‹ La Turquie actuelleChapitre 25 sur 91 · Novembre · texte numérisé non relu

Novembre

fâo LA TURQUIE ACTUELLE.

sacrée de l’Islam pour fouler le sol des infidèles! c’était à n’en pas croire ses yeux.

Le retour du sultan à son palais de Dolma- Baghtchè fut signalé par un incident futile en apparence et qui cependant a sa gravité particulière.

J’ai déjà dit qu’aux yeux des Osmanlis la personnalité du sultan est si haute, si sacrée, qu’il ne doit saluer personne. Il reçoit des hommages et n’en rend point; tout, même les étendards militaires devant lesquels se découvrent les souverains de l’Europe , s’incline devant lui. Le saluez-vous , il vous regarde en face de ce regard calme et profond si bien décrit par Lamartine.

Or, pendant que le sultan Abdul-Medjid retournait de l’ambassade de France à son palais , il rencontra, devant les ruines de Galata-Seraï , plusieurs officiers français qui, le voyant venir, se rangèrent le long de la chaussée et ôtèrent leurs chapeaux. Le sultan, au grand étonnement de tous, leur rendit de la main leur salut. Quoi de plus simple? Cependant ce fait défraya pendant deux jours les conversations de Péra. A Stamboul , on n’y croyait pas. Si vous le racontiez à un Turc , il riait en vous regardant d’un air de compassion.

Passons maintenant de l’intérieur du Sérail dans le Harem. Le mot harem signifie proprement un lieu interdit et consacré : harèmi nebevi (le sanc-

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tuaire du Prophète ) , tel est le nom donné à la ville sainte de Médine. Dans le langage ordinaire, il • indique à la fois le logement séparé des femmes et celles qui l’habitent. C’est le gynécée antique , accru de l’idée religieuse qui s’attache en Orient aux relations de l’homme avec la femme.

Le harem du sultan est compris dans l’enceinte même du palais, avec lequel il communique par deux portes en bronze doré. Des noirs veillent jour et nuit à ces portes , et leur chef même ne peut en franchir le seuil sans un ordre exprès du sQuverain.

Ce mystère , redoutable et profond , a suscité une foule de relations romanesques ou terribles , longtemps tenues pour vraies , sur la foi des voyageurs.

La plupart ont entrepris de décrire l’intérieur et les mœurs du harem : les uns , qui n’avaient rien vu, ont inventé ou cru à la légère; les autres ont embelli. Cependant, au travers de ces exagérations et de ces fables, l’on peut saisir quelques échappées de lumière. Il y a du vrai , encore aujourd’hui , dans les Lettres de milady Monlague. D’autres femmes après elle ont obtenu de visiter le harem et ont raconté ce qu’elles avaient vu. Mais leur curiosité n’a point tout appris ; les indiscrétions n’ont point tout révélé. Un temps viendra peut-être où le dernier coin du voile sera levé ; ce jour-là , la Turquie aura achevé de se transformer.

De tous les Osmanlis , le sultan est le seul qui puisse se plaindre de l’inégalité des conditions. A la fois au-dessus et au-dessous de tous, il est privé du droit de contracter un mariage légal. La loi, qui accorde quatre femmes légitimes à tout croyant en état de les nourrir, le condamne à n’avoir que des concubines au lieu d’épouses, et le peuple, en parlant de lui, ne le désigne jamais que par ce mot : le fils de l’esclave.

Cette coutume établie comme maxime d’État remonte au temps du premier Ibrahim (1047). Jusqu’à celle époque, les sultans otlomans pouvaient contracter des mariages légitimes. On cite même plusieurs d’entre eux qui s’allièrent à des chrétiennes. Une tradition longtemps accréditée en Europe donne pour mère au conquérant de Constantinople une princesse du sang français , fiancée auparavant à l’empereur grec Jean Paléologue. Le vaisseau sur lequel se trouvait la princesse ayant été pris par l’amiral Saroudji pacha, Mourad H, (jui régnait alors , abandonna à ce dernier tous les trésors qui constituaient sa dot, et la plaça dans son harem. Séduit par son esprit et ses grâces, il épousa à quelque temps de là sa prisonnière et eut d’elle un fils qui fut Mahomet 11.

On m’a affirmé que la mère de Mahmoud, morte en 1816, était également une Française, mais d’origine américaine, née à Nantes. On m’a dit même

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le nom de sa famille , que j’ai oublié. Elle était à peine âgée de deux ans quand ses parents , s’étant embarqués avec elle pour l’Amérique , furent pris par un corsaire et conduits à Alger, où ils moururent. La petite fille , achetée par un marchand d’esclaves, devint à quatorze ans d’une beauté éblouissante. Le marchand la vendit pour une somme considérable au dey, qui l’envoya en présent au sultan Abdul-Hamid. Elle ne tarda pas à être élevée au rang de cadine , et mit au monde le sultan Mahmoud.

Les femmes qui peuplent le harem sont divisées en cinq catégories d’après leur rang et la nature de leur emploi.

Les premières en dignité sont appelées « cadines » nom altéré de hhatoun , qui est le titre donné à toutes les femmes de condition en Turquie. Ce sont les maîtresses en titre du sultan, et elles jouissent des prérogatives accordées anciennement aux sultanes. Elles sont au nombre légal de sept.

Une fois dans le harem, les cadines et les autres femmes du sultan n’ont plus de nom; elles répondent à des numéros. Ce sont Khatoun birindji, Khatoun ikinüji, etc., autrement « Mme Première, Mme Deuxième, » etc. Mme Première est, dit-on, une femme de vingt-huit ans, d’une taille élevée, dont les traits sont assez vulgaires; elle a donné au

padichah sa première progéniture, et, d’après la loi, elle tient le rang d’impératrice. Mme Deuxième était, vers 1840, lors de la naissance du fils aîné d’Abdul-Medjid, une petite blonde d’un appétissant embonpoint, vive, joyeuse, sémillante. Mme Troisième est une belle Circassienne qui n’a su donner le jour qu’à une princesse. Mme Quatrième est une beauté accomplie, mais inféconde. Mme Cinquième est une brune aux yeux bleus. Mme Sixième est une blonde ravissante achetée à Salonique. Mme Septième est une beauté circassienne un peu épaisse, mais dont le visage est éclatant comme la lune et les yeux pareils à ceux des houris.

Je reproduis ces particularités un peu sur la foi des on dit ; je ne les garantis pas.

En voici une cependant qui m’a été rapportée par une dame Pérole dont je ne puis suspecter la véracité.

Cette dame, ayant eu accès dans le harem, lia conversation avec une odalisque, Grecque d’origine , qui avait été amenée enfant dans le sérail à l’époque de la guerre de l’Indépendance. « Nous avons parmi nous , lui dit-elle, une femme infidèle, qui s’exprime dans ta langue; (Mme X... est Marseillaise de naissance et parle français, comme on parle à Marseille); veux-tu que je te la fasse venir? Tu la connaîtras sans doute et tu lui donneras des

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nouvelles de votre pays. » Puis s’adressant à une vieille servante qui vint à passer : « Fais-nous venir une telle (en la désignant par son nom turc). Il y a ici une femme de sa nation qui sera bien aise de lui parlef. « La vieille fit un geste d’effroi; et sans doute elle s’empressa de donner des ordres contraires : car Mme X... ne vit point sa compatriote, et même .elle n’en entendit jamais parler depuis.

A cette brillante pléiade il faut joindre un groupe de cinquante à soixante petites plaftètes que l’on désigne sous le nom A'odahjq (odalisques)1. Destinées au service particulier du sultan , la plupart sont appelées par le titre de leur office. Il y a l’intendante de la table, l’intendante de la garde-robe, etc. Le sultan n’est entouré que d’une domesticité féminine. Ce sont elles qui le servent à table, qui le baignent, qui l’habillent, qui le bottent, qui chassent, les moustiques pendant son sommeil, et montent la garde à son chevet pendant ses siestes.

D’autres ont des fonctions plus enviées, et partagent avec les cadines les faveurs du maître. Néanmoins l’esclave favorisée n’est point pour cela séparée de ses compagnes. Distinguée seulement par le titre à’ikbal (favorite), ce n’est que lorsqu’elle

1 . Littéralement , khass odaliq (Allés de la chambre impériale); de oda , chambre.

devient enceinte qu’elle est élevée au rang de cadine.

Quant au titre de sultane, il n’est donné qu’aux filles ou sœurs du Grand-Seigneur. Sa mère a celui de validê-sultan , ou sultane-mère , et tient , après lui, le premier rang dans l’empire.

Le nombre des odalisques n’est limité ni par la loi ni par l’usage. Le goût ou le. caprice des sultans tient lieu de règle. Mourad IV en entretenait plus de trois cents, dont il eut cent trente enfants. Mais, depuis Mahmoud I", les sultans se sont prescrit à cet égard certaines limites, soit par mesure d’économie, soit par respect pour l’opinion, bien plus puissante en Turquie qu’on ne se l’imagine.

Au-dessous des odalisques sont les oustas, attachées au service particulier de la sultane-mère, des cadines et de leurs enfants, les novices, et les esclaves ordinaires chargées des soins inférieurs de la domesticité.

Ces diverses classes composent un personnel de trois à quatre cents femmes, originaires la plupart de la Circassie et des autres parties du Caucase. Le plus grand nombre d’entre elles ignorent leur famille et le lieu de leur naissance ; celles qui ne sont point désignées par le titre de leur office reçoivent un surnom emprunté à leurs qualités ou à leurs charmes personnels : Hayati (qui donne la vie), Safayi (qui procure du plaisir), Dilbesté (qui

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lie le cœur), Nourisabah (aurore), Gulbahar (rose du printemps). Elles obéissent toutes, à la réserve des cadines, à une grande maîtresse que le sultan choisit d’ordinaire parmi les plus anciennes favorites, et qui porte , comme marque de sa dignité , un bâton de commandement garni de lames d’argent.

Ce doit être un rude métier, j’imagine. Les odalisques ne sont point, comme les cadines, armées d’un privilège légal. Le secours qu’elles ne peuvent attendre de la loi, elles le demandent à l’art, à l’intrigue, à tous les ressorts d’une imagination tendue vers un objet unique. Puis le harem lui-même a ses règles ou, si l’on veut, ses usages, qu’ou n’enfreint pas aisément. Ce « superbe Assuérus , «• dont mille beautés briguent le choix, est souvent fort en peine pour se passer la moindre de ses fantaisies; il lui faut comploter, ruser, se cacher comme un mari européen en bonne fortune. Que le mystère se découvre, voilà tout le harem en émoi. Les plaintes, les réclamations surgissent aigres , violentes, accompagnées de larmes de rage, de poison quelquefois. Cela s’est vu, et plus d’une favorite a expié, dit-on, par une mort- anticipée ou par la perte de ses charmes, sa félicité passagère. Juge sans appel de ces litiges délicats, la surintendante prononce l’arrêt, que le kislar-aga fait exécuter. Ce terrible capitaine, qui n’a rien de martial

pourtant, soumet à la discipline ces turbulents bataillons.

On raconte plusieurs anecdotes d’odalisques qui périrent victimes de la jalousie des cadines.

Le sultan Mahmoud avait dans son harem une jeune esclave qui lui avait inspiré une violente passion. Elle se nommait Zeïneb. Il négligeait pour elle toutes ses cadines, quoiqu’il eût soin de ne la voir qu’en secret, soit dans la crainte de l’exposer à la jalousie de ses rivales, soit pour s’épargner à luimême des plaintes et des récriminations importunes. Zeïneb, de son côté, contrairement à l’habitude de ses compagnes, se taisait sur son bonheur. A la tin cependant, l’une des cadines, qui s’était crue pendant longtemps l’objet exclusif des soins de Mahmoud, surprit le secret des deux amants. Blessée dans son orgueil, plus encore que dans sa tendresse, elle commença par accabler la pauvre esclave d’injures, et, sa fureur croissant avec ses invectives, elle ordonna aux eunuques de la saisir et de la fouetter. Mais Zeïneb reculant d’un pas et relevant la tête avec fierté . « Ne m’approchez pas, dit-elle, je porte un sultan dans mon sein. » Aussitôt tous se prosternent devant elle en baisant le bas de sa robe. La cadine, dont la rage ne connaît plus de bornes, saisit une aiguière remplie d’eau bouillante et va la jeter au visage de sa rivale, lorsque le sultan, attiré par le bruit, se montre tout à coup.

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Zeïneb, tremblante et les yeux en pleurs, se jette à ses genoux. II la relève ; mais cette scène l’avait brisée. Quelques semaines après, elle mourut en donnant le jour à une fille, pour laquelle son père manifestait, dit-on, une sorte d’idolâtrie. Elle périt, à l’âge de onze ans, dans le grand incendie qui consuma une partie du Sérail, en 1816.

Chaque cadine a son appartement et son bain séparés. Les odalisques sont logées dans de petites cellules , meublées uniformément , et ouvrant sur un immense salon circulaire dont les panneaux alternent avec de hautes glaces. Cette rotonde est le lieu de réunion , d’assemblée , le forum de ce peuple féminin. La toilette est, comme on pense bien , la grande affaire. On s’habille , on se vermillonne les joues, on se peint les sourcils, on se rougit les ongles, on s’épile, et l’on atteint la fin de la journée. La nuit arrive. Si le sultan doit coucher au harem , la cadine du jour ou la favorite qu’il a désignée se rend dans son appartement.

A l’ouverture de la belle saison , lorsqu’il quitte son palais d’hiver, tout le harem se déplace avec lui.

« Les cadines, rapporte d’Ohsson, ne voient presque jamais de femmes étrangères au harem , si ce n’est d’anciennes esclaves du sérail affranchies et mariées en ville , ou bien encore quelques vieilles femmes qui s’y présentent en qualité de mar-

chandes de broderies ou d’empiriques, avec la recommandation d’une sultane ou de quelque dame de distinction. » C’est par l’entremise de ces femmes et par leurs maris que le savant Arménien a pu être instruit de certaines particularités qu’il a consignées dans son Tableau de V Empire ottoman , et qui lui ont coûté, dit-il, plus de peine et de cadeaux que la collection des matériaux nécessaires au reste de l’ouvrage.

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