauvres.
LE SULTAN
La veille donc, date de la fête, le sultan se transporte avec toute sa suite au palais de Top- Capou.
Le lendemain , au lever du soleil , accompagné de tous les ministres et des hauts fonctionnaires, des principaux ulémas , des officiers supérieurs de l’armée et de la marine , tous en grand costume de cérémonie , il sort par la porte de Babi-Humayoun et se rend à la mosquée d’ Ahmed , où il célèbre en personne l’ouverture du bairam. Le cortège retourne ensuite dans le môme ordre au palais , où le sultan reçoit les hommages des ministres et des corps de l’État. Cette cérémonie porte le nom de muayédé.
L’ouverture du bairam attire toujours un grand concours de peuple et d’étrangers, surtout lorsqu’elle tombe dans la belle saison. La première fois que j’y assistai, c’était en 1847. Le bairam commençait cette année-là le 10 septembre. J’avais passé la nuit dans la maison de mon ami Ethem bey, voisine de l’Hippodrome, pour être mieux à portée le lendemain de voir le défilé du cortège au moment de son entrée dans la mosquée. Il me sembla voir sur la physionomie du sultan un air d’abattement et de tristesse plus grand encore que de coutume. Était-ce une suite djes austérités du ramazan? l’ennui le rongeait-il au fond de son palais ? ou bien toute cette pompe et
la vue de cette foule inclinée sur son passage lui rendaient-elle plus amer le pressentiment de la fin prochaine de son empire? Il s’avancait au milieu d’une quarantaine de gardes coiffés d’un énorme bonnet de velours rouge, en forme de casque, au-dessus duquel se balançaient, à une grande hauteur, une multitude de plumes blanches qui formaient comme un dôme en se rejoignant. Il montait un cheval chargé de broderies qu’il conduisait lentement. Son costume était d’une simplicité sévère ; l’aigrette qui surmontait son fez , et à laquelle un gros diamant servait d’agrafe , le manteau noir du Prophète jeté sur ses épaules , indiquaient seuls la dignité souveraine. Les pachas marchaient en avant au milieu de leur cortège de kavass, de seis, d’esclaves. A mesure que le sultan s’avançait, le cri de machallah padichah! proféré par des milliers de voix , montait par intervalles dans l’air comme une hymne religieuse. Le même cri le salua à sa sortie de la mosquée. Tl sourit doucement; du reste, ni désordre ni tumulte. Tout se passa gravement comme il sied à des Turcs.
Le sultan était entré à la mosquée une demiheure environ avant la douzième heure. Il en sortit au bout de vingt minutes et reprit le chemin du palais , où la cérémonie du baise-mains commença aussitôt.
La même cérémonie a lieu pour le second baïrant
LE SULTAN. 115
et pour le commencement de l’année musulmane (1" de moharrem). Les audiences ordinaires ont conservé l’ancienne dénomination de rekiab (étrier), empruntée au temps où les sultans passaient la plus grande partie de leur temps à cheval. De là , dans les protocoles orientaux, l’expression de « l'étrier impérial, » correspondant à celle de « pieds du trône, » en usage dans les cours de l’Occident.
Au commencement de la belle saison , le sultan transporte sa résidence au palais de Beylerbey, situé presque en face de Tchéragan, sur la côte d’Asie. C’est un joli édifice , dans le goût italien , mêlé de souvenirs indiens et moresques, avec des ailes , des jardins intérieurs, de grands parterres plantés de roses et arrosés de jets d’eau. Le village près duquel il est bâti doit son nom à un ancien beylerbey d’Anatolie.
La vue que l’on embrasse de ce point est une des plus étendues du Bosphore. Elle suit toute la côte d’Europe , depuis la pointe du Sérail jusqu’à Rouméli-Hiçar, dont le vieux château couvre de son ombre les restes des guerriers qui périrent en traversant le canal, à l’époque du siège. Entre le château et la pointe de Candili, la vue se prolonge jusqu’à Buyukdèrè. En face se montrent les élégantes façades du palais d’hiver du sultan et des valis de ses beaux-frères, Ahmed-Féthi et Méhémet-Ali pachas.
1 i 6 LA TURQUIE ACTUELLE.
C’est dans la résidence de Beylerbey qu’eut lieu , le 8 mai de l’année dernière , le dîner offert par le sultan au prince Napoléon, qu’il avait visité la veille en personne. Que les temps sont changés ! Autrefois, lorsqu’un prince souverain arrivait à Constantinople, non - seulement le sultan , mais le grand vizir même , en sa qualité de représentant du padichah , étaient dispensés de lui rendre sa visite. Rien de plus humiliant aussi que le cérémonial suivi pour la réception des ambassadeurs européens, à en juger par le passage suivant de l’historiographe de l’empire Soubhi , à propos de l’audience accordée à l’internonce d’Autriche venu en 173*2 à Constantinople pour féliciter le sultan (Mahmoud 1er) sur son avènement :
« Le maudit (l’ambassadeur) dont il est question fut amené au divan impérial , et , après qu’il eut incliné son front en signe de soumission jusque dans la poussière qui environne la porte de la salle du trône , remis la lettre de créance et les présents dont il était porteur , on le revêtit , suivant un ancien kanoun, de l’habit de gala, hors de proportion avec sa stature. Puis il quitta , ivre de bonheur, le serai du roi des rois, et, grâce à la disparition de sa personne abjecte , le champ du serai, brillant comme une émeraude, fut enfin délivré de la souillure que lui imprimait sa présence. »
LE SULTAN. i17
Et qu’on ne croie pas que ce soit là une exagération orientale ! Les choses se passaient ainsi. C’était une suite de l’opinion des Turcs touchant la suprématie du sultan sur tous les rois de la terre, suprématie admise, dans ces temps-là, à l’égal d’un dogme. Encore aujourd’hui, si vous demandez à quelque vieil Osmanli quel est le plus grand monarque de l’univers , il commencera par s’étonner de votre question, puis il vous répondra : « Qui doute que ce ne soit le lidèle serviteur du grand Prophète , le très-puissant et très-magnanime sultan? Tous les crals (rois) sont dans sa dépendance ; il peut les destituer à son gré, et il le fait toutes les fois qu’ils manquent à leur devoir. *>
A l’époque de la dernière guerre contre la Russie, un Turc et un Européen causaient devant la porte d’un café. « Voyez-vous, dit l’Osmanli, ce vaisseau du padichah qui se rend dans la mer Blanche? savez-vous quelle sera ensuite sa destination ?
— On m’a dit qu’il faisait voile pour Iskenderiè (Alexandrie).
— Savez-vous le motif de son départ? »
Le Franc avoua son ignorance sur ce point.
« Eh bien! je vous l’apprendrai, répliqua i’Osinanli , et vous pouvez croire à mes paroles. Vous savez combien notre padichah et le cral de Moscovie ont eu d’altercations ensemble. C’est pourquoi
le sultan est tellement irrité contre le ghiaour qu’il lui a retiré son empire, et qu’il envoie ce vaisseau en Égypte pour en offrir l’investiture aux Américains. »
Lorsque le chef des huissiers, ou le réis-efendi lui-même, se présentait devant le sultan pour lui annoncer la présence d’un ambassadeur chrétien, on eût dit qu’il parlait d’un esclave envoyé par son maître pour baiser la poussière des pieds du padichah. Le sultan laissait alors tomber du haut de son trône ces paroles où se peignent à la fois l’orgueil et l’hospitalité des anciens Osmanlis : « Cet esclave vient de loin ; il doit avoir froid et faim ; fais-le vêtir et manger , et tu nous l’amèneras. » Alors l’ambassadeur dînait tète à tête avec le vizir, dans l’appartement qui précédait la salle du trône ; après quoi on lui enlevait son épée, on le revêtait d’une pelisse, on lui chaussait une paire de babouches par-dessus ses bottes , puis deux chambellans, le prenant chacun par un bras, l’introduisaient en présence du sultan.
L’ambassadeur de la République , Aubert du Bayet, fut le premier qui refusa ce mode de présentation. Il exigea une invitation formelle du grand vizir pour le dîner, déclara qu’il paraîtrait devant le sultan en uniforme français et ne revêtirait la pelisse qu’après l’audience ; enfin, qu’il ne souffrirait pas que les chambellans l’approchassent.
LE SULTAN. J 1 9
Le Divan jeta les hauts cris; l’ambassadeur tint bon ; le Divan céda.
Aujourd’hui il ne reste plus rien de ces formes surannées ; le cérémonial usité pour la réception d’un ambassadeur européen ne diffère pas de l’étiquette suivie en pareil cas dans les cours de l’Occident ; et, chose inouïe jusqu’à ce jour, l’on a vu , lorsque le sultan passa la revue de la troisième division de l’armée française dans la plaine de Daoud-Pacha \ « l'Ombre de Dieu » s’approcher, après le défilé , de • Mme la maréchale de Saint- Arnaud et des autres dames qui suivaient en calèche découverte, et les complimenter en français.
Les Turcs étaient ébahis. Ils le furent bien plus quand, à quelques mois de là*, le sultan traversa la grande rue de Péra , accompagné de son premier aide de camp, Ethem pacha, et se rendit au palais de France, où le prince Napoléon était arrivé la veille de Crimée. On avait compris encore que le sultan Abdul-Medjid allât, au mois de mai précédent , visiter le prince à Deflerdar-Bournou : il allait dans son propre palais et, pour ainsi dire , chez lui. Mais se rendre en personne au palais de France , lui , le padichah ! quitter la terre
J. 19 juin 18.44.